Mois : décembre 2011

Dés-Orient-ée

 

(Voici un texte que certains amis – lecteurs – fantômes (ohé!) reconnaitront, puisqu’il était un des mouvements de mon « équation de nos trajectoires », tiré de ce récit de voyage au nom pas possible (mais quelle idée de donner un nom pareil?!) que je tairais à tout jamais (blurp). Ce texte, je l’ai aussi envoyé à une maison d’édition (branleuse ouais) au doux nom du « Grand souffle » car je trouvais qu’il aurait eu sa place dans leur collection « Cri urgent ». Bon, ils n’ont jamais reçu le manuscrit, la faute à la Poste, c’était au mois de Septembre, et j’ai jamais pris le temps de leur renvoyer quoi que ce soit (branleuse ouais))

J’ai voulu aller trop vite. Je suis allée trop vite. Je ne sais plus quoi faire de moi. Ma tête tourne alors que rien ne tourne. J’espérais tant que rien ne soit plus comme avant. Mon frère m’a dit : « tu as vu le mausolée ? ». J’ai répondu : « oui ». Je suis affichée sur un mur comme une déesse ayant parcouru une moitié de pays seulement en une moitié d’année seulement. Une carte de l’Inde, des bouts de ficelle punaisés retraçant mon itinéraire, des photos entourant le pays, tirées de chaque endroit de moi. Comme s’il ne suffisait pas de m’imaginer pour me reconnaître. Je ne voyais plus rien. Je ne les voyais pas, je ne me voyais, je voyais peut-être l’étrangère, mais elle était si loin déjà. Jamais plus, je n’aurais jamais plus ce regard ce sourire ces traits lumineux. Jamais plus, je ne serais jamais plus unifiée, unitaire. Je posais déjà une succession de traits d’union. Rien n’a changé. Ma mère continue à cuisiner et à faire les courses. J’espérais tant que tout ait changé à temps.

J’ai fait couler de la cire rouge de partout, mes doigts mes pages, en allumant ma cigarette. Essayer de figer quelque chose. Essayons. Les odeurs me manquaient, les visages et les mouvements, aussi. Je voyais alors le gris, le terne, le silence glaçant des passants, l’indifférence consentie, la résignation de nos oiseaux et de nos cris, le couvert froid qui se cogne contre une dent jaunie. Mes pensées désespoirs, ces fleurs sales de nos cimetières. Faire preuve de mobilité. Mais si rien ne change, faut-il insister ? Je ne savais plus pourquoi j’étais partie. Je ne savais plus pourquoi j’étais revenue. Tout ce que je vois depuis mon atterrissage à Paris me dégoûte. Un couple s’embrassant goulûment sur le quai. La couverture d’un magazine présentant une femme entièrement nue. Les bâtiments comme des nuages. Les horaires respectés. Les pommes jaunes sans saveur.

Ce n’est pas du pessimisme, c’est de l’abattement. Abattue d’un coup d’un seul dès le seuil de la réalité de notre monde. Une heure, une flèche, des marches qui montent toutes seules, des visages silencieux, un drapeau trottant. Mes pieds nus sur les dalles usées de cette plaque tournante, je regardais passer sans sourire. Je me sentais mal, j’incarnais le Mal, mal d’un voyage, l’estomac à l’envers, mal comme on me regarde, je n’avais rien fait, je regardais juste passer mes concitoyens sans leur faucher les jambes. Comment définir la mesure de ma réinsertion ? J’écoutais passer les jours en silence. Je n’avais plus rien à dire, plus rien à raconter. On me disait : « tu vas avoir un regard neuf sur le monde en revenant ». On dira lucidité, un pas de trop. Ou de travers, sans regarder avant de traverser. Je voyais tout le mal qu’on me faisait, je voyais tout le mal qu’on nous faisait, je voyais tout le mal qu’on faisait.

Alors on recommence ? On recommence l’argent, l’argent qu’on gagne, l’argent qui paye, l’argent qui rembourse, l’argent qu’on n’a pas, l’argent qui n’est pas suffisant pour ? La somme, les sommes, en somme, sommaires. Je n’avais définitivement plus d’argent et il me fallait chercher un travail. Je retournais provisoirement chez mes parents et il me fallait chercher un logement. Ne pas se faire prendre. « Attention les pickpockets agissent actuellement en gare », disait la voix de la gare. Ne pas se faire prendre par les banalités. TOUTE L’ATTENTION EST FOCALISÉE SUR MOI. Comme si j’avais survécu.

Oui, j’ai sur-vécu. J’avais peur de traverser une rue, une route, une avenue, un chemin, une autoroute. J’avais peur de boire l’eau du robinet, de manger une pomme avec sa peau, de me laver le corps avec du gel douche. J’avais peur de prendre la voiture, le train, le bus. J’avais peur de décrocher le téléphone. J’avais peur des gens, de leurs sourires, de leurs mots, de leurs gestes, de leur individualisme, de leurs excuses, de leur mépris, de leurs silences, de leurs remerciements, de leurs réactions, de leurs questions, de leur égoïsme, de leurs conversations, de leur aide, de leurs trajectoires, de leurs regards, de leurs attitudes, de leur politesse. Au secours si je crie. J’ai dit si. On ne crie pas quand on est grande. On ment à son entourage. Oui, je suis contente de rentrer. Qui dit vrai ? Qui dit faux ? Qui s’abstient de penser ? Comment peut-on se sentir adulte avec si peu de courage ? Je dis : « moi ! ». On fait abstraction. Faire abstraction du grand corps social. Sans trembler. « Impossible », dit le hibou. Je ne savais plus vers qui me tourner, je ne savais plus comment me comporter, je ne savais plus par quoi continuer.

J’ai bu un chocolat chaud qui ressemblait à de l’eau brune aromatisée au cacao. Je regrette les petits vendeurs de chaï que l’on trouvait de partout à l’époque. Je regardais le décor monochrome et monotone sans m’y inclure dedans. C’est l’histoire d’une lucidité qui n’excuse rien. Je ne pouvais pas faire partie de cette société-là. L’employée du café de la gare jette les pains au chocolat, brioches et autres viennoiseries à la poubelle. Elle en glisse trois dans un sac en papier. Pour son surpoids déjà menaçant. Et les autres ? Redistribution, partage, don. Le vent soufflait, soufflait froid, et tout se recroquevillait. Chacun pour sa peau de boeuf loup grenouille tortue lièvre chèvre corbeau. Chagrin. J’étais pleine de chagrin que rien ne console. Pas même l’affection d’une mère, pas même l’attention d’un père, pas même la tendresse d’une amie, pas même l’humour d’un frère, pas même le soutien d’un homme.

J’attends, chaque nuit, les hurlements canins. Et ce ne sont que les miens que mon esprit expulse en silence. À chaque fois que je ferme les yeux, les images me reviennent. Des images pleines de vie, de couleurs, de mouvements, d’exceptionnels et d’inattendus. Le sommeil me rattrape pourtant, par derrière, ricanant. Et je me réveille sans le vouloir, la bouche pâteuse. Les traces d’un rêve oriental. J’étais hantée. J’étais organiquement, émotionnellement, viscéralement, sentimentalement, spirituellement, oniriquement hantée.

Toujours suspendue à la vie dans la profondeur abyssale de mes pensées. Il y a, autour de moi, des êtres aquatiques. Une lanterne flotte devant leurs yeux. Ils sont éblouis. Des poissons-lunes. Toujours les mêmes. Il y a l’avenir, il y a l’angoisse, il y a l’attente, il y a l’ambition, il y a l’agnotisme, il y a l’aversion, il y a l’averse, il y a l’abîme, il y a l’assomption. Je butais sur les mots, je butais sur les concepts, je butais sur la langue, le palais, la reine et son traîneau d’hypocrisie.

J’ai mangé une banane et je l’ai trouvé dégueulasse. Comme les pommes, les amendes et les oranges. Tout était succulent là-bas. J’étais dans la comparaison. J’espérais tomber sur l’équivalence. Je sais. Je suis revenue. Le retour qui t’arrache au voyage. Le retour qui soustrait secrets et mystères à la somme du voyage. Je suis revenue. J’espère toujours repartir, espérer, espérer repartir, retourner, rejoindre, recoller. Et je me persuade à la réinsertion sociale et professionnelle. Je sais. Je ne repartirai pas. J’avais envie de faire exploser l’alignement parfait des chaises et tables de la terrasse ensoleillée où j’avais bu mon café.

Je réussis à être vulgaire, à dire « putain, bite, con, pute, chier, foutre, enculé, merde, baise » dans une même conversation. Je réussis à être pleine de rires que je laisse éclater. Je réussis à sautiller en marchant, à danser en m’immobilisant, à fredonner en m’asseyant. Je réussis à m’imaginer pleine d’amour et de bonté et d’hospitalité et de générosité. Je réussis à contrer les attaques de certains proches contre mon très probable, tellement prévisible et déjà prévu avenir de « vieille baba prônant la décroissance et l’éclosion des chakras, végétarienne de surcroît, sans permis mais avec des cheveux blancs et des poils sous les bras ». Je réussis à me dire que je suis un cliché ambulant bavant sur d’autres clichés révoltants. Je cherchais la place que j’avais perdue. Je cherchais la place que je n’avais jamais eue.

Je baigne en plein mensonge, je suis un mensonge, je mens, je ne cesse de mentir. La vérité était encore en moi quelques semaines auparavant. J’étais véritable, j’étais véritablement moi, j’étais dans la vérité. Sans mentir. Je me sentais pure, je me sentais humble, je me sentais merveilleusement faible et terriblement forte, je me sentais fébrile et stable, je me sentais tourbillonnante, j’avais envie de pleurer de parler de sourire d’embrasser de confesser de taire de murmurer de boire de toucher de raconter de soulager de complimenter de disparaître d’accueillir d’autoriser de surprendre d’écouter de chanter de renaître. J’avais envie de divin, j’étais divine. Toutes les divinités de l’Inde étaient encore contre moi, autour de moi. Je les voyais, je les sentais, je les caressais. Je m’aimais, je t’aimais, je nous aimais tous et j’étais seule. J’étais perdue j’étais chez moi.

Je voulais le bruit la musique le klaxon le cri l’alarme et le mouvement. Je ne voulais plus rien d’autre, je voulais en finir. Je voulais me suspendre dans la montagne. Je voulais nager dans les eaux salées. Je voulais qu’on m’embrasse qu’on me touche qu’on me caresse qu’on ne me dise rien d’autre que la plus petite caresse que le plus petit baiser. Je voulais que tout ait changé, que rien n’ait changé. Je ne savais plus. Je ne savais plus rien. Je suis revenue, je suis revenue. Je n’ai rien gagné, rien perdu, je suis juste revenue. Je suis revenue à moi dans toute ma médiocrité, dans tout mon égoïsme, dans toute ma paresse, dans tout ce qui est ironique et dans tout ce qui rend coupable. Et cela ne me fait rien. Cela ne me fait rien d’autre que ça : quelque chose à dire. Un constat partagé. J’avais oublié la non-violence et l’impermanence, j’avais oublié le bien être et le vide en soi pour soi, j’avais oublié la générosité et le partage, j’avais oublié la spontanéité et le sacré, j’avais oublié la vérité et la bonté. J’avais perdu l’universalisme de ma pensée.

Mais que vais-je faire de tout ça ? Que vais-je faire de tout ce que j’étale ? Qu’est-ce que je dis ? Qu’est-ce que je ne dis pas ? Pourquoi je raconte tout ça ? Pourquoi je ne suis pas aussi bien que je l’ai été ? Pourquoi je n’habite pas mon corps comme je l’ai habité en Inde ? Pourquoi tout était possible là-bas et pas ici ? Pourquoi je me sens soudain si jeune, si petite, si faible ? Pourquoi je fais semblant de m’en foutre alors que je ne m’en fous pas ? Pourquoi les yeux ici sont-ils si creux? Nous sommes d’une misérable humanité. Je n’avais plus de repères et plus rien n’avait de sens. J’étais perdue dans l’immensité de notre civilisation, dans la petitesse de notre société. Je n’avais plus le choix. Les yeux ouverts, le coeur sensible.

J’avais envie de dire, de compléter, de souligner, mais je me rends bien compte que la façon dont je m’agrippe aux mots écrits n’est qu’un subterfuge qui m’éloigne de la solitude de mon contexte désaxé. Une esquive. Une dérobade. J’étais incapable de reprendre ma vie comme avant. Affolement est l’exact état dans lequel je suis, presque en permanence. Je réfléchis, dans une certaine panique, dans une agitation par laquelle je tente de me débattre de cet état tout en m’agrippant à la nécessité de trouver des réponses. Que je ne trouve pas. Je me lance dans des raisonnements qui me pousse à couper, rompre, bousiller, décomposer, détruire. Tout est à remettre en question. Tous mes ancrages (qui ne sont plus), tous mes repères (qui ne sont plus), toutes mes relations (qui ne sont plus), toutes mes envies (qui ne sont plus).

Voilà plusieurs jours que le schéma était le même. Au réveil, je tentais l’ascension. Je grimpais légèrement, je souriais maladroitement, et je dégringolais lourdement. J’aimerai recommencer à zéro, mais il n’y a pas eu de rupture (peut-être aurait il fallu ?), il n’y a que continuité donc bricolage, mais je n’ai qu’un marteau dans la main, pas de vis ni de clous ni de scotch ni de ruban ni de ficelle, rien qui se lie, tout à démolir. Je suis dans un processus de démolition alors qu’à la surface, je tente la construction dans une certaine réalité en rompant avec mes habitudes indiennes.

J’avais trouvé un travail. Je m’occupais de deux enfants. Ces enfants incarnaient la répression et je hurlais, à l’intérieur de moi je hurlais. Devant ceux qui se devaient d’endosser les valeurs cristallines – si fragiles – de notre innocence enterrée, je hurlais de réagir si violemment, de l’intérieur – ces lames mes larmes – à leur pragmatisme, leur rationalisme et leur égocentrisme. Ces enfants me révoltaient. J’étais révoltée. Pourtant. Je m’épuisais à la stabilité et à la disponibilité. J’étais présente, si fausse. J’étais patiente, si semblante. J’étais calme, si faible. J’étais dans un rôle, un rôle social, dépassant ce qui me dépassait pour subvenir à mes besoins primaires. Se nourrir, se couvrir, se loger. Je logeais chez une amie. Je n’avais rien avec moi rien pour moi. Cela me suffisait, j’étais suffisante et je me suffisais d’un rien.

Je saisissais à nouveau l’importance du lien. Je liais à nouveau les répercussions à leurs évènements. Je construisais de nouvelles passerelles entre le monde et mon ego. Je m’introduisais craintivement dans la ville et renouais avec la contemplation. Je passais des heures à reconnaître, seule devant le détestable. J’apprenais, renouvelée, à attraper l’infime, le détail, le futile pour en faire une étincelle. Je ravivais le feu, je ravivais ma flamme, et j’embrassais le monde à nouveau pour m’enlacer, nouvelle. Est-ce qu’à force de se répéter quelque chose on arrive à se convaincre ?

À force de se répéter quelque chose on arrive à se convaincre. Tout ce qu’on m’avait mis dans le tête, tout ce qu’on m’avait fait croire, tout ce qu’on m’avait forcé à accepter. J’avais tout rayé, tout effacé, tout supprimé. Je ne possédais plus rien, j’étais nue, vierge, toujours vulnérable, moins fébrile que la veille pourtant, sensible à la moindre variation émotionnelle, mon épiderme en parabole. J’accueillais. Vivante. J’apprenais, je triais, je choisissais. Je disais oui, je disais non, sans mentir.

On me demande d’écrire. Je veux bien. Mais le problème est que mes pensées se bloquent dès que je prends un stylo en main. Je devrais plutôt prendre ma vie en main, et recadrer certaines de mes valeurs. Il faut également que je révise mes ambitions, pas celles qui s’étendent jusqu’à un improbable au-delà, mais celles qui me concernent directement, immédiatement. Il me fallait écrire, il me fallait raconter, il me fallait dire, il me fallait composer, il me fallait fondre mes armes et me confondre avec Saraswati. J’avais envie. Enfin.

« Par un travail physique intense on se maintient au niveau du froid extérieur

et, ce faisant, on supprime le risque d’être annexé par lui ;

ainsi, à l’heure du retour au réel non suscité par notre désir,

lorsque le temps est venu de confier à son destin le vaisseau du poème,

nous nous trouvons dans une situation analogue.

Les roues – ces gravats – de notre moulin pétrifié s’élancent,

raclant des eaux basses et difficiles.

Notre effort réapprend des sueurs proportionnelles.

Et nous allons, lutteurs à terre mais jamais mourants,

au milieu des témoins qui nous exaspèrent et de vertus indifférentes. »

René Char, Fureur et mystère

 

 

 

Leçon n°6

« Je me demande si je n’écris pas pour savoir si les autres n’ont pas fait ou ressenti des choses identiques, sinon, pour qu’ils trouvent normal de les ressentir. Même, qu’ils les vivent à leur tour en oubliant qu’ils les ont lues quelque part un jour. »

 

Annie Ernaux, Passion simple

Leçon n°5

« Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation, dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n’imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi. »

 

Carole Martinez, Du domaine des murmures

A (6)

Dans un engin arpentant les rues en un sinueux passage, le présage d’un apprentissage riche en perspectives et en lignes de fuite habite un homme hideux. Serpentant collectivement, il accompagne des inconnus pour un même voyage. D’un point à l’autre de la ligne, tournant la page à chaque arrêt, dont le nom est divulgué par une voix doucement féminine. Ce moyen de transport prend son temps, comme il faut du temps à l’étranger pour dénouer sa langue et l’enrubanner d’une autre. Langue. Langue qu’il tire, langue qu’il passe sur ses lèvres, langue qui désincruste les restes d’un repas. Depuis quand n’a-t-il pas mangé? Depuis quand n’a-t-il pas embrassé une femme? Depuis quand n’a-t-il pas vu ses enfants? Il s’écrit : « pourrai-je avec l’heure? ». Personne ne répond. Il est trop tard pour se lier aux autres passagers. Il est trop tard pour s’attacher au temps qu’il fait. Le tramway arrivera bientôt là où chacun se dispersera pour retrouver enfants, femmes et confort. Il pleuvait lorsqu’il s’en est allé. Il avait glissé là où tout s’embourbait, se tordant pour laisser tomber l’esprit blanc.

Il a le regard poisseux, débordant de toutes parts, une verrue sur le front et les membres grossiers. Comme une vieille femme édentée sa bouche est difforme. Pourtant il sourit et salut. Il sourit et salut. Il prend une place pour deux, mais reste aussi seul et sale qu’un effleurement sur la dalle. Sur ses genoux, il fait une place pour son livre, une certaine méthode pour converser avec ses officieux concitoyens. Il pousse son ventre en un creux osseux et plonge un doigt dans son nez pour libérer ses airs méfiants et ses respirations mafieuses. Une fois que des mots traduiront ses rites, son hygiène de vie, ses aspirations, sa destination et ses préoccupations, il pourra se défaire de son image de monstre balkanique.

Il questionne la femme d’en face : « êtes-vous littéraire? ». La femme répond, et sa réponse prend la forme d’un roman de Milan Kundera qu’elle lui lance à la figure. Le livre rebondit et s’écroule par terre. L’homme se lève, détendu. Il arrivera à l’heure.

Comme l’Analphabète.

La perspective de la pieuvre (2/2)

La pieuvre. Majestueuse. Avec ses tentacules bleu turquoise qui trouvèrent bel habit en la mer. Avec ses tentacules bleu turquoise comme autant de choses à faire. Mais que la pieuvre pouvait faire car enfin elle avait autant de bras que d’envies, autant d’envies que d’espace, autant d’espace que d’énergie. La pieuvre sur ma tête, majestueuse. La pieuvre autour de mon cou, majestueuse. La pieuvre dans mes bras, majestueuse. La pieuvre comme camarade, la pieuvre comme perspective.

Puisque tout était réuni pour que j’ai le temps et l’énergie de retourner à mes écrits, mais que, depuis le temps, j’avais perdu cette énergie créatrice, je décidais donc de livrer à ma vallée sans écho, mes écrits, mais pas seulement, mes photos aussi. Qu’ai-je à perdre? Absolument rien. Qu’ai-je à gagner? Absolument rien. Alors si le plaisir y est, autant ne pas se priver. En attendant que le fluide me reprenne. J’attends. Ce ne sont pas les idées qui me manquent. Toute une histoire séjourne en moi depuis plusieurs semaines. J’ai mis sur feuille les 18 chapitres de mon roman. Je pense à lui à tout instant, dès que la voie se libère, je me jette sur ma voix et je fais « tchou tchou » joyeusement car j’entends que j’avance. Sur les rails de ma narration. Y’a plus qu’à attendre le moment, sur une semaine durant, où je pourrai tester mon récit à grands coups de formules syntaxiques. Et ce sera comme ca.

Après tout ira mieux. Mais c’est trop loin. Alors rien ne va plus. J’ai des pressions de toutes parts. Les parois de mon corps, ma tête, mes mains, vont exploser. Un cran résiste. Je suis ce cran. Et j’ai peur de basculer. Il suffit de pas grand chose, avec moi, chez moi, pour que tout bascule. Surtout lorsque la bataille est déjà bien avancée, que je suis plutôt fière de moi, que je dis tout bas mais rien que pour moi que ca fait bien longtemps qu’il n’y a pas eu de chute de moral, alors tralala c’est la joie, mais la joie fait baisser les armes pour faire place à la danse, et c’est au moment où on s’élance avec le plus de fureur, que crac, quelque chose se brise, et la déception est vingt mille fois plus puissante que si j’avais fait comme ci comme ces semaines passées. Non, j’étais vraiment bien ces semaines passées. En harmonie, ouverte, sourire, détendue, efficace. Et puis le virus qui rend le quotidien pénible. La fatigue qui rend les nerfs fragiles. Les réflexions, gentilles, que j’entends comme des méchancetés. Un retour négatif d’un travail que j’avais fait avec tant de coeur et de passion que ce retour négatif est comme une lance qui vient percer, brutale violence, une montgolfière au loin, peinarde, et POC! Une fête qui ne se passe jamais comme j’aimerai qu’elle se passe, pas pour moi, non non, mais pour ma mère, oui oui. Le temps d’un coup hivernal et les jingle bells qui me tapent sur le système. Et une farandole de choses comme ca. Alors je tiens parce qu’il faut tenir, mais ce soir je pleure. De fatigue. D’agacement. De frustration. Il faut tout recommencer. Remonter et recommencer. Apprivoiser de nouveau la pieuvre et retrouver l’intérêt et l’utile de ce que je fais. Alors j’y vais. Allez allez.

A (5)

L’artère principale d’une ville découpée, découpée en quartiers, des cases et des notes. Des notes d’origine, des notes d’argent, des notes d’esprit. Ici le cosmopolitisme, là-bas la bourgeoisie, autour les artistes. L’artère principale d’une ville découpée, traversant son centre, signalant le centre, ostensiblement. Opulente corpulence, opulente irrévérence, le centre sera riche et vulgaire, le centre sera moderne et vulgaire, le centre sera consommé, consommé, consommé. Et nos sommaires trajectoires sans cesse renouvelées. Je passe, tu passes, il repasse. Nous repassons tous ensemble, reconnaissant la moindre boutique, instaurant un même rythme, effleurant, effleurant, le sens, l’intérêt et l’esprit du temps. Vous repassez, tous identiques, sans attraper la différence, la singularité du moment, passant à travers la beauté d’une scène minimale, d’un petit rien qui embellit le tout. Ils étaient en train de jouer de la musique venue de loin lorsqu’elle s’est arrêtée.

La fillette, puis, la musique. La musique venait d’ailleurs. Elle était simplement belle d’ailleurs. Ailleurs comme on l’imagine seulement, puisque ici tout est gris et qu’on s’empêche de partir. La fillette souriait d’un voyage d’antan qui n’aura plus lieu.

Dans une case, ils ne dépassaient pas, repliés ainsi sur eux-mêmes et leur musique, leur musique débordait. Un accordéon, les doigts usés d’un vieillard sans dent, une fourchette et une cuillère à soupe qu’ils ne mangent pas, le tintement de l’inox, et la voix d’une femme que ses pieds nus accusent de gitane. La fillette se balançait jusqu’à s’envoyer valser dans l’air gitan. La femme accusait de sa voix débraillée. Le vieillard adoucissait les plaintes et les plaines d’une éthylique mélodie. Tous parlaient le même sang et aucun passant n’écoutait leurs corps battre.

Lorsqu’une note dépasse d’une case, on lui coupe la queue et elle se meut en bouche bée. La jeune femme en a fait qu’une bouchée. « Vous voulez bien arrêter de jouer de la musique, je ne peux pas travailler dans le bruit », avait-elle exigé, la fenêtre ouverte sur le bruit des gens autour. La jeune femme ne s’était pas laissée danser par la musique.

Comme l’Adulte.

La perspective de la pieuvre (1/2)

Je tiens parce qu’il faut tenir. Mais ce soir, je pleure.

« Écris le. Cris le. Il faut que ça sorte. Ça fait toujours moins mal. »

J’ai bien cru que l’été… L’été fut à deux doigts de tuer mes ambitions. D’habitude, c’est inverse. D’habitude, l’été me renverse. Me met l’esprit dans le bon sens. Me met les pensées dans le bon ordre. Et se déverse sous mes pieds une multitude de chemin à prendre, ou pas, de possibilités de et pourquoi pas. D’habitude, l’été a ça d’enivrant qu’il m’ouvre le champs des possibles à la balade et à l’oisiveté tant mérités. L’été fut cette année réducteur. Un point c’est tout. C’est comme ca et pas autrement. Elle ne parlera plus. Elle n’écrira plus. Elle agira bêtement, elle s’agitera bêtement. Elle sera bêtement. Un point c’est tout. Pas d’alternative possible. Puisque tout se dressait contre moi. Comme des remparts effrayants, terrifiants d’un je ne sais quoi à tendance morbide. J’avais peur du temps qui passe et des morts à venir. Des angoisses irrationnelles qui frappent aux portes de ma conscience au moment où j’ai le plus sommeil. Une succession d’images d’hommes, de femmes et d’enfants, agonisant, carbonisés ou noyés, selon l’humeur de mon imagination. Quelques pendaisons et puis la guerre. Tout un imaginaire mortuaire dansait sous mes yeux, chaque soir, au moment de me coucher, sans que j’ai commandé quoi que ce soit. Comme si une autorité salement arbitraire décidait que mon rituel du coucher serait une danse macabre. Mais sans violons. Ni rien d’autre que le crépitement.

Je ne suis pas si vieille que ça. Et pourtant tout se réduit. Une petite sauce à l’âge adulte, où l’on se résigne au chacun pour soi. Comme tant d’autres choses. Comme toutes ces montgolfières qui s’échouent ou s’écrasent lamentablement, selon la vitesse et l’angle de leur chute, systématiquement lamentable. Ces montgolfières comme tant de croyances, puériles, je dis à présent puériles, car j’ai trop mal de ne plus y croire, mais puériles car nées en ce lieu de l’enfance, où l’on croit encore si fort en la révérence, et en toutes ces belles choses qui font la douceur et la tolérance. La famille, le monde, l’amour, la paix, la foi, la maternité, la réalisation de soi. Et puis quoi encore? Rien ne se passe comme prévu. Comme toujours, rien ne se passe comme prévu, et cela ne suffit pas à ce qu’on le prévoit. Mes tournures de phrase comme la tournure que prend les choses. Aussi lamentable qu’abrupte. Je n’ai, par exemple, jamais trouvé Sophie Calle. Je n’en ai, d’ailleurs, même plus envie.

J’avais cru pouvoir m’épancher ici pour ne plus me pencher sur la liste de tout ce que je ne pourrai plus faire. Je pensais que ça suffirait à m’ôter la frustration d’un coup de languette magique. D’un coup de magie scripturale qui faisait de mon enquête un exutoire. C’était sans compter la routine et son organisation, et mon goût pour les choses bien faites et faites à l’heure prévue, et ma résistance au stress qui ferait ricaner n’importe quel mère salarié. C’était sans prendre en compte mon rôle de mère au foyer, prédominant à défaut d’avoir une gueule de loup pour affronter l’extérieur, et le développement de l’enfant, comme c’est pas dit dans les livres, qui ouvre une nouvelle boîte tous les mois, de laquelle surgissent de nouveaux désagréments et de nouveaux problèmes à affronter. En tout amateurisme, en tout artisanat, en tout désarroi. Trouver solution au problème, mais quel est le problème, problème y’a-t-il vraiment, ou est-ce juste un passage, dans ce cas faut-il s’y accommoder, mais comment faire pour s’y faire, alors qu’on vient tout juste de trouver un nouvel équilibre, on envoie tout valser et on recommence, après avoir crier un grand BADABOUM plein de joie et de promesses?

On recommence tout et on trouve un nouvel équilibre. Et l’équilibre a bien tenu. Puisque l’enfant grandissait. Puisque l’enfant dormait. Puisque l’enfant marchait. Puisque l’enfant jouait. Puisque l’enfant passait du temps ailleurs. Puisque l’enfant parlait. Et plus il grandissait, plus il dormait, plus il marchait, plus il jouait, plus il passait du temps ailleurs et plus il parlait, plus je me détendais, plus je pensais, plus je chantais, plus je lisais, plus je marchais, plus j’écrivais, plus je retrouvais le goût des choses perdues et l’envie des choses présentes. L’équilibre. Et je trouvais en cet espace, un endroit privilégié. Un endroit rien qu’à moi où l’écho de mes écrits restait muet. Rester planquée, c’est bien mieux que de se brûler les pattes de sauterelles. Elle s’appelle comment déjà cette année? Je propose qu’on baptise désormais les années une fois qu’elles sont terminées. Ça évite d’être déçue. On apprend au moins à faire connaissance. Plutôt que de la renvoyer d’un coup de museau alcoolisé.

Mais je veux bien appeler le roman en cours « Ester ». Parce qu’en moi repose un fantôme.

Alors que je m’endormais dans mon foyer, dans sa chaleur, dans son atemporalité, celui dont je partage la vie de manière équitable m’a dit un truc du genre : c’est moche, change. Alors j’ai regardé, j’ai dit « c’est moche » et j’ai changé. Il m’a ensuite dit un truc du genre : pourquoi se restreindre? Alors j’ai regardé, j’ai dit « j’aime pas la disette » et j’ai tout donné. J’ai tout donné. Et sur la plage où s’était lamentablement échouée une de mes plus chère montgolfière, une pieuvre s’est extirpée de sa carcasse et a rejoint la mer.

A (4)

Sa peau est noire, noire comme la peau d’une orange qu’on aurait laissée brûler dans un four. Enfermée, cloîtrée, elle l’est dans sa propre cage où les regards sont plus puissants que la plus puissante des allumettes. Une jeune femme noire. On pourrait ajouter des demi-teintes, mais elle n’aime pas la demi-mesure. Elle est dans la démesure. Du temps, du corps, de l’argent. Elle porte, chaque jour comme on tient un parapluie sous une pluie battante, une jupe aussi courte que cette allumette que tu vas IMMEDIATEMENT arrêter de braquer sur moi. Une jupe courte, une jupe en cuir noir, aussi noir que sa peau, si bien qu’on ne voit même pas la différence, à la différence près que sa jupe est en cuir, et comme tout cuir, il protège de la pluie et reluit dans la nuit. A la lumière des réverbères qui encadrent son terrain, son lieu, son territoire, celui pour lequel elle ne laisserait personne d’autre du même sexe se planter comme un cèdre. Même au prix d’une entaille et d’un sang aussi rouge que celui qui s’écoule de l’utérus de votre propre femme, une entaille d’un sang rouge sur sa peau noire.

En passant chaque jour devant son nez insensible, il entend du Schubert. Schumann parfois. La musique de certaines folies admises. En passant chaque jour devant l’arrogance de sa posture, il baisse souvent les yeux. Elle et sa jupe, elle et ses bottes qui lui montent jusqu’aux cuisses, prêtes à s’étendre jusqu’à atteindre la même jupe que celle que quelques mots inutiles d’auparavant nous séparent. Et le sang qui lui monte aux joues sans jamais trouver une sortie salutaire. De longues jambes. Sa chevelure est une crinière. Femme sauvage sans rugissement, elle répond aux mâles débordants par une opulente voix dont la parfaite imitation rend explicite toute intention luxuriante. Elle et son sac, son sac de femmes et non de fille, son âge sans preuve du contraire. Un étui à ficelles. Les ficelles d’une vie qu’elle maintient et ne perdra jamais. Jamais.

Parfois, il la trouve dans un bar aux vertes allures. Parfois, elle s’autorise une pause, les jambes sous la table, le sac sur les cuisses, les cheveux en bataille et sa voix en écaille. Reptile elle se transforme, perdant ainsi les poils de son humanité, un instant seulement, au-dessus du café qui décore son haleine d’une saveur amère. Elle avale sa salive avant de lever sa tête sur le même peuplement masculin. Partout sont-ils aussi homme? Ça, elle l’avait déjà dit, deux heures plus tôt. Jamais la même, toujours la même. Dans une même boîte elle se sert, demandant parfois à celui d’en face de deviner « combien il y en a ». Elle est sa jupe, elle est sa peau, elle est sa flamme, qui brûle et se consume.

Comme une Allumette.