Mois : mai 2012

Genèse

Il était plus d’une fois une Bonne, la Bonne du roi. D’une grande luminosité, elle irradiait au plus près de la Reine et faisait d’elle une concurrente. Comme il était prévisible qu’il céda, le Roi se laissa céder, et rejoignit la beauté irrésistible en son lit de paille. Mais ce que personne ne contait à l’époque finirait bien un jour ou l’autre par être dévoilé : l’autre raison de cet adultère consommé était que la Reine était fertile. Voulant assurer sa descendance sans offenser sa femme, le Roi espérait de la Bonne un garçon. La Bonne enceinte, une fois sur son lit d’enfantement, la Mort vint surprendre la stratégie royale par une décision à trancher : l’enfant ou la mère, il faudra choisir. Le Roi choisit l’enfant et cela déplut à la Mort. Fils ou fille, il n’en saura rien, car l’enfant mourut et disparut dans l’antre de sa mère avant même d’en avoir sorti sa tête. Ceci se répéta de nombreuses fois jusqu’à ce que le Roi saisisse la logique de la Mort. Choisissant la vie de la mère plutôt que celle de l’enfant asexué, il prouva à la mère son amour plutôt que son calcul, nourrissant ainsi la femme de sentiment plutôt que de raison, et c’est ainsi que, pleine de forces irrationnelles, elle parvenait à donner vie de sa propre vie.

Une fille.

 

Fatigué par tant d’années de combinaisons arides, il les bannit toutes deux de son royaume.

 

Pendant des jours et des nuits, l’enfant n’eut pas de prénom, sa mère étant préoccupée par la fuite et non la nomination. Des jours durant, elle ne s’appela pas et sa mère la portait sur son dos comme un vulgaire fagot. Les villageois qu’elles croisaient au hasard de leurs traversées s’exclamaient : « Eh toi, que portes tu là? » N’est-ce pas en train de brailler? ». À elle de répondre : « Ne vous en préoccupez pas, c’est une enfant qui hurle la mort du Roi! ». La prenant pour folle, ils la laissaient suivre les pas du soleil comme une demeurée.

 

Sans autre demeure que les buissons qu’elle trouvait çà et là avant la tombée de la nuit, elle s’y effondrait après une dure journée d’exil et en profitait pour considérer sa progéniture, avant de s’enfoncer dans le sommeil. Et c’est durant un de ces crépuscules, devenu banal après tant de crépuscules, qu’elle entendit le vent lui souffler le prénom de sa fille : Euphémia.

 

Ainsi s’abattit sur elle une double destinée : celle d’être née exilée et celle de porter le nom d’une sainte. La marche et la transmission seront son salut.

 

Euphémia et sa mère marchèrent des semaines et des mois. Elles vivaient de la charité des villageois, buvant du lait mangeant du blé. Ainsi elles apprenaient que le monde était vaste et qu’il était fait de bonté. Pas seulement, malheureusement. Il arrivait que quelques villageois, immobiles face à la mobilité, jaloux de la liberté qu’elles incarnaient, traitent femme et fille de putains, de crécelles ou de sorcières. Peu importe, la mère portait la fille avec encore plus de fierté, ne jurant point, retenant sa langue, pour que la vipère ne croque point la colombe. Quelques pas de plus et elle inculquait la non-violence à sa protégée. Parfois des villageois partageaient leurs nattes avec ces étrangères et, dans le secret de la nuit, racontaient leurs histoires aux passagères. Il est souvent plus facile de confesser à l’éphémère plutôt qu’à l’éternel. Alors la mère se nourrissait de toutes ces épopées vulgaires qu’elle n’avait pas vécu, de tous ces personnages populaires qu’elle n’avait pas connu, de toutes ces morales ordinaires qu’elle n’avait pas soutenu.

 

Et c’est riche d’un millier d’histoires qu’elle arriva au Bout du Monde. Euphémia descendit du dos de sa mère et fit ses premiers pas.

 

C’était la ville du grand tout et n’importe quoi. Tout le monde avait sa place et personne n’en doutait. Tous les objets tenaient en place et aucun ne se rétractait. Tous les animaux prenaient de la place et aucun ne se bousculait. Toutes les énigmes assuraient leur place et aucune ne se réfractait.

 

Arrivées au Bout du Monde, elles s’installèrent. Ici la propreté n’avait aucun sens et elle ne pouvait rien faire de son savoir-faire de bonne. Ici la royauté était chaque année brûlée en un feu de joie, et ne pouvait être choyée comme mère porteuse-distilleuse de sang bleu. Ne sachant que faire pour assurer leur subsistance, elle s’asseya sur un muret avec sa fille sur les genoux, et attendit que le vent se lève. Ici le vent grondait tant les parois étaient hautes et épaisses. Guettant un signe gigantesque, elle en oublia la petitesse. Sa fille alors lui servit une leçon, lorsqu’elle ouvrit la bouche pour produire son premier son : « histoire ». Sa mère sera conteuse jusqu’à la fin de ses jours.

 

Au Bout du monde, les étrangers ne venaient plus depuis longtemps. À chaque carrefour, au lieu de vouloir se pendre au cou du soleil, tous préféraient les bras du commerce, les menant sur la route de la cannelle ou de la laine. Inévitablement, les histoires d’ailleurs ne venaient plus jusqu’à eux, et les citadins du bout du monde en étaient réduits aux miettes du commérage. Et les nouvelles de quartiers tournaient tournaient autour d’elles-mêmes jusqu’à se lasser par tant de banalités.

 

Au bout de plusieurs mois, elle avait épuisé son stock d’histoires. Sa fille avait grandi et était en âge et en droit de connaître son histoire. Alors elle raconta leur histoire. Et cette histoire plut à ce point aux passants qu’elle la raconta inlassablement. Et à force de la répéter, elle en modifia certains détails. Plus elle transformait leur histoire, plus elles en sortaient enrichies. Jusqu’à finir par avoir quitté le royaume avec toute la fortune du Roi. En guise de reconnaissance. Alors, la bonne fut appelée comtesse et leur foyer se remplit de confort. Une fois leur foyer doté d’un lit, d’une armoire, d’une table, d’une chaise, d’une gazinière et d’une machine à écrire, elle mourut sans vouloir s’atteler à la dernière.

 

Euphémia se retrouva seule et grandit. Forte de ses expériences, pleine d’une enfance extraordinaire, elle se débrouilla comme si elle était mère et fille à la fois. Sa mère lui avait transmis le nécessaire pour sa survie mentale et physique. À force de grandir, elle fut bientôt beaucoup plus grande que la plupart des jeunes filles de son âge. Le bleu de son sang lui avait coloré les yeux. La robustesse de sa mère lui avait gonflé les formes, ses creux et ses bosses féminins. Elle était devenue une belle et grande femme, et les corps masculins sifflaient à son passage. Et très vite, elle devint la cliente la plus fidèle de la guérisseuse de coeur.

 

Dans une petite cabane était la guérisseuse de coeur. Elle associait le défunt à un légume, le fugueur à un agrume et le divorcé à une plante. « La séparation est comme une sécheresse. Commence par te priver d’eau de l’aube à l’aurore. Tout ce jour durant, tu avaleras des grains de semoule un à un. Et lorsque tu n’auras plus de salive, tu associeras ton jeun à un renouveau. Le lendemain, veille à n’ingurgiter que le seul aliment représentant ton ancien amant. Mâche et mastique, jusqu’à en être dégoutté de sa trique. Le terrain aride de ton intérieur empêchera tout enracinement de sentiment. Une fois rempli à ras bord, une fois écoeurée d’en être ainsi tapissée, vomis jusqu’à la bile, et tu verras ce que tu croyais indélébile disparaître à jamais de ton esprit de nouveau habile. L’attachement rend bête ma soeur. Prends garde à tes liens de sirène. »

 

Elle ne cessa pas pour autant d’enchaîner les expériences charnelles, et son coeur se gonflait de sentiments ambivalents. Elle apprenait l’amour et la haine, en son sein, en ses sens, en son sexe. Elle complétait l’apprentissage de sa mère, de ce qu’elle n’avait jamais connu.

 

Un Prince passa par là par hasard. Le nouvel étranger fut aussitôt présenté à l’étrangère intégrée. Pris de passion pour cette belle bohémienne, il s’éprit d’elle jusqu’à s’épuiser de sa sève. Accordant son cycle à celui de la lune, Euphémia tomba enceinte d’une petite fille aussi lourde qu’une enclume, ce qui l’obligea à rester au lit neuf mois sans rancune.

 

Lorsque l’enfant naquit, le prince prit peur. Il eut peur de s’éprendre de sa fille comme il s’éprit de sa mère. Et il s’enfuit. Réalisant la similitude de son histoire avec celle de sa défunte mère, elle décida d’appeler sa fille Euphémia, autant que sa mère l’avait appelée ainsi. Une lignée de femmes seules est ainsi plus forte si chacune s’allie en un même prénom. Et c’est ainsi que se poursuivit la lignée des Euphémias jusqu’aux portes des temps modernes. Euphémia avait donné naissance à une Euphémia qui donna naissance à une Euphémia, et ainsi de suite jusqu’à ce que rupture soit faite.

 

La Euphémia la nouvelle Fille apprit l’exil et la non-violence, écouta les histoires venues d’ailleurs et l’histoire venue de sa filiation, et découvrit auprès de sa mère le pouvoir des mots chantés. Car Euphémia la nouvelle Mère chantait. En pleine possession de son corps, elle ne se lassait jamais de posséder celui des autres. Les caresses ne l’attiraient plus depuis qu’elle était mère. Mais le chant était comme un second langage. De sa voix, elle venait habiter les corps de ceux qui l’écoutaient. Euphémia la nouvelle Mère transformait les récits de sa mère en chanson et sa propre fille l’accompagnait à la cithare. Mais ce moyen de transmission était incomplet, puisque les notes proposaient un chant trop large d’interprétations, et la transmission devenait irrégulière et insuffisante. La machine à écrire restait dénigrée, vulgaire élément de décoration.

 

Euphémia la nouvelle Mère, à force d’user de sa voix et de son corps, à force de charmer tous les hommes de la cité, fut mise sur une tour par les femmes trompées. Jusqu’à la fin de ses jours, elle ne fut mise au courant de rien, pas non plus des mésaventures de sa fille.

 

Sa fille, à force de mimétismes, ressemblait, au sortir de sa puberté, à une cithare. Elle avait un corps arrogant lui permettant de porter toute l’altesse de son échappé père. Elle avait un dos vertigineux pour mieux arrondir ses notes et une poitrine menue pour mieux se confondre à son instrument. Enfin, son bassin était large, très large, pour que jamais ses mélodies ne la transcendent plus qu’elle ne transcendait. Et c’est, grâce à cette ampleur qu’elle hébergea, le temps d’une grossesse, une paire d’enfants. Des jumeaux. Ce frêle homme qui l’avait supplié pendant des mois et des mois de se laisser pénétrer par son machin fatigué, à qui elle avait cédé par pure charité (aussi peut-être parce que son propre machin n’avait jamais été rempli), ce petit homme de rien du tout avait déposé en elle de quoi faire deux êtres humains. Elle n’en dit rien du tout et racontait autour d’elle qu’un sultan d’arabie était passé par là et l’avait prise par ci. Autant faire comme sa mère, sa grand-mère et son arrière grand-mère! Se faire engrosser par un homme de passage et rester mère seule femme forte avec son art et son enfant.

 

D’elle naquit deux filles. Une fille puis une autre fille. La première s’appela Euphémia et la seconde Autrement. Euphemia nouvellement née perpétua la lignée jusqu’au bout du temps. Autrement, quand à elle, marqua un tournant plein de déchirement. S’engouffrant dans la vie en habit d’imposture, elle s’empara du seul inutile de la maison et en fit sa destinée.

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Leçon n°12

« Il y a une folie des hommes qui se joue dans la guerre, mais il existe aussi une folie propre aux femmes qu’elles vivent en silence, dans l’ombre de leur sourire. Une folie du sang, de la chair, un désir de détruire. Il faut bien qu’un homme nous soumette à la fin, pour que nous supportions cette folie de pouvoir donner la vie, de sentir l’épaisseur granuleuse du monde, la pulpe, les odeurs de fourrure, l’humidité du ventre, la lumière sombre. Il faut qu’un homme supporte d’affronter l’obscénité que les femmes portent en elles ».

 

Grâce leur soit rendue, Lorette Nobécourt (seule écrivain que je lis dans un constant vertige)

Les chaussettes mouillées

C’est à 6h30 ce matin que je me suis réveillée. Je n’avais pas mis de réveil depuis fort longtemps.

C’est à 7h que j’ai quitté l’appartement sur la pointe des pieds. L’homme et le garçon dormaient encore.

Trente secondes plus tard j’étais dans l’ascenseur avec le « voisin du d’ssus ». Un « voisin du d’ssus » qui a la trentaine, qui se la joue cool alors qu’on voit bien qu’il est tout rigide à l’intérieur de son corps bien entretenu comme ils disent à la télé, et qui, surtout, à une grosse bagnole que tu t’demandes comment qu’il a fait pour s’la payer.

Celui-là, donc.

Nous sortons ensemble de l’ascenseur et ensemble de l’immeuble. Lui part à droite, moi à gauche. Lui trois petits pas au chaud dans sa caisse, moi qui dégaine mon parapluie à grand pas de splatch. Parce qu’il pleuvait, oui. C’était le DELUGE. Il était 7h du matin et c’était le DELUGE. Et j’avais un bon quart d’heure de marche prudente sur le trop fin trottoir, le long d’une route où voitures, bus et camions roulent à toute allure sans même te laisser passer au passage piéton tellement ce sont des gros rats pressés. Et lui, qui allait dans la même direction que moi, est passé à côté de moi, dans sa grosse bagnole d’enfant gâté, sans même me proposer de m’avancer un peu, juste un petit peu, fallait pas grand chose pour avoir un coeur. La gare étant sur le chemin de tous.

J’allais à la gare, oui.

Alors j’étais en colère. Et plus je marchais, plus les voitures, bus et camions projetaient de l’eau dégueu sur mon flanc gauche, et plus mes godasses faisaient splatch splatch, et plus je me prenais la tête dans les branches tellement mon parapluie me bouchait la vue, tellement les gens ne sont pas foutus de COUPER CE QUI DEPASSE et laisser le passage libre aux passants déjà menacés par tant de VACARME!

Le bruit assourdissant des roues moteurs vitesses carrosseries vents violents.

J’arrive à la gare en avance. Juste de quoi prendre froid. Un petit coin sous l’abris et un quai rempli de parapluie. Une cigarette humide qui te colle aux lèvres et les chaussettes mouillées. J’étais ravie d’être là.  J’étais ravie d’être là lorsque le train s’est approché, arrêté, et que tous ces parapluies se sont repliés sur eux-mêmes laissant voir le visage de leur tronc, visage amer grincheux morve et soupir.

Dans le train, j’ai quand même trouvé une place. Et c’est alors que j’ai enlevé chaussures et chaussettes et que je les ai faites sécher sur la petite bande d’aération diffusant de l’air tiédasse en ce jour d’automne, petite bande aux pieds des fenêtres à travers lesquelles on ne voyait que des gouttes. Fallait voir leur tête à ces visages pas drôles quand ils ont vu ça.

Train, métro, bus.

J’arrive à Brignais en passant par Lyon. J’arrive au bureau de l’Institut de Sophrologie de Lyon en passant par un PMU. Je n’avais pas assez de pièces pour me payer un café, et un homme, d’origine asiatique, m’a donné 50 centimes pour que je puisse boire un expresso vite fait bien fait. Ca sentait la friture, dans ce PMU, mais j’ai aimé l’atmosphère. Il n’y avait que des hommes, personne ne parlait français, j’étais dans un bled de l’Ouest Lyonnais où il ne fait pas bon vivre, et je vibrais en buvant ce café. Oubliant mes chaussettes mouillées.

Et je m’en vais à mon rendez-vous.

2h de transports, 1h d’attente pour 20 minutes d’entretien où j’entends dire que la session de Septembre est déjà complète. Autant dire que j’avais les boules.

A la gare de Brignais où je découvre qu’il n’y a qu’un bus par heure, je me réfugie à l’intérieur. Le froid part de mes pieds et grimpe à mes mollets. J’enlève mes chaussures et mes chaussettes. Je voudrais bien les faire sécher avant de continuer cette journée. Une femme de ménage toute belle et voilée s’aperçoit de mon manège. Et me propose de faire sécher mes chaussettes sur un petit radiateur d’appoint, là-bas, dans les bureaux. J’accepte, je souris.

Le bus arrive et je retrouve le même chauffeur qu’à l’aller.

« Alors, ça s’est bien passé?! ». On avait déjà un peu discuté ensemble, il savait pourquoi j’étais là. Je lui raconte, donc. Je lui raconte aussi que je suis mère d’un garçon de bientôt deux ans, que j’aimerai bien faire autre chose que ça et que j’aime aussi donner des cours de français à des étrangers.

Il a la cinquantaine. Il est en surpoids. Il est chauve. Il est chauffeur de bus. Il me raconte. Que ces grands-parents ont quitté l’Italie de Mussolini. Qu’il a eu un cancer. Qu’il a voté Mélenchon au premier tour. Qu’il habite à Vénissieux. Qu’il ne supporte pas de manger son repas alors que des Roms crèvent de faim en bas de son immeuble. J’enlève mes chaussures et mes chaussettes et je les fais sécher sur le dossier d’un siège. Je ne m’occupe pas du paysage, je regarde son profil s’animer. Qu’il parle un tout petit peu italien mais pas trop. Que ses grands-parents ne sont jamais retournés en Italie. Que ses parents n’y sont jamais allés. Que lui non plus d’ailleurs. Qu’il aimerait bien. Qu’il n’a plus de famille là-bas de toute façon. Que toute sa famille est ici. Que c’est pourquoi il ne veut pas quitter le coin. Que ses grands-parents sont enterrés à St Quentin Fallavier…

« Ah mais je connais! J’habite à côté, à Bourgoin-Jallieu! »

Il n’en revient pas. Nous sommes du même coin. Nous connaissons les mêmes lieux. Même si je ne suis pas vraiment de là, j’y vis et ça, ça le réjouie. (je lui parlerai aussi de ma mère hollandaise, de ma tante italienne, de mes déménagements… mais je ne lui dirai pas que je connais très bien l’Italie, que la gamine de 26 ans qu’il a en face de lui y est allée une vingtaine de fois au moins). Alors il me parle de rugby.

En descendant du bus, je lui dit : « On se croisera peut-être au stade! ». J’y crois, j’y crois pas, on s’en fout. Mes chaussettes étaient presque sèches et j’étais contente des rencontres qu’elles avaient provoqué. J’étais surtout contente que le « voisin du d’ssus » ne m’ai pas pris en voiture ce matin. Car je n’aurai jamais rencontré ces lieux ni ces personnages. Le PMU, la femme de ménage et le chauffeur de bus. Mes rencontres du jour de pluie aux sons du splatch splatch de mes godasses.

Va, cours, tombe

« Espèce de rapporteuse! »

 

Il y a cette porte vitrée aux bords métalliques de l’entrée de l’immeuble que j’entends claquer du plus tôt du matin au plus tard de la nuit. Il y a ces toiles d’araignées que je vois au-dessus de mon visage endormi à travers le clair de lune. Il y a mes yeux qui s’ouvrent sur un chat. Il y a la routine alimentaire qui engage les prémisses de la mouvance nécessaire. Il y a la séance salle de bain qui officiellement déclare ouverte la nouvelle journée. Il y a la fermeture de ma porte close. Il y a mes pas qui claquent sur chacune des marches de l’escalier. Il y a le soleil qui s’enfonce dans le tunnel de sortie et m’éblouit par la confirmation de son jour. Il y a l’autoroute qui me coupe des bruits du fleuve et de son accès. Il y a ma vue, qui s’étend jusqu’à l’autre fleuve, coupée, au moins une fois pendant la traversée, par un tramway bleu. Il y a cette église dont les vitraux surélevés de l’allée centrale se révèlent être des cristaux lumineux au soleil de seize heures, et ceci seulement lorsqu’on aperçoit la battisse sacrée depuis le trottoir païen situé à sa gauche – une des deux gauches. Il y a le grincement de la balançoire identique à chacun de mes passages, et le corps multiple de ceux qui s’en volent. Il y a cette gare que je traverse au moins deux fois par jour, dans laquelle je croise des gens surgis d’ailleurs.

 

Il y a la course effrénée de la vie citadine.

La mienne surtout.

Et toutes celles qui m’enlacent, me lassent, me tassent.

 

Il y a mon esquisse de sourire, mine gênée, lorsque mon regard croise celui d’une prostituée. Il y a le « bip » grinçant du portail métallique vert de l’entrée me rappelant celui que j’imagine résonner lorsque la cellule d’une prison s’ouvre. Il y a ma tête que je ne lèverai que lorsque je serai certaine de voir la dernière partie de l’escalier lourd de pierre, cette fois en bois fin et craquant. Il y a la clef que je cherche à entrer dans la serrure en me contorsionnant pour laisser passer le peu de lumière éclairant mon palier. Il y a les griffes de mon chat contre la porte. Il y a la porte qui s’engouffre et mon passage dans celle-ci. Il y a le premier miaulement du chat. Il y a mon corps qui s’empresse d’ôter ses habits de ville. Il y a le quarante-troisième miaulement du chat. Il y mon corps qui s’emmitoufle dans ses habits de caverne. Il y a les caresses sans affects. Il y a la permutation des éclairages pour moins de luminosité. Il y a mon absence ailleurs. Il y a mon repli, mon recueillement, ma retraite. Il y a les mots du jour éparpillés sur les supports amovibles.

 

Il y a la force de conviction de la répétition.

Ces révérences qui s’alignent en une perfection.

 

Comme si raconter des histoires à partir d’évènements concrets, dans tout leur pragmatisme réducteur, conduisait au simple constat de l’absence. L’absence du prisme enchanteur, pour une réception de chaque particule élémentaire, nécessaire à la construction d’un récit et à l’élaboration d’une trame narrative. Puisque seule l’histoire intéresse le lecteur, et non la réception de symboles, échafaudages de nos monuments intimistes et salutaires. Dans toutes leurs subjectivités viscérales. Ne parlant que de moi, à partir de ce schème embryonnaire qui s’incruste au plus profond de mon sexe, je parlerai de vous sans que vous n’en soyez conscients. L’idéal d’une littérature presque tératologique. Le monstre en moi fait parti de vous. Camarades d’une dérive, vous êtes autant coupables que moi. Vous reconnaissant à l’intérieur de l’obscurité, vous verrez – palpez, palpez, palpez, sans vous faire tomber, vous verrez que l’unité est dans le crime. Un crime autant impuni qu’il n’est plus condamné. Le simple constat du voir dans le tacite. Regarder et laisser une part invisible dans l’interprétation de ce même regard que vous laissez traîner derrière vous sans vous soucier de savoir si celui qui a été touché par vos yeux muets entend une symphonie ou un requiem. Je me crèverai bien les oculaires.

 

Je me regarde en train de regarder,

je me regarde en train de regarder.

 

Dans les sphères déployées, poser mes yeux sur ceux des autres et retracer leurs rides d’existence. Ce silence transperçant comme une invitation à l’autre. Lisser ma brume dans une acceptation de soi. Cultiver les flocons d’identité et percevoir la différence. Toutes les saveurs sont en moi. Toutes les odeurs sont en moi. Toutes les couleurs forment mes rondeurs. Toutes les émotions dessinent mes ombres. Multiples comme les coques de l’œuf empaillé. Sortir du commun et percer le singulier d’un x saillant. Les passerelles étendues, mes sensibilités arrondies, le tout en un moi encerclant.

 

Marcher.

 

Quelle jouissance ! Non, plutôt un sentiment diffus et croissant de bonheur, à marcher entre les murs de la ville, de la musique directement reliée à mon ouïe. Une douceur de l’être à me mettre à l’écart, tout en englobant les environnements environnants et tous leurs atomes disloqués de toute mon attention décentrée, concentrée, recentrée. Ma réceptivité n’étant plus successivement court-circuitée par les stimulus sonores de la ville bruyante, bouillante, résonnante, mon attention se focalise sur les gestes, les regards, les mimiques, le langage corporel de ceux que je croise, suit, attend. Mes fonctions visuelles et olfactives sont alors éveillées dans toutes leurs facultés agrippantes. Oui, je m’agrippe à tout ce qui actionne. Les mouvements sont alors ralentis, accélérés, grossis, minimisés par mon pouvoir créateur. Les odeurs se projettent ailleurs. Passées, présentes, lointaines, entremêlées. Mes pensées sont alors libres de circuler. Je suis seule avec moi-même, au milieu de tous.

 

Tout ce qui se déroule n’est que fiction.

 

Se pose  la question de savoir si mon état est créé ou réel. Quand je parle de cet état, si particulier, si unitaire justement, c’est celui que je caractérise de brumeux. Une brume brouillant les mécanismes de mon éducation, de mon conditionnement, à être sans folie mais paraître. Une autorisation de ma conscience à déployer mes passerelles et à n’être qu’une continuité entre ma capacité à ressentir et l’incorporation de ces ressentis. La vie. Un bonheur absolu. Une non-maîtrise de mes limites, blocages, civilités, réserves. Une parfaite harmonie entre le bouillon de vibrations internes et la diffusion de ces énergies personnifiées. Est-ce que je crée ce que j’appelle folie, par simplicité et paresse, ou suis-je réellement cette personne atteinte de cette même folie douce? Touchée en plein corps, incontrôlable et insaisissable, par la dissolution des façons d’être en société inculquées par nos aînés dans une infini et inépuisable transmission du contrôle, donc censure, de soi.

 

Je vis dans une démarche pré-poétique.

 

Mes épreuves, mes souffrances, mes joies, mes expériences s’inscrivent dans une démarche créative, dans un but littéraire, dans une nécessité poétique. Ma vie est fiction, une succession d’images-récits ancrées dans une sphère curieuse et inspirée. Voilà où se trouve le secret de ma créativité, ou plutôt, les limites de mon imagination. Mon identité se situe entre. Il est question de limites et d’espaces. Dans une conception binaire, je me dois d’amputer mes liens par une encombrante dichotomie. Moi dedans, moi dehors. Une conception circulaire rétablirait mon unité. Moi entière. C’est par souci de ne pas m’impliquer, par vulnérabilité et hypersensibilité. La question de l’engagement est-elle à prendre en compte? L’engagement de soi dans toutes les actions, interactions et émotions solitaires. Faire corps avec soi. La vérité se trouve dans mon corps. Le corps ne ment pas. Le corps révèle les conflits intra-muros. Le corps dévoile les sentiments absorbés. Parce que ma réalité est crainte, je place entre moi et le monde un intermédiaire, un médiateur : la création poétique. Vivre mes émotions pleinement, je devrais dire, directement, me serait insupportable. Physiquement insoutenable. Le bien, le mal, la joie, la douleur, le bonheur, la souffrance, sont autant d’entités que je conçois, que je constate, que je retranscris. Mais est-ce que j’écris ce que j’interprète, ce que je modèle dans mon regard contemplatif, ou bien ce que je ressens intérieurement sans souci de cristallisation ou d’intellectualisation? Ma vie est une œuvre d’art, ais-je souvent murmuré, et ma responsabilité est d’accepter mon libre-arbitre dans la théâtralisation de mon existence. Qu’est-ce que je gagne? Qu’est-ce que je perds? Je perds la spontanéité, l’authenticité, le « faire corps et âme » de l’expérience, du quotidien. Je gagne une lucidité et une métamorphose du réel en une fiction malléable et transcendante dans toute sa portée poétique. Rendre la vie plus supportable. Le regard romantique. La beauté partout et en chacun. Je suis là, présente, mouvante, pensante, mais toujours légèrement à l’écart. Pour la protection, pour la sublimation, pour la possession intime de l’instant.

La création est tout ce que je possède. Il ne me reste plus que ça. Mon seul pouvoir est de créer. Ma seule puissance est celle qui s’ajuste à une dimension créative. Mon seul désir est celui de m’accomplir artistiquement. Puisque que le « véritable » est dans le sensible, là où seul le corps peut amorcer un jugement.

Le tacite est le vrai. Le vrai est dans l’indicible. Les mots ne sont que réduction, fragmentation, découpage, appauvrissement, avilissement à un mode d‘être dans le loquace. Ce qui est tu est vécu. Ce qui se ressent est vivant. La parole est la mort du sens. Sens que l’on éveille, sens que l’on donne au monde. Parler pour ne rien dire est pire qu’écrire pour ne rien taire. Je n’écrirai pas. Mon corps n’est ni fiable ni viable.

 

Je n’écrirai jamais.

 

Un jour, mes jambes ne se déplieront plus, mon dos s’effritera, mes mains trembleront, ma vision s’effacera, mon ouïe s’éteindra, mes pensées s’éviteront, ma raison se perdra, mon imagination s’épuisera et mon identité s’écroulera. Corps et âme. Je dois profiter de ma mobilité physique et de mon agilité intellectuelle. À la retraite, disais-je, ma vie me parlera et je reconstruirais mes conversations passées avec toute la précision et la pertinence d‘une plume aiguisée. Habituée. Expérimentée. Âgée. Usée. Alors, il sera trop tard. Je ne serais plus capable. L’incapacité de production littéraire m’anéantira. Cette projection ne m’est pas envisageable. Je mourrai avant cela.  Question de style, question d’espace, question d’époque.

 

Du poids de mes quelques rides intrahissables,

je porte mon âge sans vieillesse.

 

Que lentement passent les heures. Les pluies pianotent une mélodie aqueuse. De ma gorge s’évacue une insolente buée. Les cercles s’élèvent, se cognent, s’achèvent. Il n’y a plus de temps. Passer à travers. Les pensées s’écoulent. La pente est raide comme le pic montagneux qui perce mon horizon. Tout paraît surnaturel. Tout est statique. De l’affrontement des tempérances, je risque. Fragments d’individus. Personne n’est entendu. Attente insatisfaite. Sur ma tête s’agite une belette. Je jette les pierres. Oui. Non. Peu importe la décision. Personne n’est pris. Le choix empêche. En l’air, en lacets, le vent emmêlé. Je suis humide. Mes bras froids. Mes doigts qui cherchent les touches oubliées. L’habitude toujours, à prendre, à perdre. Je suis un chien. Je renifle. Sur ce chemin en serre-tête. Faut-il une autre que moi pour qu’on me comprenne? Le froid assassin. D’un coup, d’un seul, pas d’eux. La tentation du néant. Je m’ennuie tant. Non, ne me répète pas qu’il est vain. Je me pose sur une marche inhabituelle. Les brumes se tassent, se condensent, se figent. Je suis lasse. Les minutes défilent en fanfare. Le temps me nargue de son orchestre. Une goutte, toujours la même, jamais identique, pose le rythme à la fissure d’une gouttière. Mes paupières lourdes sonnent les croches d’une enfance. Je me griffe le visage. Sans retenir mes perles de sang, je drape mes mains et m’effleure le front. Acquiescer puis sourire sans oublier sa pensée, qui prend forme, un cercle, un rond, un ensemble. J’englobe mon unité et me lèche les orteils. Mon dos tendu et courbé à la fois, à la fois tuteur et parabole de mes perceptions suicidaires. Si le martèlement rigoureux des eaux ne s’arrête pas, je crierais à la nuit mon mandat d’espérance. On me reprochera sûrement de ne pas avoir su patienter. Mais le temps est imparfait et se conjugue comme on le désire.

 

M’accomplir en dormant.

 

Ces sensations étranges, l’impression d’être habitée par une brume assassine, berçant mes nuits où l’angoisse et l’abîme me fissurent la raison. Une marchande de glace au milieu du déploiement de canalisations aqueuses. Un soleil rétrécissant et grossissant alternativement au-dessus d’une haute prairie aux bruyantes et géantes sauterelles. Pourquoi est-ce si difficile parfois? Je ne souhaite pas entendre la réponse. La réponse est autour de la question, au-delà de cette infime interrogation qui ne fait que ponctuer ma paresse, mon aboulie symphonique. La musique chante mes yeux fermés. Brûlez mes angles!

 

D’un sommeil lourd qui rassemble

et d’ensembles qui rêvent.

 

Le réveil en cymbale en alarme et autres métaux qui bruissent dans un fracas d’inconfort et qui annonce, crie, hurle le démantèlement de mes songes en d’imperceptibles soupirs. Le nocturne s’évanouit et je me hisse hors de l’enveloppante affection d’un sommeil sans exigence. Les efforts commencent.

 

Je dé-raisonne. Je dé-raisonne.

 

Je dérive sur une mer de mots, un jeu d’écriture où rien ne se réalise comme je le vis, mais comme je le rêve. Je passe ma tête à la fenêtre de quelques sages. Attraction paranormale. Des velux aux verrous, j’apprécie mes escales. En vain, en saint, en rein, en tain, en main, en nain, en bain, en daim, en lin, en pin. Absence d’imprévu, morosité pâteuse, prévisibles journées, nuits sans chat ni loup, arbres immobiles, moi sans folie ni personne, muette comme le vent assassiné, incapable d’être, douleurs corporelles. Je me souviens. Rejeter, expulser, évacuer. Plaisance. Port de liens.

 

Je suis le garde-fou d’une pudique contrée

où les vies sont écrites pour ne pas se trahir.

 

J’ai peut-être oublié l’essentiel de mes pensées de la veille. Un jour complètement riche que j’ai déjà partiellement oublié. C’est pour me tenir compagnie. Un joint aux lèvres ne m’aident pas à recoudre les liens, colmater les fissures, joindre hier et demain. Si je suis la camoufleuse de fleurs, j’irai bien me tisser un panier. Il n’y a rien à comprendre. Je ne cherche pas à chercher. Au-delà de la simplicité de mes mots, du caractère terrestre que traîne le sens de mes phrases. « Stérile et aérée, tissée dans un pur fil de coton ». Une compresse. Je me concentre. L’ombre de ma plume se divise en trois. Parler n’est qu’une description. Expliquer n’est qu’une interprétation. Subjectivité, multiplicité. Alors, je contourne.

 

La trajectoire substantielle d’une pensée jusqu’au mot

se brise dans le fracas d’une parole.

 

Il faut éviter les parasites. Regarde sous tes bras, des hirondelles s’agrippent. On ne connaîtra jamais l’autre. Missiles enjambant nos aires, on devinera à peine que la nostalgie se dilue au rythme des saisons. L’été est celui durant lequel tout est déjà passé. Il ne nous reste plus qu’à attendre, jusqu’à l’automne des âges, entassant nos sourires fanés. J’espère trouver la sagesse. Tout n’est que répétition. Je tourne en rond. Ma boule me suit. Merde aux mots. Je me tais et m’éteins. Où se trouve ce livre accumulant les jours antérieurs? Au fond à droite que je le brûle. Je soupire. Le monologue s’étire. La photographie se prend à contre-jour. Aucune trace. Que de l’espace à franchir. Entre moi et moi. Entre l’aube et le crépuscule. Entre mercredi et dimanche. Des minutes inaccessibles à combler pour ne plus ressentir le doux silence de la tortue. Encre rouge. Bulle sanguine. On finira tous face au miroir. On se contentera tous du mensonge. Parachute. Le vent recule. La lune persiste. Le stylo éclabousse. Révolution. Rejet enfantin. Le feu gémit à travers la forêt. Le diable. Il est venu me chercher. Je l’ai écouté sans me trahir. Je lui donne raison. Il a la parole juste. Aucune méfiance.

 

Entre ce que l’homme désire et ce que le monde lui propose réside l’absurde.

 

Vite! Une tragédie! Avant la joie, avant la légèreté et nos confettis rassemblés. Et les retrouvailles bienheureuses, et le travail accompli, et la réalisation de soi. J’irai bien chercher, gratter, à la fourchette ou la main, ce qui manque d’onctuosité dans mon intérieur réfracté. Tirer de l’organisme une raison, un prétexte. Assommez-moi plutôt que de faire semblant de m’attendre telle que je m’étends! Je n’arrive même pas à m’écrouler convenablement. Les changements me font mal au dos. J’écris, et tout est superficiel et inutile. À quoi bon, j’ai déjà soupiré. Je ne parle plus à personne, ou je m’empresse. Il faudrait que je tombe en amour, mais je n’ai pas la force de me faire trébucher.

 

Une rage incandescente se cristallise

à la surface épidermique d’un lys.

 

Pigeon, promets-moi de me rendre mon âme, promets-moi de rétablir mes faiblesses, promets-moi de ne plus esquisser des mensonges. Un jeu de regard facile où l’autre me compromet pour ne plus m’attendrir. La chasse gardée avec deux et sans plus préserve l’espace entre. Je ne peux pas. J’en suis incapable. Infirme, je me dois sans honte ni châtiment. S’il pleut, je m’enfuis au-delà de moi, sur le dos du vent, qui bascule et bouscule les prétendues civilités, à devoir être comme si le conditionnel n’existait pas. Je serai sorcière plutôt que princesse. La feuille n’est plus, à deux surfaces seulement. Elle regorge de pulpes orangées, à la faveur des vergers. Mes doigts crissent entre et dégoulinent les cristaux d’automne entre les rides de mes présupposées mains. Elle s’avance, rectiligne, la tige d’une précédente saison, sans ordre ni raison.

 

Le son crépite. Il pleut.

Les flaques d’eau s’accumulent, représentatives de l’état.

 

Au-delà d’un principe que beaucoup d’autres que moi l’ont déjà décrit sans le vivre, je m’attends à ce que le vertige m’empare. On guette souvent la brise venant du sol, comme si le sol, effondré de lui-même, s’affaissait entre les failles, et que le souffle de Dieu viendrait de cette entaille. La terre de nos ancêtres et le mysticisme de nos racines nous poussent au ciel pour éviter d’y croire. La lévitation du doute est une élévation de la fuite.

 

La concentration épuise mes dernières ressources.

 

Les parois glissantes, mes ongles inutiles, mes mains désarmées, sans pouce, ni prise, ni pied. Ma tête hoche et pioche les parois résonnantes, mes ongles crissant, mes mains heurtant. Et sa cloche et son heure. Et les tentations du béant. Bats toi, bats toi. Que les failles se répercutent! Que les croches se disputent! Que les eaux se renversent! Je lèche la bouche aux cieux. Seule tentative d’absolu.

 

Arriver.

Comme j’ai mal, comme j’ai mal. D’avoir seulement l’intuition, l’indicible ressenti, de l’étendu du mal. En moi s’éparpillent et s’éprennent des morceaux d’indécision qui, ensemble, reproduisent des morceaux d’incompréhensions qui, ensemble, assemblent une chaîne de distorsion qui, seulement, s’enroule autour de ma nuque sans cesser la pendaison. J’étouffe. J’étouffe de mon propre malaise. Si j’avalais ma langue, je serais de glace, et mes seuls mots écrits en seraient le reflet. Mais celle-ci pend par-dessus mes lèvres, et chacun devine le secret de ma chair. Elle porte des teintes endeuillées pour ne pas vous mentir.

 

Je tombe, évanouie, au pied d’un A.

 

Je suis accompagnée mais tellement seule. Il y a trop d’agitation. Je promène mon regard dans ce lieu enfumé, bruyant, fuyant. Je m’attarde sur un homme, son dos, ses mains. Il porte toute la pesanteur de son âme sur ses épaules voûtées. Je ne vois pas son visage. Peu importe. Je t’ai trouvé. Tu es dans une bulle musicale. Tu sors un à un des livres de ton sac. Sur ta table, un calepin et un stylo. Tu portes régulièrement ton verre à tes lèvres. Seul. Conquise. Tu te lèves et quittes ce lieu. Je t’ai perdu. Tu reviens. Je capte ton regard et passe à travers. Qui es-tu?

Leçon n°11

« Nous sommes entrés dans le nouveau siècle sans boussole.

 

Dès les tout premiers mois, des événements inquiétants se produisent, qui donnent à penser que le monde connaît un dérèglement majeur, et dans plusieurs domaines à la fois – dérèglement intellectuel, dérèglement financier, dérèglement climatique, dérèglement géopolitique, dérèglement éthique.

 

Il est vrai que l’on assiste aussi, de temps à autre, à des bouleversements salutaires inespérés ; on se met alors à croire que les hommes, se voyant dans l’impasse, trouveront forcément, comme par miracle, les moyens d’en sortir. Mais bientôt surviennent d’autres turbulences, révélatrices de tout autres impulsions humaines, plus obscures, plus familières, et l’on recommence à se demander si notre espèce n’a pas atteint, en quelque sorte, son seul d’incompétence morale, si elle va encore de l’avant, si elle ne vient pas t’entamer un mouvement de régression qui menace de remettre en cause ce que tant de générations successives s’étaient employées à bâtir.

 

il ne s’agit pas ici des angoisses irrationnelles qui ont accompagné le passage d’un millénaire à l’autre, ni des imprécations récurrentes que lancent depuis toujours ceux qui redoutent le changement ou s’effarouchent de sa cadence. Mon inquiétude est d’un autre ordre ; c’est celle d’un adepte des Lumières, qui les voit vaciller, faiblir et, en certains pays, sur le point de s’éteindre ; c’est celle d’un passionné de la liberté, qui la croyait en passe de s’étendre sur l’ensemble de la planète et qui voit à présent se dessiner un monde où elle n’aurait plus sa place ; c’est celle d’un partisan de la diversité harmonieuse, qui se voit contraint d’assister, impuissant, à la montée du fanatisme, de la violence, de l’exclusion et du désespoir ; et c’est d’abord, tout simplement, celle d’un amoureux de la vie, qui ne veut pas se résigner à l’anéantissement qui guette.

 

Pour qu’il n’y ait aucun malentendu, j’insiste : je ne suis pas de ceux qui boudent le temps présent. Fasciné par ce que notre époque nous apporte, je suis à l’affût des dernières inventions, que j’introduis sans délai dans ma vie quotidienne ; j’ai conscience d’appartenir, ne serait-ce qu’en raison des avancées de la médecine et de l’informatique, à une génération fort privilégiée par rapport à toutes celles qui l’ont précédée. Mais je ne puis savourer les fruits de la modernité en toute quiétude si je ne suis pas sûr que les générations à venir pourront les savourer tout autant.

 

Mes craintes seraient-elles excessives? Je ne le crois pas, hélas. Elles me paraissent, au contraire, amplement justifiées, ce que je m’emploierai à montrer dans les pages qui suivent ; non pour accumuler des pièces dans un dossier, ni pour défendre par amour-propre une thèse qui serait mienne, mais simplement pour que mon cri d’alarme soit entendu ; ma première ambition étant de trouver les mots justes pour persuader mes contemporains, mes compagnons de voyage, que le navire sur lequel nous sommes embarqués est désormais à la dérive, sans cap, sans destination, sans visibilité, sans boussole, sur une mer houleuse, et qu’il faudrait un sursaut, d’urgence, pour éviter le naufrage. Il ne nous suffira pas de poursuivre sur notre lancée, vaille que vaille, en naviguant à vue, en contournant quelques obstacles, et en laissant faire le temps. Le temps n’est pas notre allié, c’est notre juge, et nous sommes déjà en sursis.

 

Si l’imagerie marine vient spontanément à l’esprit, peut-être devrais-je d’abord expliciter mes craintes par ce contrat simple et sec : à l’étape actuelle de son évolution, l’humanité est confrontée à de nouveaux périls, sans équivalents dans l’Histoire, et qui exigent des solutions globales inédites ; si celles-ci n’étaient pas trouvées dans un proche avenir, rien de ce qui fait la grandeur et la beauté de notre civilisation ne pourra être préservé ; or, jusqu’à ce jour, peu d’indices permettent d’espérer que les hommes sauront surmonter leurs divergences, élaborer des solutions imaginatives,  puis s’unir et se mobiliser pour les mettre en oeuvre ; bien des signes donnent même à penser que le dérèglement du monde est déjà à un stade avancé, et qu’il sera difficile d’empêcher une régression.

 

Dans les pages qui suivent, les différentes perturbations ne seront pas traitées comme autant de dossiers séparés, ni de manière systématique. Ma démarche sera plutôt celle d’un veilleur de nuit dans un jardin au lendemain d’une tempête, et alors qu’une autre, plus violente, s’annonce. Muni d’une lampe, l’homme chemine d’un pas prudent, oriente son faisceau vers un massif, puis vers l’autre, explore une allée, revient sur ses pas, se penche au-dessus d’un vieil arbre arraché ; ensuite il se dirige vers un promontoire, éteint sa lumière et cherche à embrasser du regard le panorama tout entier.

 

Il n’est ni botaniste, ni agronome, ni paysagiste, et rien dans ce jardin ne lui appartient en propre. Mais c’est là qu’il habite avec les personnes qui lui sont chères, et tout ce qui pourrait affecter cette terre le concerne de près. »

 

Premières pages du livre d’Amin Maalouf intitulé Le dérèglement du monde.

 

Almaïssa

 Comme une bulle salée, l’espérance éclate à chacun de mes pas et s’arrondit à chacun de mes sourires. Il n’y a pas un soir où je me demande où est la nuit. Rivière de certitudes où les nébuleuses blondes se frottent entre elles, l’espace est infime entre les fiertés mamellaires. Presque étouffante en largeur, il ne reste que la hauteur pour s’en sortir. Car enfermée, je suis enfermée, dans ma tour de marbre puisque je n’écris pas. Lorsque j’écris, je ne découvre aucun lâcher prise et je reste au sommet de l’escalier sans pouvoir m’y jeter. J’aimerais écrire pour le lecteur inconnu, chercher les mots qui lui feront l’effet d’une claque littéraire, pour que ça fasse mal, que ça fasse douter, que ça fasse rêver. Mais je n’y crois pas, en réalité, je suis discrète, je ne veux pas me faire remarquer, seulement faire de ma vie une vie d’écrivain. Alors je regarde les femmes pour mieux m’en inspirer. J’observe les femmes pour construire ma féminité. Je compare mon corps à ceux des passantes et je creuse mon île de femme inachevée. Ainsi je prends mes rêves comme des signes et je laisse mon inconscient se frayer un chemin, sans s’effrayer, à travers les volutes de mon esprit, pour faire surgir des images, mes images, fruit de mon imagination, imagination que j’ai trop longtemps considérée comme sèche et rugueuse, sans fantaisie ni saveur. Et voilà qu’aux détours de quelques nuits se construisent les trames de ma réalité : Sainte Rita m’est apparue, allongée sur un pélican, et de ses onze doigts se sont échappés les impossibles.

Almaïssa se réveille. Ses yeux s’ouvrent timidement sur ce début de journée. Sur le plafond, des lettres se dessinent dans un bleu océan. Au-dessus du lit s’inscrit le nom du jour naissant. Sa tête se penche légèrement par-dessus la fenêtre. Les volets s’ouvrent. Elle atteint une nouvelle dimension. Ciel. Son corps s’étire à la surface du matelas. Sa tête s’allonge au-dessus de la pesanteur. Nuages. Le temps est long. Ses paupières se ferment. Son esprit s’enrhume à nouveau. Trop de paresse. Ses cils se battent entre eux. Elle pousse des orteils les livres qui masquent l’heure promise. 11h30. Tout a changé. Le coton s’enfuit. Sur la plage, ils se sont avancés. Elle regarde autour d’elle et aucune figure ne lui semble appropriée à s’élancer à travers ce banal horizon. Ils sont tous identiques, pantins de fortune. Elle regarde son intérieur et le trouve insensiblement tortueux. Elle ne comprend plus la raison de sa présence. Elle tourne son couvercle vers son compagnon et le trouve sensiblement merveilleux. Elle se jettera à l’eau. L’eau.

Écrire. Que ce geste soit mon indispensable raison de vivre. Le sens de ma vie est sûrement l’histoire de ma bosse. De quelle bosse me parles-tu? Si seulement je pouvais me dédoubler, dans un élan de solidarité, me désolidariser de mon unicité, et trouver en ma moitié une lumière, une passerelle, une échelle. Flamme, pauvre flamme. Résultat d’une fainéante femelle, dont l’oisiveté a provoqué mes étincelles. La solution réside peut-être dans le fait de ne rien faire. L’expérience de l’isolement total. Rester dans la solitude créative. Décrépitude du temps volé à faire semblant. Déstructuration de l’identité. Je ne crois pas en Dieu. La spiritualité m’échappe comme les billes de ma raison. Acide est la question de l’existence d’un absolu salvateur. À quoi bon mettre des mots sur les wagons de mes pensées? Le train déraille trop souvent pour en faire une vérité. La dépression est météorologie. La pression est sociale. Le gouffre est construction. Personne ne connaîtra jamais mon écho. Jamais l’éclosion réconciliatrice. Je suis tellement impatiente. J’aimerais être de ces pessimistes qui se réjouissent d’une journée finalement riche. Je me sens tel un hippocampe qui s’agrippe à l’algue chatouilleuse dans un bouillon de colère maritime. Minuscule et insignifiant au milieu de tant de grandeur et de majesté. Une place centrale me confère une certaine importance. Je me souligne d’une main hésitante. La confiance, me dit-on, est cette posture que tu moules dans un redressement déchirant. Tout est une question d’attitude.

Almaïssa se fout de l’altitude des têtes bien portantes. Almaïssa se courbe jusqu’à la racine de ses tulipes. Almaïssa plonge dans la mer débordante. Almaïssa se cogne contre les royaumes coniques, territoires des affreuses mélancolies, agitants moules et algues jusqu’à suffoquer de naître palmée.

Finalement, je m’entends dire que si je ne connais pas mon destinataire je ne m’autorise aucune aventure dactylographiée. C’est désolant comme l’intuition d’une fin mal adressée. Je te quitte. Je m’efface. Je m’oublie. Suite logique d’un schéma tant retracée. Puisque la répétition rassure la mémoire. Pour autant, je n’oublie pas qui je suis dans cette danse sinueuse où le désespoir m’interpellera après nos remerciements réciproques. Alors chacun son tour Monsieur le magicien. Après les tours, les détours, comme pour faire languir ma tempérance. Tout ceci n’est que manipulation. Manipulation du mot précédant l’autre qui détourne la phrase de sa prévisible chute. Ne surtout rien prévoir. Les projets rayent les ouvertures. Ma vie ne se présagera pas. Merde. J’exige le silence. Que tous ferment leurs gueules affamées. Chacun bouclera ses bouches. J’exige la résilience. Demain, je n’ouvrirais pas mes volets. Demain, mes cordes se feront mains. Demain, j’étranglerais ma voix. Je tairais cette douleur indicible. Je me terrerais dans l’étroitesse d’une pièce. Je rêverais de l’homme qui embrassera ma nuque. Je souhaiterais qu’il se dépose sur moi. Papillon de réconfort. Je m’agite. Il se heurte aux parois de ma chambre. Mes membres longs et indélicats provoque sa perte.

Almaïssa se contente de traîner ses pieds sous le sable. Elle croise souvent des pleurnicheurs qui tentent de l‘inciter à dévoiler ses oreilles. Elle contourne parfois des chanteurs qui tentent de l’attirer par des applaudissements andalous.

Je découpe chaque instant pour en faire une guirlande. Je n’écris pas pour le sens. J’écris pour l’image. Je n’écris pas pour vous. J’écris pour nous. Moi comprise dans la lecture. C’est ainsi. Si la souffrance est la contrepartie du rêve, l’équilibre est alléchant. D’ailleurs, je lèche le bout de mes doigts. Le doigt qui pointe. Le doigt qui contre. Le doigt qui distingue. Le doigt qui incite. Le doigt qui lie. Je ne me résignerais pas à neutraliser ma nature, à banaliser mon regard, à assécher mes canaux, à redresser ma colonne. Je serais tortue et têtue, indécise et sirène. Amène le pain et le vin ! Fêtons ma résurrection ! Demain j’ouvrirais la brèche et je m’envolerais en suspension. Ah comme je mens mes envies comme pour me convaincre d’un lendemain moins broussailleux ! Si seulement il pouvait être brumeux… Sans prise ni envergure, je pourrais faire preuve de courage et continuer à avancer…. Sans prise ni envergure… Les épines marquent mon immobilité. Je reste là. Profiter de mon temps libre pour être enchaînée à mon désespoir. Non, pour m’enchaîner. La conduite n’est pas passive. Tout est sous contrôle. Mon contrôle. Je suis responsable. Sous l’œil parental qui s’incruste sur la courbe de mon épaule gauche. Le Bien, le Mal, oscillation entre deux entités établies. Pas de contestation possible. Chaque subjectivité, dans toute sa forteresse, les utilise dans son intérêt et tapisse les conceptions d‘autrui de matière fécale.

Almaïssa ne s’enferme pas dans les catégories réductrices. Elle ne confectionne aucune étiquette. Elle n’épelle aucun qualificatif. Elle pose ses pieds sur un tapis et accueille la différence des quatre cotés du rectangle de soie.

Il me faut trouver une régularité. Étendre mon avenue à travers les jours. Regarder mes mots passées et me laisser divaguer sur une rivière-constance. Conserver l’atmosphère dans la poche. Garder feuilles et papiers à proximité. Dessiner les contours de cette personne qui n’est ni moi ni l’autre. S’inspirer de la vraie vie réelle pour établir une fausse réalité fictive. Le minimalisme positif comme art de vivre et position d’écriture. Exiger du quotidien une dimension cinématographique. Plan séquence. Ralenti. Gros plan. Écrire. Je ne sais pas. Décrire. Planter mon décor. Retranscrire l’atmosphère. Crier : « une autre scène? » Les jours s’entassent et cassent mes œufs. Omelette. Coquillette.

Almaissa laisse glisser sa cigarette de ses doigts. Elle se faufile entre les rails. Personne pour pleurer son départ. Autour d’elle, un homme et une femme s’enlacent. Elle le sens. Elle monte dans le train.

L’individualisme est condamné. J’applaudis la solitude. J’écris parfois ma crainte, au milieu de nulle part : abandon, sans aile apostrophe, en vol se perd l’équilibre. Enfance parsemée dans ses miettes édulcorées. Élèves tes bras aux aisselles-crécelles. La transition est-elle vraiment nécessaire pour une reconnaissance? Que la crevette soit reconnue ou non, peu importe, elle frémit, entre.

Almaissa récupère des cartes en ville. Elle reconstitue un jeu complet et redistribue valets et piques sous les paillassons et les nids-de-poule.

Il ne faudrait pas que je tombe. […]. Tu étais là. Dans ce tas d’affaires inutiles. […]. Il ne faudrait pas que je tombe. Je ne parle pas espagnol. Je ne joue pas à la marelle. Je ne sais pas doser. Les poubelles ont toujours la même odeur. La lumière s’allume grâce à un interrupteur. Pieds et nez de sauterelle qui engagent mes silences et contrarient mes pleurs. […]. Tu à qui est-ce? Tu te perds. […]. Il suffira de cuisiner les émotions positives. Laisser une trace de ce qui éblouie. Furtivité. Les mots sont difficiles à cueillir. Précises délicatesses. Difficile de décrire un sourire, une étoile, une lumière. Asticot de poète. Merde au rire. Des mots secs. Des images opaques. Un visage couvert. Des mains siamoises. Des pieds longs. J’écoute la marche de la tortue géante.

Almaïssa s’élève comme on recule. Avec précaution.

Ne sois pas aussi fleur bleue, les rêveurs sont condamnés à souffrir.