Mois : novembre 2011

Fil cerisier

J’ai semé quelques cerises dans la ville. De ces cerises pourpres dont la peau est à ce point ferme et tendue qu’on s’attendrait à ce qu’elle explose. Les gestes sont précieux et délicats. De ces cerises vermeilles dont la chair sanguinolente laisse derrière elle une traînée rouge. Aux lèvres, aux dents, à la langue. De ces cerises grenats dont le goût rappelle la candeur, la générosité et la tendresse, tous ces noyaux de l’enfance. Les jumeaux ornent nos oreilles de perspicacité. J’ai semé quelques cerises dans la ville et j’ai pensé que tu comprendrais. J’ai pensé que tu comprendrais mais tu n’as pas compris. Tu n’as pas compris et j’ai découvert ces cerises le lendemain fendues, ouvertes, piétinées, usées, endommagées, déchiquetées, éclatées, écrasées, broyées, pillées, pulvérisées, décomposées, anéanties, détruites, massacrées, exterminées. Au sol, mon corps plié au-dessus du désastre, je passe mes mains dans la viande de notre amour avec sensualité et provocation. Je peux enfin ressentir ton plaisir à écouter le bruit de mon sexe baillant.

Une sanglante suffocation ruisselle à travers les ruelles. J’étouffe de cette colère qui se mue en désir. Tourne-toi vers l’horizon! Aux confluents surgissent les émeraudes, précieuses résurgences de notre genèse. Elles s’échoueront au loin, au large, sur un autre cœur. J’irai au-delà de nos frontières.

Quand je pense qu’il m’a fallu un quart de siècle pour les cueillir. Les récolter soigneusement, une à une, sans compter les minutes qui se fanaient précieusement. Seul le vent, qui à travers les feuilles avait son propre langage, me soufflait les histoires d’ailleurs. Patiemment, j’attendais son retour, d’une impatience inévitablement accompagnée par la crainte de ne pouvoir le suivre un jour. Je restais là, dans mon périmètre scrupuleusement délimité. Les bras en l’air, les pieds au sol, le visage griffé par les branches mouvantes. Je garnissais mon panier de formes identiques, de couleurs identiques, de textures identiques, d’aspects identiques. Identité dans l’altérité. De l’uniformité de mon paysage, je me savais particulière, et je nourrissais ainsi l’espoir, histoire de me faire remarquer. Je pensais, à l’époque, que je n’irais jamais, mais qu’il viendrait toujours. Pourtant, certaines saisons déçoivent et d’autres habitudes modifient leurs certitudes. Toutes ces années charnières et carnassières. Mes membres se désarticulaient par trop de répétitions. Ma nuque se dévissait par trop de révérences. Ma bouche s’embourbait par trop de silence. Et ma pensée! Ma pensée! Ma pensée se cambrait et se détachait de mon corps. En dehors du dedans. Je passais désormais mes journées allongée sur l’herbe, sous les aisselles du cerisier, à contempler l’œuvre, la performance de l’œuvre, la création évolutive et processuelle de l’Artiste. Mes paniers étaient toutefois consciencieusement répartis sous chaque cerise. Je ne tenais nullement à laisser les fruits entre des mains terreuses et insatiables. Lorsque je me lassais de mon ciel encombré, je m’éloignais craintivement de l’abri pour rejoindre ceux des autres. Progressivement, je me délestais de mes farouches armures. Finalement, je me contentais d’un seul voile lisse et pénétrable. J’étais dans l’acquisition du monde. Sans oublier les paniers qui se remplissaient, que je vidais, qui se remplissait, que je vidais, après chaque retour, avant chaque départ. Retourne-toi!

Il ne reste de tout ça que des vomissures rouge sang.

J’étais pourtant certaine que tu viendrais saisir le sens de ma dispersion. Mais il faut croire qu’il peut même neiger au mois de Mai, et que l’on peut sentir le bonheur entre ses jambes. Échangeons nos sexes!

Être hybride, je me sers de mes ailes, de mes mains et de mes nageoires. Mon élément est celui qui se confond. Une cerise qui succombe à la grêle. Être compassionnel, je nourris le rêve de l’autre, l’incite à le retenir pour mieux l’accomplir. Une cerise qui nourrie une chenille. Être lumineux, je parcours l’espace, et les choses, les gens, les idées se noient dans une étendue d’or. Une cerise qui rougit face à la pie. Être funambule, je jongle avec des trous dans la tête et me retrouve telle une inconnue face au miroir d’une vieille dénudée. Une cerise qui pèle au soleil. Ces quatre orphelines sont les seules que ma main a bien voulu recueillir. Ou vais-je en finir? Choix et lieux s’entremêlent en riant. Sur la colline dominant la ville. En faire une confiture. Sur le quai longeant le fleuve. En faire une gelée. Sur la place centralisant la cité. En faire un clafoutis. Sur la statue révélant la république. En faire un bonbon. Il pleut.

Je connais tes larmes et ce qu’elles sillonnent. Mon corps perd sa teinture rouge. Je t’aime. « Montre- moi tes mains » Non! L’une se replie, l’autre s‘ouvre. L’autre se referme, l’une se déplie. Mon corps a perdu son impression.

Je vois une petite fille blonde aux yeux bleus et aux joues rouges qui mange une petite meringue aussi grande que ses mains, qui a la bouche toute blanche et sucrée, qui porte des vêtements saupoudrés de cristal croquant, qui prend ma main de sa main collante, qui sautille à mes côtés, qui s’arrête un instant en dégageant sa main de la mienne, qui se penche au sol pour y prendre une tige, qui rattrape notre distance en quelques sauts, qui me tend la tige en guise de cadeau, qui a le regard plein de joie et d‘amour, qui reçoit une tape sur la main, qui laisse échapper la tige au sol, qui écoute une voix irritée lui interdire la saleté, qui est traînée par ma personne pressée, qui se retourne une seconde sans dire un mot, qui ne retrouvera la parole que lorsqu’elle sera penchée au dessus de sa bassine de têtards. Une queue de cerise.

Alors je baiserai ta main.

Si tu venais déposer quelques fleurs de cerisier sous la tombe de mon enfance. Si tu célébrais l’origine de mon existence dans sa mystérieuse pénombre. Si tu parlais à mon corps comme tu parlerais à une duchesse endeuillée. Si tu disposais tous mes mythes sur la balançoire de notre jardin. Et ceci sans te préoccuper de l’atmosphère. Tu me verrai danser sur le fil cerisier. Sonate au clair de lune. Mystérieuse et sombre. Nonchalante et langoureuse. Charmeuse et voluptueuse. Fière et orgueilleuse. Et au nom de la mort sensuelle, je m’enivrerai de ton sexe sans mentir. Je m’enivrerai de ton sexe sans mentir, et je cesserai de sucer le sang menstruel s’écaillant sur mon pouce.

Je sens mon corps se vider de son sang. Me reste-t-il assez d’humilité pour…

Dans la cour d’une école indienne

Décembre 2007. Inde. Bodhgya. La Divine Land School. Une toute petite école. Dix mètres carré par classe. Six classes. Soixante-seize élèves. Venus des villages des alentours. Certains marchent une heure par jour pour venir en classe. L’école n’a plus les moyens de payer des instituteurs. Trois frères tiennent les rênes administratives et pédagogiques à l’année. Mais c’est insuffisant. Alors les étrangers de passage, ce qui veulent bien s’arrêter quelques semaines, s’improvisent professeur, d’anglais ou de mathématiques, de dessin ou de sport. J’étais l’un d’entre eux. Enseigner sans aucun outil, voilà ce que j’ai fait, pendant un mois.

 

Avant de partir, j’ai passé toute une matinée, de huit heures à midi, à prendre tous les enfants en photo. J’ai pris le portrait de soixante-seize élèves. Installés dans la cour, le soleil s’élevait lentement. Sans même m’en rendre compte, il était déjà haut, haut dans le ciel, comme cette envie qui brillait en moi, au plus haut de moi-même. Sa chaleur se faisait de plus en plus puissante mais l’illumination de chaque regard restait la même. Des visages durs, des regards pleins de réalités. Soixante-seize identités. A chaque photo, quelques questions. Des questions identitaires. Nom, prénom, âge, nom du village d’appartenance, nombre de frère et soeur, combien sont à la Divine Land School, depuis combien d’années es-tu à l’école toi ? Toi, toi, toi. Toi qui existe en tant que toi, puisque tu es seul sur la photo, et que je te regarde comme une personne singulière, puisque personne d’autre ne répondra pareil que toi, puisque personne d’autre n’a les mêmes yeux que toi. Jamais je ne les oublierai.

Ces femmes-pudeur derrière leur voile de labeur

Inde. Udaïpur. Janvier 2008. Assise à la table d’une terrasse, au bord d’un lac, face à la cité illuminée, sous les feux d’artifice, dans une bulle musicale1, j’ai souri à cette fête, j’ai dit un mot, puis deux, une phrase puis une conversation. Tout ça pour créer une distance qui ressemble à un lien, pour voir l’humain plutôt que l’insupportable inhumanité de leurs vies, et ainsi me protéger, protéger mes affects et l’absurdité de mes émerveillements. Et j’ai vécu un échange de regards d’une rare intensité. Avec une passante vêtue d’un sari orange et d’un châle bordeaux, sous le rythme de la fanfare intérieure qu’était le battement de mon corps. Que s’est-il passé entre elle et moi ?

Un reconnaissance, un jugement, une excuse, un acquiescement, un remerciement, un pardon, puis, un adieu. Personne à cette terrasse ne se sentait aussi coupable que moi. Coupable d’avoir laissé passer cette femme comme une invisible sans avoir pris ses mains rugueuses pour les porter à ma bouche. Aussi léger soit-il, ce voile de labeur auquel elles sont assignées dès leur plus jeune âge, les tasse, discrets papillons des villes indiennes, et ainsi les condamne à baisser la tête. En silence. Ces femmes indiennes ont été mon émerveillement et mon déchirement.


1« Tous les chants indiens sont tels. La douleur, l’épouvante, le spasme, ont trouvé cet exutoire où se cristalliser. » (L’odeur de l’Inde, Pasolini).