Mois : juin 2012

Arboressence

Ah ces arbres ! Partout ils sont. Avec leurs racines. Avec leurs branches. Et leurs feuilles et leurs couleurs. Cette écorce. Cette sécheresse. Et la sève et le son. Le bruissement des feuilles lorsque tout fonctionne. Le bruissement des feuilles lorsque tout fonctionne. Ce vent qu’on imagine être. Ce vent qui a perdu sa substance. Ce vent qu’on a trop nommé. Il a perdu son visage. Cet oiseau sans nez se jette dans toute la profondeur du vide. L’espace qui l’entoure n’est que doute et inconstance. Il se jette dans le vide. Seul l’oiseau a peur du vide. Voilà pourquoi il s’y jette. La feuille froissée remplace l’ardoise, et l’évidence de la majesté sombre et se vide. Dans toute son obscurité. Dans toute son onctueuse ombre alléchante. De lumière est remplacé l’orgueil. Et son chant. Et son vol. L’arbre sans son nid se garde en souvenir. L’espace qui l’entoure est identique à la veille. Temps et savoirs. Silences et partages. Il déploie sa prétention et parfait son emprise. Sur la terre, sur le ciel, sur l’horizon et chaque parallèles. Les courbes, les arcs. Nulle part élémentaire n’est désaffectée de sa structure. Empirique et moderne. L’arbre est cette conjonction de la tradition et la modernité.

 

Et moi.

Une journée sans entaille. Juste le vent qui souffle (impalpable instrument) et l’air qui se refroidit (cycle ma saison). À nouveau. Chaque jour a ses nouveautés qui recommencent. Chaque jour et son recommencement. À chaque jour son recueillement. Je monte sur l’arbre pour y cueillir ses fleurs, ses fruits. Je sens la corde qui me retient, qui me maintient. Je sens toute la puissance qui la tient tendue. Et je coupe, sans y parvenir, chaque filament de la corde incrustée. J’ai comme envie de m’arrêter là.

 

Et je continue.

Je continue le tracée de mes mots sans importance, et qui pourtant signale mon mal d’heureuses intentions à vouloir me suspendre à mon quotidien, y cueillir ses bribes, ses étoffes, ses poudres et autres caribous, pour en faire toutes sortes de mots, les jeter dans le vide et en faire des scandales.

 

Oui, seuls les oiseaux ont peur du vide. Voilà pourquoi ils s’y jettent.

Et toi ?

 

Toi, oiseau de feu, ne reste pas trop longtemps sur la même branche. Transforme ta flamme en éclair et part foudroyer l’espace qui t’entoure. Et ses hommes, et ses femmes, et l’enfant qui se pend à l’autre bout du fil incarné. Sauve qui peut t’entendre. Du rien tu étincelles. Les températures opposées et le processus engagé. Parle du vide. Parle du plein. Parle de l’inconstance des tempérances. Parle du trouble des alizés. Parle de la vue du corbeau. Parle et succombe à toutes tes tentations emplumées. Puis dors, ton plumage n’en sera que plus garni. Comme cette composition qui te succède, qui te précède, qui se perd et se tord et revient. De l’air enlacé. Tu respires. Tu respires. Tu respires. Tu te déploies tel un oiseau de pages. Je m’éprends à ce langage.

 

Sans baiser au revoir

Le temps un peu lourd sans importance. Un baiser-bonjour, et l’évidence d’une finalité qui se compose, et s’affiche en moi comme un appel. Je m’accroche à l’espoir d’un sursaut, d’une flamme, d’un désir, dont l’idée même, la même idée d’une envie, est coupée avant qu’elle ne m’atteigne. Un parc, une balade. Rien ne se touche. Ni mes mots, ni nos mains. Je parle et tente de fuir. Toi, me suivant, toujours là, à côté, d’un silence irréprochable seulement, ne sachant que répondre aux questions que je ne te pose pas. On marche, tu marche, je marche. Il ne faut pas que l’on s’arrête et que se plante en moi notre immobilité.

 

Pourtant, sur une pierre, entourée de boue, et une pauvre eau à peine ruisselante à mes pieds, je m’assoies et tente d’écouter le bruissement des feuilles qui ressemble à un automne. Le temps se couvre.

 

Il faisait si beau lorsque, dénouant ma langue chargée de joie, je descendais avec toi dans les profondeurs forestières.

 

Tu t’assoies, un peu au loin, sur une autre pierre, semblable au rocher surplombant une faiblesse, et m’invite à te rejoindre. Je m’enfouis dans l’âme des arbres et laisse passer un train sans me retourner. Je dis mon inconfort sans impératif et nous nous levons en un même corps, reprenant notre cheminement dissocié.

 

Nos silences s’allongent et s’étendent, puis se confondent à la prairie dans laquelle nous nous échouons. Sous un arbre qui pouvait être chêne, au loin les enfants dans les herbes, presque plus hautes qu’eux, et les rires s’élevant de nulle part.

 

Mon visage se fige. Le ciel est lourd. L’orage approche.

 

Une chenille tombe sur mon dos plongeant. Tu passes ta main rapidement. Elle retourne à l’humus. Plus tard, tu me diras que ce dernier contact avec ma peau aurait pu avoir plus de sens.

 

Le vent se lève. L’air se rafraîchit.

 

Je me lève et m’assoies dos contre le tronc d’un arbre indéfini, face au soleil, face au spectacle des forces opposées qui s’affrontent et produisent une seule et même puissance créatrice, qui gronde, qui gicle, en une éclatante géométrie. Je resterai là jusqu’à ce que goutte sur moi celle que j’affirme.

 

Ma pensée prend le dessus. Je perds la parole. Tu souhaites percer le mystère. J’approuve. Cet instant sera beau. Même si mes yeux se perdent ailleurs. Même si tes yeux cherchent à me trouver. Même si mes mains se salissent à creuser le sol jusqu’à découvrir pierres rouges et racines inextricables. Même si bientôt je couvrirais mon visage d’un châle noir, affichant ma défaite. Même si l’orage reste là-bas et qu’autour, seuls quelques éclairs s’abattent en nous évitant.

 

Le ciel est sombre. Je me confonds.

 

Nous échangeons nos paroles, et chaque mot est une main qui creuse. Les divergences nous poussent à dos. Par le cœur. Par le corps. Absurde et coupures. Tu crois à l’équilibre comme une promesse. Tu restes sourd à la détresse que je masque et dépasse pour ne pas sombrer dans ce qui m’entoure.

 

L’obscurité de ma défaillance.

 

Ma bouche s’ouvre et crie sans se faire entendre.

 

En partant, le soleil et le bleu du ciel. Rien n’annonçait, ne prévenait l’orage. En revenant, la grêle est plus forte que la pluie, et marque le rythme de ma décision, qui découpe, sans dépasser, nos liens qui ne sont plus.

 

Je ne peux pas être désolée de quelque chose qui me dépasse et face à laquelle j’abdique.

Leçon n°13

La leçon est à lire ici 

*

« J’enclouerai ton ombre et l’empreinte de ton pas. Fini de ton talent, mécréante. J’émousserai les pointes affûtées de sens et tairai les salves crépitantes de ta damnée énergie. Tu perdras ta folie sagace, ta tendresse pour le règne animal, végétal, minéral (tu en inventerais d’autres si je te laissais la bride sur le cou), ta jeunesse pathologique (j’ai ta vie devant moi, le si vieux bougre), ton esprit ricaneur, offensif, tes joutes oratoires avec la mort qui me vexent affreusement car je n’y participe pas (j’ai enfin lu tes livres et je te connais, imprudence autobiographique !), oublie, donc, ta moquerie câline et tes pieds de nez au quotidien, cette faculté d’être à la fois croyante folle de Dieu et iconoclaste… Amour, je guérirai ta folie, ce sera la fin du dialogue avec Dieu et gens faisant suite, et du don que tu Lui dois. Oublie l’écriture, chose phallique, les mots, tes mantras charmeurs-du-monde. Oublie tes chères correspondances entre la mer, la musique, les parfums, et tes recours aux sciences diagonales. Je te veux mon épouse… »

Muriel Cerf, Une passion

Conversation anodine

Ni ma course après le train, ni le court voyage séparant mes deux villes, ni ma balade à vélo effleurant la fraîcheur d’une rivière, ni mon laborieux endormissement, ni ma matinée auprès de l’enfant, ni tout ce temps passé depuis n’ont été l’occasion d’une inspiration. À 13 heures, j’ai compris que je ne pouvais plus attendre le flux, le souffle, l’élan. Il me fallait m’y atteler. Ce n’est pourtant pas compliqué d’écrire quelque chose à partir de quelqu’un, de faire d’une personne un personnage. Ce n’est pourtant pas compliqué d’écrire deux pages sur une vieille dame.

 

Un exercice qui, auparavant, m’était familier. Un exercice qui, à l’époque, n’en été jamais un. Une pratique courante, inscrite dans mon quotidien, un rituel, autour d’un café, avant de m’endormir, durant un cours ennuyeux. Un plaisir. J’écrivais, j’extrapolais, je racontais, j’inventais une vie aux autres et je nourrissais la mienne de toutes ces rencontres. Rarement je me risquais à échanger autre chose que des regards avec ceux que je décidais de regarder. Je maintenais la distance, par sécurité, je me faisais discrète, par pudeur, je me contentais de suppositions plutôt que d’oppositions.

 

Puis la vie, son cours, je déserte la grande ville, je ne croise désormais que des flous, changement de cap, j’ai trop mal à la main pour écrire au stylo, confort domestique, traversées fulgurantes, œillères, que dire, une petite main dans la mienne, changement de focale, des trous dans la tête, réflexe gangrené, plus de pause ni de longueur, la ville m’est passée par-dessus la tête.

C’est hier, lors d’une occasion de m’asseoir durablement au bord d’une représentation festive, que j’ai repris le dessus pour en faire une curiosité. Regarder. Le prétexte validé, j’ai eu du temps devant moi pour regarder. Un spectacle. Il y avait la place, ronde, l’abbaye, somptueuse, l’harmonie des pierres, le soleil révélant la façade, les cloches régulières, un arbre, sombre, deux bancs en pierre, dure, grise, une annexe comme une caverne aux merveilles, une lourde chaîne suspendue, se balançant, se balançant, comme la gêne et le trac, les mains qui se tordent, l’excitation qui se tend, les bouches qui balbutient des mots, des phrases, des conversations.

 

C’est là que je me suis arrêtée, puisque je n’ai pris part ni à la foule, ni à l’ivresse, ni à la conversation. J’ai pris part à la fête, à ma manière, à l’écart, repliée par le corps, dépliée par le regard, comme à mon habitude, la parole retenue. Le vent balayant la toile, mes pensées balayant mon silence. J’étais soutenue, mon dos par le mur, ma présence par mon amie, mon existence par mon ami, mon silence par ma contemplation. Assurée, rassurée, c’est là que je l’ai vu. La petite vieille. Dirigeant une photographie en son centre, j’ai vu à quel point elle l’incarnait, ce centre. Un point, enraciné, autant que l’était l’arbre qui la couvrait. Un point, immuable, autant que l’était le banc qui élevait son corps fatigué. Un point, gris, entre le noir et le blanc, au-delà de tous les clivages. Elle portait ses cheveux court, par pudeur sûrement, la longueur ayant pu être ressenti comme une provocation à la jeunesse flamboyante qui tournoyait autour d’elle. Cette jeunesse, disons le, et ses éclats de jouvence, ne faisait guère attention à cette petite vieille. Nous le savons tous, les petites vieilles sont là, silencieuses, adossées, et leurs regards balayent le monde avec mépris. Le mépris, il m’arrive aussi d’en ressentir l’amertume, à l’autre bout de ma langue, lorsque celle-ci ne fait pas son travail de presqu’île. Le mépris, il m’arrive de l’incarner, lorsque ma parole bute dans ce monde si bavard. Ce mépris-là, je ne l’ai pas vu en cette petite vieille. Cette petite vieille était tout autre chose. Cette petite vieille était la personne avec qui j’aurai pu parler ce soir-là.

 

Mais les conversations, je ne sais pas comment les engager. Les conversations, je ne sais pas comment les entretenir. « Au fait, vous ne m’avez pas dit, comment transformer la banalité en densité ? » Les conversations, je préfère ne pas les survoler. Les conversations, je veux de l’intime, immédiatement, je veux le cœur de la personne, je ne veux pas le temps à perdre à la gratter, je veux, immédiatement, la connivence et l’empathie. Je veux la transmission, soudaine, permanente, à chaque coin de rue. Je veux y croire, je veux y croire puisque je l’ai déjà vécu, je veux y croire car j’ai été tant de fois déçue. Je veux croire en cette petite vieille assise face à moi. Je veux croire que la conversation que nous aurions pu avoir n’était pas de celle où l’on s’ennuie. Si je n’avais pas été aussi absorbée par ma contemplation. Si je n’avais pas été aussi absorbée par celui auquel je me suis accrochée pour ne pas disparaître. Si je n’avais pas été aussi pressée de m’en aller écrire sur elle. J’aurai pu repousser mon départ, prendre le train suivant, me lever tout de même, aller m’asseoir auprès d’elle, lui dire « bonsoir » en m’asseyant, laisser passer un temps, ajouter « il y a des belles choses n’est-ce pas ? », et entendre battre mon cœur en assumant cette conversation anodine.