Mois : avril 2012

Qu’est-ce qui me préserve de toute barbarie?

J’en suis moi-même surprise. Mais le contexte le permet. Une surface lisse sur laquelle aucun sang ne vient éclabousser.

 

Je ne connais pas la terreur. Jamais mon corps ne l’a vécu. Jamais mon sang n’a battu son rythme dans mes tempes, dans ma cage, dans mes cendres. Jamais mes yeux n’ont mimé l’incrédule, cette stupéfaction à se voir subir ça. Jamais mes jambes n’ont cru pouvoir s’enfuir alors que le poids de l’horreur les condamnait à l’immobilité.

 

Je peux l’imaginer, je peux l’inventer, je peux en faire une histoire. Finalement, tous nos livres, tous nos films nous font vivre cette même fin. Mon empathie est si grande que je meurs d’effroi avec chacun de mes personnages.

 

Je me souviens. Nous sommes en Syrie, le journaliste nous entraîne dans une balade morbide dans la ville de Homs. Il explique que l’armée a été méthodique. Tout un quartier a été purgé. Il n’y a plus aucune vie humaine. « Comme par exemple… ». Je n’ai jamais demandé d’exemple et pourtant voici l’image d’une famille égorgée, tout ce rouge indécent, et ces visages figés en la terreur, et leurs corps mutilés, ce sont des enfants, il y en a quatre, et leurs parents, comment peut-on faire ça, est-ce que j’appartiens vraiment à la même humanité que leurs assassins?

 

Ma conscience explose, parfois, lorsque le gouffre sent les entrailles, et que je vois l’Homme dans sa barbarie.

 

Celle qui éventre, égorge, viole.

Celle qui fait exploser les corps à l’arme à feu, gicler les entrailles.

Celle qui décapite les têtes et les idées.

Celle qui torture, celle qui torture, celle qui torture.

Celle qui affame.

 

Cela dépasse les limites de ce que je peux concevoir. Et mon corps, celui-là, réagit comme s’il était victime. Ce que ressentent les personnes ainsi malaxées dans ce bain d’abjects, je ne peux pas le savoir, mais je peux l’imaginer. Et c’est mon corps tout entier qui se tord, et la terreur, dans sa forme magique, prend possession de ma tête, alouette, et les angoisses d’alors ne sont plus les angoisses présentes.La barbarie et l’angoisse qu’elle fécond rendent mes perceptions universelles, et quand j’y pense, et quand elles ne me demandent pas mon avis, je suis assaillie par le monde, ses habitants, et ce que la cruauté fait de leurs chairs. Et ceci m’est insupportable.

 

Pourquoi eux et pas moi?

Qu’est-ce qui me préserve de toute barbarie?

Qui dois-je remercier pour en être jusque là épargnée?

Etre là au bon moment.

Etre là au mauvais moment.

Si ce n’est que ça.

Je me rends.

 

 

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Leçon n°10

« Un midi de l’automne 1995, je suis sorti acheter du vin pour le déjeuner. Il faisait un froid sec et il y avait un petit soleil qui réchauffait le visage, chose inhabituelle dans cette ville et ce quartier face au Rio de la Plata. En revenant, ma bouteille à la main, j’ai pensé que c’était comme ça que j’aimerai vivre, avoir un endroit à moi, à Montevideo, voir souvent mes amis, faire les courses, acheter un peu de vin bon marché pour déjeuner.

 

Un mois plus tard je rentrai à Stockholm. J’étais resté six mois en Uruguay. C’était le 31 mai 1995, printemps nordique. En me levant le lendemain matin, j’ai ressenti l’étonnement de me trouver  à un endroit qui ne me correspondait pas : la nature éclatante du Nord au printemps, la joie des gens, la passion du soleil et de la lumière naturelle que seuls éprouvent les peuples vivant des hivers longs et sombres. Tout était joie autour de moi, et pourtant quelque chose n’allait pas. Je me suis demandé : Qu’est-ce que je fais là? Et alors j’ai repensé  à ce midi où j’étais allé au Marché central derrière le théâtre Solis pour acheter du vin et je me suis dit que c’était là-bas que je voulais vivre. Non qu’un endroit était meilleur qu’un autre, cela revient au même, on s’emporte partout avec soi et on traîne toujours la même misère avec soi. Ce que je voulais, comme l’animal, c’était revenir aux odeurs connues, aux endroits que la mémoire reconnaît sans avoir à réfléchir, aux conversations où les références n’ont pas besoin d’explication. Le reste, être très loin et chargé de ma vieille misère, je connaissais déjà. J’étais déjà parti un jour pour un autre pays, un autre continent, une autre langue, juste pour découvrir au bout de quelques temps que j’étais toujours moi, sans remède. Je savais déjà qu’il n’y a pas d’issue. Et, ce jour de juin 1995 à Stockholm, j’étais trop vieux pour croire que la fuite est possible. Mais alors je retrouvais une vieille illusion, celle du retour. Non pour chercher quelque chose de nouveau, mais pour chercher un amarrage dans le connu. Parce qu’il n’ya pas de différence entre un départ vers le nouveau et le retour. Parce qu’à la fin du voyage on est toujours là à s’attendre avec le même visage, la même charge, les mêmes questions. Parce que la seule chose qui change, c’est qu’après chaque excursion on est plus vieux et qu’on a moins d’intérêt. »

 

Carlos Liscano, « L’écrivain et l’autre »

La Gamine et le A

– Bonjour, petite fille.

– Bonjour, Monsieur.

– Où allais-tu comme ça?

– J’allais, je courrais et je suis tombée.

– Tu es tombé à mes pieds.

– Oui, je suis tombée à vos pieds.

– Tes pieds.

– Non, les vôtres.

– Non, les tiens.

– Je suis tombée au pied de pieds particuliers.

– Mes pieds sont lourds, gonflés, gercés, creusés, blessés, usés. Ces pieds ont vécu.

-Tes pieds se sont placés en travers de ma chute. »

Ils se situaient à l’interstice

du tutoiement et du vouvoiement.

L’entendement, ils n’avaient jamais su.

 

– Est-ce que les opposés s’attirent?

– Je préfère le citron.

– Par-delà quel conflit s’abaisse l’objectif?

– L’humanité.

– Qu’est ce qui apparaît plus clairement, le bien ou le mal?

– L’évidence t’éblouit.

– Les plis sont-ils définitifs?

– J’irai chercher dans le dictionnaire.

– Pourquoi courir quand on sait voler?

– Pour mieux étendre ses étoffes et ainsi de suite.

– L’espoir te convient-il?

– Seulement face au miroir.

On ne saura rien du passé de la Gamine,

de leurs souvenirs contemporains et de l’haleine de A.

Seule la conception de la Gamine et la conception de A

se confrontent, se touchent, se diluent, s’opposent, se décrivent et s’argumentent. 

 

– Reprenons l’essentiel.

– Oui, retournons à l’essentiel.

– L’essentiel est que nous nous soyons rencontré, le reste n’est que superflu, le reste glisse sur le monde qui ne l’entend plus.

– Personne ne m’a entendu, j’ai pourtant prévenu personne.

– Personne ne t’a entendu, personne ne croit en toi. Parles-tu le même langage?

– Je parle comme je pense et ils ont entendu la Trahison.

Enfantillages

 

– Il me semble que tu as oublié de parler de ces passants si particuliers, ceux qui parlent tout seul.

– Je ne les ai jamais oubliés… J’ai à ma disposition un espace trop insuffisant…

– Parles donc! Transmets-moi leurs mots! Je n’ai affaire qu’à des pieds, et toi, toi tu regardes les bouches et tu ne dis rien?! Parles!

 

La répétition permet de développer la dimension structurelle et la dimension d’ajustement.

 

– Il me semble que tu as oublié de parler de ces passants si particuliers, ceux qui parlent tout seul.

– Je ne les ai jamais oubliés… J’ai tout écouté, j’ai tout retenu, et aujourd’hui, aujourd’hui, je décide de tout recomposer.

 

L’un était pierre tombale, l’autre était pierre angulaire.

Tous deux étaient pierres amovibles de la cité urbaine.

– À quoi cela va-t-il te servir, petite fille?

– J’ai compris. J’ai compris que je n’avais rien d’autre à faire que de dénoncer. Dénoncer, dénoncer, dénoncer. Annoncer une dénonciation. JE DENONCE. Écoutez-moi! JE DENONCE. Entendez-moi! JE DENONCE.

– Soit. Sois l’avenir, Gamine, sois l’avenir. Privilégie l’humain.

 

Les dérèglements de notre société.

Ses injustices, ses discriminations, son racisme, son autoritarisme, sa raison et ses pleurs.

 

– J’ai vu un policier fouiller le corps d’une femme de sa langue agressive. J’ai vu une vieille dame bousculer une autre vieille dame dans un couloir souterrain. J’ai vu un nourrisson préférer sucer du plastique plutôt que téter le sein de sa mère. J’ai vu une adolescente si maigre que le vent la plaqua contre un arbre. J’ai vu un homme mimer la jouissance devant le mannequin nu d’une vitrine délabrée. J’ai vu deux mains se serrer au contact d’un billet d’argent. J’ai vu l’accès refusé à un teint étranger. J’ai vu des rangés de têtes alignées attendre le vert passager devant le rouge autoritaire. J’ai vu se décliner des singularités assassinées. J’ai vu des bouches s’obstruer et des mains se cacher face aux sens et aux césures.

La Gamine écrit sur les murs.

Le A vomit sur les murs.

Compréhensibles et visibles.

 

– Se raconter et/ou dénoncer. Au mieux, se raconter en dénonçant. Ou bien, dénoncer en se racontant. Car l’essentiel est de laisser une trace, m’avait dit l’amie rouge. Car l’essentiel est de laisser une trace à nos enfants. Au cas où on mourrait avant qu’ils ne soient en âge de comprendre ce que c’est que de vivre ainsi le monde d’ici. Car l’essentiel est d’inscrire quelque part ce qui se passe ici maintenant pour que les générations à venir soient en droit de se souvenir, soient en devoir de ne pas oublier, aient la chance de composer leur présent grâce à notre présent. On ne sait jamais. Peut-être que plus tard on nous coupera la parole. Peut-être que plus tard on nous bouchera les oreilles. Peut-être que plus tard rien ne pourra être dit ni entendu. Rien ne saura être dit ni entendu.

 

Elle aurait pu parler seule.

Ils étaient deux à s’entendre.

 

– Alors il nous reste les mots, les pages, les mains, et eux les yeux, leurs yeux, grand ouverts, et ils nous liront, et nous serons lus. Inscrire, lire, écrire, retranscrire, figer, retenir. Transmission. Transmettre. La vérité. Notre vérité. Blottir nos mots dans leur page. Personne ne nous empêchera de nous confesser. Se raconter. Témoigner de notre identité, de notre réalité, de notre subjectivité. Dévoiler. Espérer que quelqu’un se reconnaîtra en nos mots. Espérer que quelqu’un soit soulagé d’avoir trouvé les mots qu’il faut en notre langage. Dénoncer. Témoignage de notre contemporanéité, de notre réalité, de notre société. Dévoiler. Espérer que justice soit faite dans la conscience de celui qui nous lira. Espérer ouvrir la conscience de celui qui nous lit. Espérer ouvrir la conscience de celui qui marche sans regarder.

 

Deux regards, deux parcours, deux avenirs, deux perspectives

qui finalement se réunissent

au nom de la survie corporelle du A,

au nom de la survie émotionnelle de la Gamine.

 

– La ville m’agresse, les citadins m’agressent, les hurlements motorisés m’agressent, la pollution m’agresse, la chaleur du bitume m’agresse. Sommes-nous en train de mûrir notre migration, notre exode, vers les campagnes et leur ruralité ?

 

Trop semblables naufragés,

ils ne leur restaient que la parole pour se ressembler.

 

– L’environnement m’agresse. Je jongle avec des oui et des non dans ma tête.

 

Les pompiers se sont arrêtés sur le quai d’en face

et 75% de la population française âgée de 18 à 28 ans rêve de se suicider.

Les uniformes courent, courent, courent dans tous les sens de notre récession.

La grande échelle est de sortie.

Nous assistons à une urgence.

 

– Moi je veux que ça fasse comme dans un film !

– Et ta mère, elle se croit dans un film ?

 

Et l’échelle se redresse.

Et les gyrophares posent la cadence en silence.

 

– Un jour de pleine lune ?! Et vous êtes dissonants ?! Quand est-ce que vous serez consonants ?!

 

Comment s’approprie-t-on la rue ?

Comment perd-on son nom ?

Comment interagit-on avec les passants ?

Comment devient-on la ville, son incarnation ?

Comment vit-on sans intimité ?

 

– Du concret, du concret, du concret. Et du renouveau. Si je suis plus terrien qu’auparavant ? Non, on me rappelle régulièrement au chaos. Il y a l’inédit et l’impromptu, le hasard et la synchronicité. Je fais appel à l’extérieur pour m’expliquer l’aura, l’attraction, la rencontre. Je prends le parti de croire aux mysticismes ambiants et de tout mélanger. Je suis un esprit qui rassemble, qui mélange l’antinomique, qui mélange l’exotique à l’aristocratique, qui mélange les ternes pour l’éclat, qui mélange et alterne pour ne jamais me lasser, pour ne jamais me lasser. J’avale, je me goinfre. Il existe un corps à équilibrer, il existe une âme à répandre. Sur les murs et sur les voiles. Je bascule enfin dans l’abstrait. Et je me reconnais. J’ai en moi un phare qui attire les originaux, les marginaux et les moineaux. Ils existent, ils viennent à moi dans le seul but de me rappeler à ma candeur, à ma modestie et à ma bonté. Je suis un être compassionnel, je ne ferais jamais une révolution. Je suis un être de cœur et de parole, qui murmure et caresse, gentil. Je veux bien déposer un baiser sur ta joue.

 

Au bout d’une grande confusion,

ils comprennent qu’ils ne sont pas dans le monde.

Que c’est le monde qui est en eux.

 

– Je me disais : « Le clochard est toujours là. Il a survécu à l’hiver à l’été à l’hiver à l’été à l’hiver alité. » Une envolée de pigeons et le pollen qui s’agrippe et une boule dans ma gorge qui me dit : « Tais-toi, tais-toi, retiens ta langue et tes spasmes. »

 

Jetons-nous les uns sur les autres

pour ne pas avoir à regarder les striures de nos dos.

Se rentrer dedans pour éviter de se mettre en garde.

 

– Cette ville est grossière, cette ville est vulgaire. Tout m’irrite en elle et je crache du sang. Je ne peux pas me concentrer en elle. Partout, elle s’agite comme une pucelle qui se prendrait pour une hirondelle. Pour une hirondelle qui prendrait la pucelle, fermement.

 

Ils étaient à deux doigts de se morfondre aux trottoirs.

 

– Dans le métro, j’ai vu une gitane et sa fille se poster à l’entrée, attendant que les portes se referment pour se mettre à chanter. Devant moi étaient assises une fillette et sa mère. Elles étaient dos aux belles chanteuses. La fillette s’est alors tournée vers elle, vers celle qui fredonnait en toute innocence. Celle qui fredonnait la regarda à son tour, détournant son regard de sa mère nourricière, tout en poursuivant son chant. Elles auraient pu devenir amies, ces deux fillettes, car elles avaient le même âge, autour de huit ans. La fillette s’est ensuite tournée vers sa mère et lui a demandé de sortir son porte-monnaie. « Mais tu me prends pour qui ? », « Je ne suis pas un porte-monnaie », « Je ne donne pas à n’importe qui », « En ce moment, ce qu’il y a dans mon porte-monnaie nous sert à manger », « Tu n’as qu’à prendre ta tirelire ! », a maintes fois répliqué sa mère. « Mais je ne la reverrais plus… », a sangloté la fillette. Tout le monde s’est ensuite séparé et je suis restée avec mes larmes aux yeux.

Cruelle humanité.

Il était temps de s’en fuir.

Présentation

J’ai peur, lorsque je parle, au milieu d’une agitation, au sein d’un groupe, que personne ne m’entende. Parce que ma voix, dans ce genre de situation, se fait basse et discrète, comme un murmure, par manque d’assurance, à défaut d’extravagance. Parce que parfois aucun son ne sort. Cubique claustrophobie, palpable agoraphobie, ici tout m’englobe et m’avale. De la musique, des conversations, des va et viens, de nouveaux arrivants, des présentations, de la séduction, de l’alcool, du sexe, des cris, des rires, des bousculades, du bruit, beaucoup de bruit, et du mouvement, en tourbillon. Je me sens tout à coup étrangère. Comme enveloppée dans une couverture de vide. Un fossé vert émeraude. Un trou argenté. Une bulle d’hydrogène. Hétérogène, pathogène. J’écoute, plantée dans ma chair, hypocrite de parole, égoïste de sentiment patent. Elle serre la main à un autre, s’avance et lui fait répéter son prénom, encore, encore, et encore. Elle feint d’avoir compris, incline légèrement la tête, et d’un brusque mouvement, se retourne. Je veux trinquer à l’indifférence. Alcool comme prétexte, comme tout le monde. Je me résigne à un verre de vodka, parce que mon contexte l’exige, parce que si mon verre reste vide, on pensera que je le suis aussi, et on pointera du pied ma froideur et mon immobilité. Réserve et inaccessibilité trébucheront. La table se renversera. Les bouteilles se briseront. Les voix se tairont. On ne remarquera que mon corps étendu, ma pudeur piétinée, mon malaise déversé. Il y a toujours un moment, pendant ce genre de soirée, où la pudeur de quelqu’un est fusillée. Elle s’avance vers le buffet, bouscule une belle personne, se sert un verre et bois une gorgée. Mais tout se passe bien. Sans accident. Ma tête me fait mal pourtant. Derrière l’œil droit, une douleur s’allume et s’éteint. S’allume et s’éteint. Il suffirait que je ferme les yeux. S’allume et s’éteint. C’est se retrouver là, au-milieu, transparente. Aspirée par une sphère festive ; englobée dans une sonorité clinquante et riante, choquante et criante ; étouffée entre des murs étrangers, avec des personnes étrangères, sous une atmosphère étrangère, dans un corps étranger. Elle se coupe. En deux, en quatre, en neuf. Elle coupe la part de l’autre. Elle engloutit son tout singulier. Étrangère. Transparente. Muette. Elle se coupe. Je m’en vais m’asseoir. Je m’assois. Je m’en vais. À la claire sauterelle, je me retire, je reviens. Je n’ai plus envie de répondre à vos questions. J’ai besoin de retrouver mon intimité étendue. J’ai besoin de retrouver la pudeur de mes mots. Désencastrée.

Puisque tout n’est que répétition et que seule la répétition vient confirmer une habitude. Les instants se déroulent dans une bobine d’habitudes. Chaque personne tient un rôle préalablement déterminé dans une routine festive où chacun connaît l’histoire et sa chute. Même pas drôle. On entre, on serre la main à des moiteurs estivales, on raconte des miettes de passé sans importance et on aborde un masque jovial et enchanté. Parce que les choses sont ainsi. Il y a des normes à respecter. Il y a des codes à maintenir. C’est comme cette comptine que tout le monde disperse : « Sur le pont d’Avignon, on y danse, on y danse. Sur le pont d’Avignon, on y danse tous en rond. Les messieurs font comme ça. Les dames font comme ça. ». Chacun aborde des manières propres au sexe qu’il porte. Si tu affiches une androgynie inconventionnelle, tu fausses ta clarté d’un prisme arrangé, tu manipules ton entourage dans une langue recomposée, tu te loges dans une bulle par fatigue et lassitude, et tu finis par te contenter de regarder les autres dans une passivité évasive. Ce pont, unissant les deux sexes, tu ne le franchis pas, tu ne le traverses pas, tu ne le transperces pas. Tu le constates seulement. Beau constat qu’est cette bâtisse en pierre immuable, reflétant l’héritage d’une éternelle concupiscence. Hommes et femmes se retrouvent et se retournent en baisant.

Personne ne vient s’asseoir à ses côtés. Alors qu’elle les observe, tous, son visage se ferme, se fige, et son regard devient froid, lointain, ce qui effraie et repousse, ce qui isole. Camisole. C’est vrai, j’adopte une espèce d’attitude mystérieuse qui parait, aux yeux des autres, hautaine et inaccessible. Malgré moi. J’ai le regard mélancolique. J’ai le sourire timide. J’ai la parole minime. J’ai le geste retenu. J’ai le corps encombrant. Pourtant, je ne veux plus que mon malaise physique s’affiche ouvertement dans une posture voûtée. Il m’est intime. Je n’ai pas à m’offrir ainsi. Je me redresse. Je me débats. Mais qui s’en soucie véritablement ? Viscéralement ? Personne. Peut-être celui-ci, au regard amer, aux doigts tremblants. Il fait semblant de ne pas me reconnaître. Nos yeux s’évitent. Ils savent. Tous savent que bientôt, si souvent le verre viendra à ma bouche, je basculerai et créerai une émeute. Ils sont si sages, ils sont si faussement sauvages.

Autour de moi s’épuise notre avenir. Ma jeunesse s’est diluée dans ce présent trop souvent reconnu. Notre jeunesse est morte. Morte. Morte dans les dédales de nos présences communes. Vous criez sans vous entendre. Je ne suis pas à ma place. Mais où est-elle? Au-milieu de la foule? Au-milieu de mon âge? Au-milieu des intelligences? Je me cherche en autrui et je me perds. Je ne suis pas miroir de l’autre. Je ne suis pas mon propre reflet. Je suis celle qu’on ne voit pas. Ou celle que l’on voit trop? Je me demande ce que je fais là. Mais qu’est-ce que je fais là? Là ou nul par ailleurs. Ici, évidemment. Mais jusqu’à quand? Ne suis-je pas déjà partie? Personne ne me remarque. Personne ne m’a remarqué? Personne. La réserve est remarquable à qui veut bien la remarquer. Être obligée de paraître pour paraître comprise. Acceptée. Je ne supporte plus les images. Tout est hypocrisie. Faire partie d’un groupe. Être classifié pour exister. Je rebondis contre les parois des sphères. Je n’appartiens à personne. Je parle et personne ne m’écoute. Elle sait avoir horreur du vent, puisque le vent fait oublier que les voix basses s’expriment aussi.

Il y a des résurgences. Il y a la peur, l’angoisse, et l’acide. J’ai envie de disparaître. Je ne suis pas là avec cette table et cette pièce, avec ce collectif et cet isolement, avec cette agitation et cet isolement. Je vais me rouler un joint. Je vais fumer un joint. Puisque je suis à ce point fatiguée, je vais m’autoriser une envolée. Les volutes se sont effacées avant même qu’elle n’ait exprimé une pensée. Je suis ivre, ivre et droguée. Pas de Oh! Pas de Ah! Pas de point de suspension. Il me faut simplement conclure sur un fait : je suis seule mais pas à plaindre, car la solitude me colle à la peau comme une seconde moi, qui me permet d’être deux, pour une double réceptivité et par conséquent une double dose de bonheur ou une double dose de douleur. Et là s’invite son double. Il y a encore tellement de choses à dire et nous nous regardons. Comme tu vois là, face à moi et me sentir vide de sentiments pour rien. C’est fini. Fini. Fin. Je m’en vais et je te laisse ici jusqu’à ce que la maison s’endorme et que personne ne se souvienne de ta trace. Dormir. Oublier. Se réveiller. Recommencer. Tout est habitude. Car la vie est tourbillon et non cercle redondant.

Leçon n°9

« Quand j’étais petit, on allait en vacances quinze jours par an en Bretagne. Dans une crique il y avait les vagues qui se cassaient contre les rochers et des paquets d’écume qui jaillissaient. C’était impressionnant. Je restais là, assis un peu plus haut, à contempler.

Dans la mer, là où elle était calme, il y avait des zones vert clair presque transparentes. Je pouvais suivre les corps des baigneurs, bien visibles. Et puis il y avait des zones obscures, par plaques mouvantes. C’étaient les nuages qui les obscurcissaient, ou bien les algues qui montaient du fond, je ne sais pas, ces zones-là me faisaient peur.

Je priais pour que les corps des nageurs n’y entrent pas.

On dit pour un navire « se perdre corps et biens ».

 

Quand je descendais nager, je les évitais. J’avais peur, si j’y entrais, de ne jamais retrouver les autres, les baigneurs des eaux transparentes. De devenir un « corps perdu ».

 

Aujourd’hui, je sais que les zones obscures sont des zones pleines et que les mots, les vrais, c’étaient là qu’ils étaient, à attendre.

 

Petit, je ne parlais pas beaucoup. On disait que j’étais sauvage. Loïc parlait pour deux. Je n’avais pas, comme lui, la langue des baigneurs tranquilles.

 

Est-ce qu’il avait peur, lui aussi, des grandes plaques mouvantes, sombres?

Est-ce que tout le monde les voit et fait comme si elles n’existaient pas?

Est-ce qu’il faut que certains seulement y plongent au risque du corps perdu pour ramener de l’ombre, les mots?

 

Aujourd’hui, je regarde les grandes plaques mouvantes au fond de moi. En silence. Leur opacité, je m’y reconnais. Elle ne m’effraie plus.

 

En moi il y a des mots et des mots qui montent pour dire ça.

Pour dire aux autres qu’on est tous pareils.

 

Le poème obscur qui est en moi qui se cherche chaque jour pour dire le monde et ma place dans ce monde.

Ce poème de tous.

 

Quand on a les enfants à élever et tout le reste on ne descend pas dans les grandes plaques sombres, on écrit une date, un trait en dessous et on passe au jour suivant. Parce qu’il faut vivre. Parce qu’il faut retourner au travail le lendemain et les jours suivants. Parce qu’on ne peut se permettre le « corps perdu ». Il faut nager dans les eaux transparentes. Encore et toujours.

Mais l’obscurité, on en a besoin. On a besoin de l’opaque. Un humain a besoin de l’obscur. C’est fertile. On ne peut pas vivre toujours dans la clarté des miradors. C’est aveuglant. Ça ne fait pas de lumière.

 

Mon travail à moi, c’est de plonger dans l’obscur. En aveugle. Pour ramener un peu d’ombre. Un peu de ce qui en chacun de nous a tant de mal à se dire. Tout ce que je vois dans les corps et dans les yeux des autres. C’est seulement quand ils voient leurs ombres enlacées qu’Orphée et Eurydice peuvent savoir qu’ils sont enfin à la lumière. »

 

Les insurrections singulières

Jeanne Benameur

260 mots pour appréhender le monde

Moi

Toi

Papa

Maman

Papi

Mami

Tata

Tonton

Opa

Oma

Dame

Peussieur (Monsieur)

Fille

Garçon

Bébé

Oui Oui

Taupe

Tchoupi

Trotro

Winnie the pooh

Doudou

Père Noël

Tommy (the cat)

Clown

Lili

Nana

Chat

Chien

Lapin

Souris

Vache

Papillon

Cheval

Poney

Oiseau

Cochon

Cocodile

Popotame

Kangourou

Lion

Tigre

Serpent

Hibou

Oibeau (corbeau)

Éléphant

Abeille

Araignée

Fourmi

Mouton

Dindon

Cocorico

Poule

Poussin

Touiller

Boire

Manger

Ponter (monter)

Chendre (descendre)

Dessiner

Peindre

Ranger

Tourner

Taper

Souffler

Marcher

Courir

Sauter

Dodo

Fermer les yeux

Asseoir

Cacher

Trouver

Frotter

Nettoyer

Lancer

Jeter

Jouer

Pousser

Tourner volet

Porter

Pousser

Éteindre

Yeux

Bouche

Langue

Nez

Oreilles

Cheveux

Mains

Pieds

Genoux

Zizi

Nombril

Bidou

Dos

Cuisse

Bras

Poils

Dent

Caca

Pipi

Prout prout

Pain

Eau

Pomme

Banane

Poire

Patate

Pâtes

Carottes

Tomates

Radis

Oeuf

Omage (fromage)

Tartine

Tartare

Kiri

Riz

Avo (yaourt)

Compote

Galette

Gateau

Iande (viande)

Poissons

Lait

Babo (biberon)

Cocolat (chocolat)

Café

Thé

Kiwi

Crème

Brioche

Goûter

Miel

Beurre

Habit

Balais

Tabouret

Table

Chaise

Lit

Cabane

Assiette

Fourchette

Cuillère

Clé

Télé

Ordinateur

Coussin

Couverture

Cament (médicament)

Cadeau

Bain

Ateur (aspirateur)

Pelle

Porte

Lumière

Lampe

Grue

Moulin

Parapluie

Stylo

Crayon

Plante

Fleur

Sac

Poubelle

Chaussures

Manteau

Body

Pantalon

T-shirt

Pull

Chaussettes

Non-non (chaussons)

Pyjama

Casquette

Papo (chapeau)

Couche

Bottes

Toboggan

Ballon

Balle

Foot

Cube

Maison

Musique

Batterie

Boîte

Baguette

Tour

Jeux

Poupée

Guitare

Piano

Hautbois

Chariot

Histoire

Livre

Seau

Rateau

Brouette

Bonhomme

Flûte

Cuisine

Parc

Gare

Pont

Tunnel

Par terre

À côté

Dessous

Voiture

Tracteur

Train

Tram

Hélicoptère

Avion

Bus

Bateau

Camion

« Tchou tchou »

Mouillé

Étoile

Lune

Soleil

Pluie

« Pleut »

Noir

Bleu

Violet

Non

Oui

Coucou

Bonjour

Au revoir

« Perki » (merci)

« Babanne » (bye bye)

« A table »

« Péti » (bon appétit)

« Yeux piquent »

« Fatigué »

« A peur »

« Bravo »

« Mum bon »

« Waouh »

« Est beau »

« Boum boum pshit »

« Caca pue »

« Vroum vroum »

« Tout propre ! »

« IN-TER-DIT »

« Grand » (c’est pour les grands)

« Aïe aïe aïe »

« Clac clac clac » (couper les ongles)

« Tac tac » (horloge)

Bisous

Câlin

Amour

S. 22 mois

Entre ciel et terre, Bénarès et ses flots

Auréole flottant au-dessus de son mythe, une queue dépassant de son raisonnement, Bénarès aurait pu me maudire, Bénarès aurait pu me maudire. Mais c’est en cette ville que je fus bénie. Mille fois j’entendis le mal qui se répandait sur son dos. Cent fois j’entendis le bien qui effleurait ses pieds. La ville entière incarnait le Rite, celui du passage à travers ses âges et nos trahisons. On pouvait s’y brûler, on pouvait s’y noyer, on pouvait s’y asphyxier, on pouvait s’y sacrifier. On pouvait aussi ne garder aucune trace au corps mais se couper l’esprit à chaque coin de rue. On pouvait également rester dans l’indifférence et le mépris, et le regret, du coup, à chaque coup, regrettant l’impassible. L’impossible étant énuméré, il fallait que mon corps chauffe, que mon esprit baigne, que mon âme respire et que mon être cicatrise. Tant de couleurs, d’insolites, de sordide, de grandiose, et d’infiniment pur. De la simplicité, beaucoup de paresse, de l’ingéniosité et de la singularité. Cette ville est une science fiction et je n’avais que trop peu de mots pour le dire.

Une certaine intimité, de douces couleurs et cet arbre immense où s’abritent les singes conquérants. C’est dans la rue des vendeurs de cerfs-volants et des faiseurs de boites d’encens que je m’introduis dans la vraie vie des citadins d‘ici, et c’est depuis le balcon de ma chambre d’hôtel que je commence mes explorations. L’interstice du dehors et du dedans, je resterai des heures sur ce balcon. En face, souvent des enfants, sur les toits ou les balcons. Les singes, toujours, que je vois grimper en famille sur les terrasses de nos voisins d’en face, chiper des fringues, se hisser jusqu’en haut, sauter à coté, en toute liberté, sans réelle agressivité. Le vendeur d’omelette qui s’installe vers 19 heures, pas trop loin de chez nous, je le vois exécuter des gestes rapides et précis : hacher les oignons, briser les œufs, battre le feu ou l’omelette, à la lueur d’une bougie. Le vendeur de cerf-volant d’en face, qui s’ennuie souvent et qui, dès la nuit tombée, allume sa radio et s’accroupit autour. Notre Santhoz de l’hôtel qui passe plus de temps chez l’épicière que chez nous. Les hommes qui s’arrêtent, s’assoient, discutent, et repartent une heure plus tard, ou bien restent tout le jour ainsi. La circulation, constante, ininterrompue, à roulettes, à pieds, à moteurs, à cheval. Les troupeaux de vaches qui traversent avec nonchalance les flux et remous, sans que rien ne les arrêtent. Imperturbables reines. La porte du balcon, la porte de la chambre, toujours ouvertes sur l’extérieur.

Je marche. Au bout d’une rue, une autre, tellement nombreuses sont-elles, le Gange apparaît. Je stoppe net ma marche, surprise par l’effet au cœur de cette apparition. Comme lorsque tu croises par hasard l’homme dont tu es secrètement amoureuse. J’ai descendu lentement, très lentement, les marches du sacré. Et j’ai sacralisé cet endroit. Des hommes siègent paisiblement sur des nattes. Des hommes se lavent, se savonnent, se rincent dans le Gange, aux pieds du ghât1. Des personnes peignent sur des toiles allongées le décor qui pose face au soleil. Des vaches, des chèvres, énormes, des chiens, maigres. Des mendiants, chacun sur une marche, en un fil sinueux. Des barques, par centaine, qui attendent l’ascension des touristes, cameras à la main. L’autre rive, en face, au loin, pas si loin que ça, je pensais plus loin, et son désert, son vide, son rien. L’autre coté, l’autre rive. Et toutes ces histoires indéchiffrables. Et tellement d’insolites à figer, de beautés à conserver, de couleurs à transporter. Je continue pas à pas, doucement, jusqu’à l’autre ghât. Des enfants à cerfs-volants, des vaches qui descendent gracieusement les marches, les vendeurs de tchaï2 et les curieux.

Je m’assois sur une marche et je lis une histoire du livre de Catherine Clément,Promenade avec les dieux de l’Inde. Chaque jour, une histoire ; chaque jour, un ghât. Un petit garçon m’écoute, attentif : « Tous les indianistes le diront, vingt ans de fréquentation de l’Inde ne suffisent pas à la connaître et d’ailleurs, quand on est spécialiste de l’Inde et qu’on est confronté à une énigme indienne, la seule réponse plausible tient en deux mots, « ça dépend ». La déesse Kali a-t-elle huit, quatre ou deux bras ? Ça dépend. Parmi les avatars de Vishnou, faut il compter le Christ ? Ça dépend. Le crâne de Brahmâ est il resté collé à la main de Shiva ? Ça dépend. De l’endroit, de l’époque, des forces en présence, de la flexibilité de la queue de la vaches. Ce pays est si vaste, si divers, qu’en généralisant, on a de bonnes chances de se tromper ». Alors, gare aux singes, aux grimaces, gare aux similitudes. Quand le lien entre l’homme et l’animal refait surface, c’est un fleuve que l’on sacre en descendant les marches de notre rationalité.

Je poursuis mon chemin, au Nord. Le soleil tape fort et les marches se vident. Lesghâts, côte à côte, jusqu’au bout, au loin, derrière la brume, le brouillard, la fumée, qui bouchent la vue au-delà du pont ferroviaire qui a permis mon entrée, il y a quelques jours, en cet univers suspendu. Chaque ghât dévoile son histoire, sa spécificité, sa dédicace, son temps, ses blessures. Aucune ligne, aucun segment, rien n’est droit, tout tordu, aucune platitude, tout se découpe, tout est cubique, tout est arrondi, rien n’est géométrique. Un chaos logique et perturbant, des dimensions divines et grotesques.

Puis, le calme, peu à peu, et le bruit, les bruits, de l’eau, du monde. Manikarnika ghât. C’est ici que tout s’adoucit, bizarrement. L’harmonie des couleurs et des sensations, les balcons, maisons et autres bâtiments de couleur boisée, quelques touches bordeaux et l’orangé de la lumière. Les tas de bois, bûches et bûchettes, empilés, entassés, rassemblés, divisés. Une famille, des familles, des bûchers, de la fumée. Un regard impudique et le silence s’installe. Il y a foule, morts et vivants. Sur le balcon, mes mains posées sur la rambarde, elles chauffent, brûlante, il fait chaud sous le soleil de 15 heures. Il fait chaud, mais la chaleur ne vient pas de là-haut, elle vient d’en-bas. Elle vient de la combustion de tous les corps. Les brancards arrivent à la queue leu leu. Embouteillage, des corps attendent patiemment leur tour, posés sur l’escalier. Huit bûchers, constamment alimentés en bois par les doms3. La fumée, les fumées, couvrent le tout. Seulement des hommes. Je suis la seule femme et ma jupe est balayée par le souffle, l’air du fleuve, l’appel du nirvana. Les corps sont posés sur les bûchers et s’enflamment lentement, doucement, sensuellement. Est-ce morbide de trouver ça beau ? La fumée me pique les yeux et je pleure. Une heure après, le corps que j’observais n’est toujours pas réduit en cendres. Je pars.

Je plonge dans la vieille ville en prenant une ruelle étroite. Quelques pas plus loin, une vache bloque le passage. J’attends que Madame se déplace légèrement. Pour vous dire à quel point elle est grosse, ou comme la ruelle est étroite. Ça dépend. Plus j’avance, moins les ruelles sont larges, et plus la lumière s’estompe. Un étrange sentiment. Le sentiment d’être perdue, d’être dans un labyrinthe. Les ruelles se divisent à l’infini, se séparent somptueusement. Des rues impasses, no way, demi-tour. Où vais-je, qu’est-ce que je cherche ? La surprise. Là, là, là, encore ici, partout, demi-tour, encore, à droite, à gauche. Je ne pense même pas à lever la tête au ciel tellement. Tellement je ne sais pas où je suis. Ce n’est même pas une question de direction ou de sens, c’est une question d’époque, de phénomène, de relief, de culture, de conscience. C’est parfois glauque, parfois magique, parfois magnifique, parfois dégueulasse. Ça pue les ordures, ça sent bon l’encens, une odeur de merde, une effluve de jasmin. Des princesses, des clochards, un singe, un arbre, le son d’une flûte, des cadavre de cerfs-volants, un jeu de piste à la recherche d’un restaurant, des militaires aux regards pervers, le sourire d’un sâdhu4, un étalage de shilom5, la soie, la soie. J’ai le vertige. J’aime cet endroit et ses oscillations électriques. J’ai peur, j’ai froid, je souris, je souffle, je crains, je goûte, j’aime, j’aime, j’aime. J’achète une fiole de parfum.

J’ai marché ainsi trois semaines durant, au hasard de mes pas, sans but précis. J’ai marché sans jamais m’habituer à la ville, vaste territoire sans axe ni case. Et je ne me suis jamais lassée. La fête du cerfs-volant s’approchait et toutes ces mouches multicolores venaient remplir le ciel autant que le sol. Je ne savais plus où donner de la tête et l’excitation montait, montait, et battait le cœur de la cité. Le lendemain, je la quittais, mais encore une balade, encore une que je m’imprègne à jamais.

J’ai marché dans cette rue familière et je l’ai retrouvé singulière. Comme la première fois. Comme si tout me surprenait à nouveau. J’ai marché lentement, presque avec nonchalance, laissant balancer mes hanches. Mon châle en un voile sensuel imitant les ondulations de mes émotions. C’est la dernière fois que je traverse cette rue. Elle était raccourcie, je la sais passage secret. Je pense à ce qui manque pour compléter mon récit. Les odeurs. J’inventerai le récolteur d’odeurs et personne ne me croira. Je resterai seule et hindou, seule folle à crier sur le Mont Ventoux que ce que j’ai ressenti était réel. Et le vent emportera mon supplément d’âme.

J’ai vu cet homme, là tous les jours, celui qui repasse les chemises des autres au fer fourré de braises, je l’ai vu me sourire et me dire au revoir en secret. J’ai vu les murs tapissés de galettes de bouse de vache, que les femmes forment le matin pour les cueillir sèches le soir et ainsi pouvoir faire le feu, le feu nécessaire à leur survie. J’ai vu les tas d’ordures que je contourne, inconsciemment comme je respire, et j’ai senti à plein nez l’odeur universelle de nos détriments. J’ai vu les singes suspendus aux arbres, les singes assis sur les murets, les singes traversant la rue sur des fils électriques, les singes arpentant les toits, les singes observant les hommes, les singes imitant nos gestes, les singes criant nos erreurs. J’ai vu ce vieillard assis au sol, entouré de fleurs, qu’il vend, qu’il donne, qu’il offre aux pieds du temple. J’ai dit « Namaskar6 » au petit vendeur de pâtisseries, assis en tailleur, près de sa boite à sous. J’ai salué de la main les femmes au balcon me disant « Hello » en pouffant de rire.

J’ai marché et j’ai traversé des siècles et des saisons de traditions et de respect, de religion et d’histoire, de guerre et de paix. Le ciel était violet, rose et orangé. Il y avait l’Inde et le Gange, la fête et les sâdhus, mon être et sa transparence, mes pieds sales et leurs pieds nus, mes pieds indiens et nos pieds craquelés, fissurés, suspendus aux fils élémentaires de ces oiseaux de papier. La tête à l’envers, les pieds tournés vers le divin, ainsi captifs de notre obéissance, aussi fous que le vent, sans langue ni raison, juste les yeux pour effleurer l’inconsistance de cette atmosphère étrangère. « Bakaté7! », la ville entière crie « Bakaté ! ». Insistez sur les « a » et se révèlera la puissance.