Mois : mars 2012

Leçon n°7

« Sans contester le fait que notre corps exprime à sa façon ce que nous n’arrivons pas à formuler – qu’un lumbago signifie que j’en ai plein le dos -, je vois bien ce que le tout-psychosomatique peut avoir d’agaçant pour la nouvelle génération. Il stigmatise la pudibonderie qui me révoltait à cet âge. Dans ma jeunesse, le corps n’existait tout simplement pas comme sujet de conversation ; il n’était pas admis à table. Aujourd’hui, on l’y tolère, à condition qu’il ne parle que de son âme ! En filigrane du tout-psychosomatique flotte cette vieille lune : les maux du corps comme expression des tares du caractère. La vésicule foireuse du colérique, les coronaires explosives de l’intempérant, l’Alzheimer inévitable du misanthrope… Non seulement malades, mais coupables de l’être ! De quoi meurs-tu, bonhomme? Du mal que tu t’es fait, de tes petits arrangements avec le néfaste, des bénéfices momentanés que tu as tirés de pratiques malsaines, de ton caractère, en somme, si peu tenu, si peu respectueux de toi-même ! C’est ton surmoi qui te tue. Tu meurs, coupable d’avoir pollué la planète, mangé n’importe quoi, subi l’époque sans la changer, fermé les yeux sur la question de la santé universelle au point de négliger ta propre santé ! Tout ce système que ta paresse a mollement couvert s’est acharné sur ton corps innocent, et le tue.

Car si le tout-psychosomatique désigne le coupable, c’est pour mieux célébrer l’innocent. notre corps est innocent, messieurs et mesdames, notre corps est l’innocence même, voilà ce que clame le tout-psychosomatique ! Si seulement nous étions gentils, si nous nous conduisions bien, si nous menions une vie saine dans un environnement maitrisé ce n’est pas notre âme seule, c’est notre corps lui-même qui accéderait à l’immortalité ! »

 

Daniel Pennac, « Journal d’un corps »

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Une bonne fois pour toute

Ce matin, je suis partie. A pieds. J’avais un rendez-vous chez le dentiste, dans une autre ville.

Conjoint : « Tu veux que je te dépose en voiture? »

Moi-même : « Non, merci, je me débrouille ».

 

Se débrouiller. Oui, c’est ça le point fort. Cela renforce une personnalité. Cela donne de l’assurance. Cela confirme son indépendance. Cela donne presque du pouvoir. Puisque cela ôte la peur. Puisque on s’en sortira toujours.

 

J’ai marché d’un pas pressé jusqu’à la gare. Dix minutes. Il ne fallait pas que je rate mon train. Oui ce petit stress n’est pas très agréable, mais rien de plus stimulant que le corps qui s’active.

J’ai pris le train. Huit minutes. Une pause, pour boire, pour ôter son manteau puisque le printemps est bien là, pour faire le tris dans sa tête. Et sourire à la dame d’en face.

J’ai marché tranquillement. Vingt minutes. J’avais le temps. J’ai marché tout droit, face au soleil. Je les sentais, ses rayons, sur ma peau mise à nu pour la première fois de l’année, et cela m’a rendu estivale. Le paysage n’était ni beau ni bucolique, mais j’étais déjà rentrée dans ma tête. Mes pensées défilaient et valaient bien mieux qu’une forêt. J’ai fermé les yeux et je me suis demandée si le seul soleil pouvait m’aider à marcher droit sur ce chemin. Non. J’ai failli tomber sur le bas-côté et cela m’a fait sourire. C’est là que je me suis souvenue que j’avais déjà pris ce chemin, 4 ans en arrière, alors que je rentrais de mon long voyage indien. C’était le mois de Mars, en effet, il faisait aussi doux, j’avais un sac lourd de vingt kilos sur le dos, j’étais sale, les cheveux courts, les habits flottants, des sandales aux pieds, à mes pieds abîmés, je marchais, craintive, en plein trac, j’allais retrouver ma famille, en une surprise que je leur faisais de rentrer plus tôt, après six mois d’Ailleurs phénoménal qui m’avait bouleversé l’esprit et le corps et ça j’en étais bien consciente, et la question était : « Vont-ils me reconnaître? ». Je ne sais toujours pas la réponse. En tout cas, ce matin, je marchais sur mes pas et je ne me reconnaissais plus en cette jeune femme.

Arrivée chez mon dentiste, j’étais en avance. J’ai poursuivi la lecture de mon bouquin. Quinze minutes. J’avais senti mon corps travailler, j’avais évacué certaines pensées désagréables, j’avais retrouvé l’équilibre. La marche est comme une méditation. Elle nous ramène à ce que nous sommes, un corps minuscule, avec nos pas de moins que rien et nos pensées gigantesques. Et j’aime me mouvoir dans cette dimension là.

 

Donc, je n’ai pas pris la voiture. Car je n’ai pas de voiture. En fait, je n’ai même pas le permis. Et cela provoque de grandes discussions chez mes interlocuteurs. Et cela commence à m’agacer. A force de répéter mes raisons, qui ne sont que la rationalisation d’une sensation, forcée par la sociabilité qui nous habite et qui fait que nous sommes en train de communiquer sur ce sujet passionnant. Mais cette sensation est difficilement explicable. Mais puisque nous sommes entre nous et qu’il faut toujours tout expliquer, alors je fais l’effort, de répondre à votre question première. Et cette réponse provoque une avalanche d’autres questions, avec parfois même des reproches. Mais voyons Madame, nous ne nous connaissons pas, et vous venez de me traiter de quoi? D’assistée. Oui c’est ce que vous avez dit. Vous avez même dit : « tendance à profiter ». Oui vous parliez d’un ami à vous qui n’a jamais eu le permis, mais finalement c’est pareil, on parle de la même personne, puisque je n’ai pas le permis et qu’il m’arrive, à moi aussi, de me faire amener par-ci par-là par les autres conducteurs, de profiter de certaines voitures qui vont justement là où j’aimerai aller. Ca m’arrive aussi de n’aller nul part, puisque c’est trop compliqué. Mais je n’en fais pas tout un plat. Moi. Et puis, ça ne vous regarde pas. Je n’ai pas à subir vos « attention jeune fille le temps presse », ou bien vos « il va falloir y remédier hein » d’un ton paternaliste et autoritaire. Comment on écrit cet onomatopée qui veut que la langue vienne claquer le palais dans un rythme saccadé alors que la tête fait un non réprobateur comme lorsqu’un gamin fait une gentille bêtise? Oui! C’est moi! On m’appelle?!

 

Ce n’est pas si évident.

Rendez-vous au Pôle Emploi. La « Madame » étudie mon CV. La « Madame » cherche des offres d’emploi.

« – Vous avez une voiture?

– Non.

– Vous avez le permis?

– Non.

– A bon?! (interloquée comme jamais)

– Je ne peux pas.

– Vous avez vécu un traumatisme?

– Non.

– Vous avez eu un accident?

– Non.

– Vous avez perdu quelqu’un dans un accident de voiture?

– Non.

– Mais alors…

– Alors ce n’est pas évident. »

 

Je n’aime pas spécialement être en voiture. La vitesse m’effraie. L’imprévisible aussi. Il faut avoir une grande confiance en les centaines de milliers de conducteurs que nous croisons pour oser se frayer un chemin entre eux. Je n’ai pas cette confiance. Et puis tous ces panneaux, toutes ces bandes blanches, toutes ces intersections. Il faut être sacrément concentré pour tenir le volant. Je suis plutôt tête en l’air. A regarder le paysage en baillant. Il parait quand même que c’est différent lorsqu’on conduit. J’ai même pas envie de savoir. J’ai envie de savoir jusqu’où on peut vivre différemment. Ca, ça m’intrigue. Le goût du risque et cette pseudo-liberté, ça, ça ne fait rien frétiller en moi.

 

J’ai quand même passé de bons moments en voiture, en tant que passagère, souvent en musique, puisque les trajets à bord de ce véhicule si prêtent. J’ai découvert de nouveaux morceaux, grâce à mes conducteurs. Récemment, il y a eu ça.

 

 

Plus loin, il y a eu ça.

 

 

Et après le rond-point à gauche, il y a eu ça.

 

 

Tout ça pour dire que la voiture est l’endroit idéal pour écouter la musique (doux balancement du paysage défilant sur le flow), mais cela n’en fait pas une « motivation » pour « passer le cap » et en finir avec ses longues tirades qui n’en finissent plus de tourner en rond tant mes interlocuteurs peinent à comprendre que la voiture n’est pas pour moi synonyme de liberté. Ni LA liberté non plus. Je mets autant de passion dans mes pieds. La liberté est ailleurs.

Comme si j’étais enchaînée. Comme si les fiches horaires de la SNCF, du TCL ou, nouveauté (!), du RUBAN étaient aussi compliquées à déchiffrer qu’à suivre. Comme si je ne pouvais pas aller où je voulais, quand je voulais, avec qui je voulais. Petits capricieux que nous sommes avec nos impératifs individualistes. Bien sûr il faut s’organiser, anticiper, souvent attendre, souvent monter dans un bus/s’asseoir/se lever/descendre du bus/attendre/monter dans un autre bus/s’asseoir etc. Bien sûr cela prend plus de temps, cela est moins confortable, cela est moins reposant. Et puis les autres, toujours là, à s’agglutiner devant les portes sans même laisser les autres passagers descendre, et puis leurs odeurs, parfois leur vulgarité, et leurs regards, toujours à observer nos petites manies avec ou sans tendresse. Mais les transports en commun sont ce dernier espace où l’on est ensemble, où l’on pratique le « vivre ensemble » avec plus ou moins de civilité, mais au moins on s’y essaye. On est avec l’autre. On interagit. On rencontre. On est collectif, communauté, concitoyen, communément ensemble. Humains.

 

Alors une bonne fois pour toute, je n’ai pas envie de passer mon permis de conduite. Parce que je ne me sens pas prête, parce que je sens que je ne suis pas faite pour ça, parce que ce n’est pas évident pour moi, parce que ça ne fait pas de moi une étrangeté, parce que c’est comme ça et que ça ne te regarde pas. Parce que j’aime trop voyager avec l’autre pour m’enfermer seule dans une caisse avec mon parapluie sur la plage arrière, ma petite boîte de Ricola Verveine citronnée dans la boîte à gant et mes CD préférés sur lesquels je peux chanter à haute voix en allant au boulot parce que ça me détend comme ça tu comprends j’ai besoin d’une transition. Pouêt pouêt.

4h00

« La nuit, le silence, les oiseaux. L’air est doux, comme en Inde, le jour où on est parti de BodhGaya. Il y a un air d’Amma. J’ai l’impression que je vais te retrouver. » (Delphine, 12/03, 4h00)

Sauf qu’il faisait froid, mon amie.

 

Ce jour-là, c’était le jour de Noël.

La veille, nous avions partagé un immense repas avec toutes les personnes que nous avions rencontré à BodhGaya.  Nous étions une bonne quinzaine. Kundan, Edan, Tina, Gilles, pour ne citer qu’eux. Tous devenus des amis. Avec nos cultures à tous, dans notre langue à nous, nous avions partagé trois semaines de vie, dans la poussière, le bruit et l’éclat de la ville. Quitter cet endroit, quitter ces gens-là, était pour nous un déchirement. Mais il le fallait, le voyage devait reprendre, il fallait nous arracher de là. L’attachement n’était pas notre état. Nous étions déjà allées trop loin dans le lien. Il fallait nous sauver, nous sauver de là, de là et de l’amour. Et c’est tard dans la nuit, ou tôt le matin, que nous quittions l’hôtel, enjambant les corps endormis devant la porte de sortie, réveillant le gérant tout en défiant le chien aboyant, pour qu’il nous ouvre, pour qu’il nous pousse, dehors. Un rickshaw nous attendait. Il faisait froid, c’était l’hiver, même là-bas. Emmitouflées dans nos écharpes, nos sacs fermement maintenues par nos corps tremblants, contre nos corps vibrant, le rickshaw s’élançait dans l’obscurité de notre paysage, et le froid giclait contre notre visage, des larmes pouvant, enfin, glisser hors de nous. Comme un soulagement. Cette route, aussi longue fut-elle, soulagea notre esprit et notre coeur de l’intensité et du poids des relations humaines que nous avions tissé là-bas. Nous nous tournions désormais vers la suite, le prochain acte, le nouveau chapitre, dans la peur et l’excitation de ce nouveau voyage qui nous menait jusqu’à Bénarès. Où tout recommencerait. En arrivant à la gare de Gayâ, malgré l’heure et le froid, la vie était bien là, la vie ne s’était jamais arrêtée, le songe n’avait pas posé ses parenthèses endolories. La musique, la lumière, les klaxons, la circulations des corps et des machines, les hommes crachant, rotant, hélant, et nous, minuscules orbites rougies, nous étions stupéfaites, renouvelées et innocentes. Nous avions tout oublié, il nous fallait tout apprendre à nouveau et trouver ancre ailleurs.

C’était il y a 5 ans. Des oies blanches revenues marquées d’un Ohm rouge.

 

Ce jour-là, c’était au mois d’Octobre et il n’y avait rien à fêter.

A part peut-être un nouveau voyage, enfin, vers l’Autre Pays, maternel, avec cet enfant que j’avais, qui était né de moi, et qui devenait, malgré lui presqu’en me suivant, un voyageur. Puisqu’il le fallait, ainsi était faite sa mère.

L’enfant ne m’avait pas laissé dormir comme il l’aurait fallu, et c’est dans une sorte de brume sensorielle que je me suis levée, silencieuse, lavée, silencieuse, et habillée, silencieuse, claquant la porte en un hoquet pour ne pas réveiller celle qui nous hébergeait. Laissant homme et enfant dans un élan de confiance, je marchais avec hâte dans les rues de Paris, te rejoignant quelque part, là où nos chemins se croisaient. Il faisait froid, oui, mais nous marchions vite, croisant ceux dont la journée n’était pas encore terminée, ivres et bêtes, la voix minérale et la démarche bancale. Nous marchions vite, jusqu’à la gare, vite, un train, vite les panneaux, là, là et là, deux heures que nous étions en route, à l’inverse de ce qu’on attendait de nous, bien sages en notre folie, à la rencontre d’un espace et d’une personne à part. Cergy Pontoise, la buée clouée au bec, nous avions froid et la queue était déjà là. Nous allions jouer au jeu de la patience pendant 5 heures, restant, dociles, derrière ceux qui nous précédaient, sans souffler ni râler, simplement attendre, sans crainte ni doute, attendre. Nous allions rencontrer Amma. Amma qui venait de la bouche d’une amie, Amma qui ne nous parlait pas, Amma qui nous étreindrait en éteignant tout ce qui se débattait en nous. Un goût, une odeur, une matière. Elle nous a offert un instant de paix, aussi éphémère et spirituelle que fut cette étreinte. Elle nous a fait voyager. Dans notre coeur d’enfant souhaitant qu’on l’apaise, d’une étreinte, par une seule étreinte, régénérées.

C’était il y a quelques mois seulement. Depuis nous avons vécu d’autres voyages, de petits voyages, de ceux qui ne tamponnent aucun visa sur nos visages d’adolescentes. De ceux qui donnent l’énergie et la foi de recommencer. Comme celui qui m’a fait venir jusqu’à toi, à l’autre bout de notre France, avec mon petit bout d’homme en devenir, mon aile et mon plomb dans cet alliage blond qui nous a fait tant rire.

 

Ce jour-là, c’est encore aujourd’hui.

A 4h00 tu as marché dans les rues de Paris jusqu’à la gare routière de je ne sais où. Nous ne nous sommes pas retrouvées en chemin, je dormais. Tu es monté dans un car, il devait faire chaud. Il y avait sûrement un fond musical, venant d’une radio quelconque. Tu n’as rien écouté. Tu t’es recroquevillée, les bras encerclant tes genoux, sur un bout de siège au fond à gauche. Je ne me suis pas assise à côté de toi, je dormais. Tu es restée seule, deux heures durant, en route vers cet aéroport où un avion t’attendait. Le coeur battant, une boule au ventre ou à la gorge, selon l’angoisse ou l’excitation qui te traversait l’esprit. Tu devais te poser mille questions, tu devais imaginer mille scénarios. Tu devais te sentir jeune et libre. Défiant. Méfiante. Défiant. A mon réveil, tu t’envolais. Roumanie. Tchiki tchiki.Il doit faire froid, mais tu sais comment te réchauffer le coeur et le corps maintenant.

 

« Je t’enverrai des ondes, je t’enverrai tout ca. Je penserai à toi. Je te souhaite d’être encore cette femme mère forte et légère. Courage. Ton tour viendra » (Delphine, 11/03, 20h43)

Alors que mon fils brûlait, alors que mon fils pleurait. Il était si malade, j’aurai voulu t’appeler.

Alors que mon fils dormait, blotti contre mon corps fatigué. Il était si malade, j’aurai voulu te rejoindre.

Dans ma nouvelle bulle, j’ai presqu’envie de dire dorée, j’avais parfois honte. Rien ne me ressemblait dans l’appartement qui fait mon nouvel abris. A force d’empiler les tissus, les objets et les souvenirs, j’ai retrouvé le goût de ma caverne. Celle qui me suit partout. J’ai construit mon nouveau territoire. En attendant l’envol.

Durant ces quelques semaines qui séparent mon départ de Rennes à ton départ pour Cluj, j’ai déménagé et j’ai été une parfaite femme d’intérieur. J’ai donné le meilleur de mon replis.

J’étouffe à présent.

Que le vent s’engouffre en moi et m’emmène. Tchiki tchiki.

Dans deux semaines, je m’envole pour Israël. La peur et l’excitation commencent à remplacer les mots secs et ternes : « Je pars en Israël ». Y’a plus qu’à soigner l’enfant, faire ses bagages et attendre.

Alors on recommence.

Ca fait comment déjà de voyager? Ca fait trembler.