Mois : avril 2011

Un prophète dans la ville

*

*
Publicités

Leçon n°3

« T’écrire, c’est conjurer la peur que j’ai de mourir avant d’avoir eu avec toi quelques conversations. La vie est faite pour parler infiniment avec ses amis et quelques fois avec ses parents. Une seule conversation avec son père peut agir comme pont et comme ravin. Traverser pour se libérer. C’est peut-être cela un père: pont et ravin. N’être qu’un pont, c’est empêcher le ravin, garant de liberté; n’être qu’un ravin c’est empêcher sa traversée et retenir l’enfant sur sa propre rive. Considère alors cette lettre comme l’ombre de la conversation que nous aurions eue si ma mort devait nous séparer, une façon d’avoir en ta possession mes mots. Je ne voudrais pas que ma fille ait un jour à se dire: «Mon père a écrit sa vie durant sans me donner de mots qui soient des mots de lui à moi». Cela si je devais mourir avant le temps. »

Wajdi Mouawad, Aimée, ma petite chérie.

Leçon N°2

« Vous savez que j’ai aimé un homme qui est arrivé un soir avec une petite morve sur la lèvre et que je n’ai rien dit, de toute notre conversation je n’ai rien dit. Je traîne ainsi ce genre de honte par paquets de dix. Je voulais me prouver la force de l’amour, ah oui, et c’était bien là une attitude. Il m’en a voulu parce qu’il s’en est aperçu à la fin en allant aux toilettes. Il m’a demandé : cela fait combien de temps qu’elle est là et que tu ne dis rien? Depuis le début. Oui, j’ai dit la vérité. Il m’a quittée. Je le comprends, on ne peut pas faire des expériences sur les autres, ce n’est pas possible. »

 

Lorette Nobécourt, « La conversation »

Rendez-vous avec E.

Un dimanche. Le ciel encombré laisse au soleil le plaisir de le percer de quelques timides rayons. Il fait froid, froid gris pourtant, un froid d’hiver installé. Je l’attends devant la grande roue. Soixante mètres de hauteur. Quarante-deux gondoles. Soixante mille ampoules. Cinq euros pour l’adulte. Trois euros pour l’enfant. Toujours pas d’inconnu.

 

 

Un homme s’avance. Il porte du cuir. Un manteau fermé. Aucun moyen de voir s’il porte une chemise ou non. Il semble sourire en voyant mon béret. Je dis « oui, non, oui, oui », silencieusement. Il me répond d’une légère inclinaison de la tête. Oui, c’est lui, l’inconnu. Bonjour. E. S. Enchanté(e). Marchons pour un café. C’est la première fois que ça m’arrive. Moi aussi. Il prend la parole. Il prend aussitôt la parole. Nous avons un lien. Quelque chose nous unit. L’Inde. Il m’explique m’avoir cherché. Avoir cherché tout ce qui connotait à mon nom. Un blog. Un voyage. Un récit. Oui, j’ai écrit un livre. Mais nous n’avons pas le même âge. J’ai 23 ans (à l’époque). Ton étonnement souligne le ravage des expériences passées sur mon visage. Regarde mes airs puérils! Je n’ai pas encore grimacé à tes yeux. Peu importe les âges, nous nous rencontrons. Et tu te dévoiles.

Tu te dévoiles avec gestes, avec naturel, marquant quelques pauses d’un sourire mi-gêné mi-amusé. Es-tu en train de t’excuser ou de te réjouir? Avec gestes. Ton corps s’affaisse puis se redresse, se courbe puis se raidit, ondule en fonction des émotions qui te traverse. Tu me dis ton tremblement alors que je devine ta fébrilité. Parler de toi, de ton être, parler de ton âme, parler de ce qui te tient à coeur, demande secousses et tiraillements. Tu es hyper-émotif. Je suis hyper-sensible. Jouons-nous dans la cour des hyperboles?

 

Elle Vierge, lui Scorpion.

Et les pierres et les astres, le soleil et la lune, la cosmogonie d’une autre culture, la médiation du ciel et de la terre, les chants, les chants, les chants et prières que l’on coud, que l’on découvre, que l’on renvoie aux cieux par une voix, pour sa voie, son salut, les mains jointes, les cris que l’on transforme, le monde que l’on cherche, que l’on trouve, l’oeil de tigre réchauffant la main gauche, et la droite maladroite cueille les plantes et repousse les poisons, ou l’inverse, et l’averse, n’oublie pas de croire, n’oublie pas de croire, en toi, en l’autre, pas l’entité mais l’énergie, circulaire, tentaculaire.

Une pieuvre. Entre la pucelle et le fou s’agite une pieuvre, reliant le masculin et le féminin, l’éternelle pureté et la souillure renouvelée.

 

Avec naturel. Tes mots s’écoulent en flots cohérents. Tu me parles, je t’écoute et bien plus, je comprends, je ressens, je vis. Nous sommes bien vivants l’un en face de l’autre, et déjà je te connais trop pour un inconnu que je viens de nommer. E. E. ne croit pas au hasard et m’offre ici un merveilleux lien. Symbolique. Humain. L’Anthropologie est un humanisme et nous en sommes la preuve. Ainsi nous rassemblons la terre entière. En lumière et en mouvement. Nos yeux, nos mains.

 

Tes yeux, tes mains. Je te reconnais. Les enfants nés en Novembre sont comme des soleils.

 

La réalité me rattrape, par la vie, pour l’affect. Au bout de trois heures de conversation, je prends conscience de tout ce qui dépasse mon jeu de rencontre. Débordant de toutes parts. Je passe trois nouveaux jours sans dormir.

 

Il venait de rentrer d’un séjour au sein d’un ashram, dans le sud de l’Inde. Il était dans une de ces périodes confuses, chaotiques, où la moindre opportunité de rencontre ou de changement devenait un moyen salutaire de s’en sortir. De sauver sa peau, son âme, ses rêves. J’étais à peu près dans la même situation.

Il s’était rendu dans une librairie de grande distribution, dans le but d’acheter un livre de Carlos Castaneda. Le chamanisme l’intriguait. Il allait bientôt se rendre dans ces régions amérindiennes aujourd’hui polluées, jadis hantées. Il voulait s’y installer. Pour le renouveau. Pour le nouveau départ. Pour se donner une chance de faire son travail en respectant ses valeurs, son éthique. Il était graphiste. Il avant 28 ans. Il était beau. C’était il y a longtemps.

On s’est revu une deuxième fois, puis il a disparu.

Je ne sais pas pourquoi.

Peut-être qu’il m’aimait pour de vrai. Moi je l’aimais comme un frère. Pour de vrai mais comme un frère.

Avant de disparaître, il m’a fait parvenir son objet, du moins, la représentation de son objet. C’est la seule chose qui me reste de lui.

 

« comme cet archéologue du XIXème maladroit face à sa découverte et qui n’a pour seul support son bout de papier jaunît par son voyage et le sable et son encre de chine à moitié séchée. » (E.)