Mois : août 2012

Prague et ses leçons de granit

L’immensité reste immobile

Et nous renvoie à notre petitesse

Alors qu’elle nous invite à faire le tour de sa prétention

A savoir mieux que nous là où nous faisons fausse route

Elle nous avertit sans détour

que l’harmonie avec l’immobile est possible.

Alors, veillons à ce qu’elle soit visible,

veillons à ce qu’elle soit vue

Et nous serons à la hauteur de leur ambition.

Et nous fêterons ensemble la ville et ses représentations.

Prague et ses leçons de granit

*

Prague fière, Prague hautaine, Prague monumentale, Prague envoutante, Prague aveuglante. J’ai voulu remettre l’humain à sa place, faire coexister l’infiniment petit avec l’infiniment grand. J’ai voulu rendre monument les magnifiques mendiants. Donner plus de visibilité à ceux qu’on oublie de regarder, à force de lever les yeux sur les statues qui nous surplombent arbitrairement. Et cela ne rend pas la ville plus laide. Au contraire, cela la rend plus humaine. La visibilité de la misère devrait nous pousser à écouter les leçons que nous souffle le granit. Et la prendre en compte. Car visiter une ville n’est pas visiter une vitrine. Visiter une ville, c’est entrer en contact avec ce et ceux qui l’animent

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Bodhgaya garde bien ses secrets

Il faut rester discrète

Alors que résonne la prière

Et claque ses drapeaux

Au cœur de son tumulte

Une femme se cache

A travers ses mouvements

Une fable se répand

Il faut incarner la discrétion

Quand les hommes et les bêtes sont dans la distraction

Et se révéler une fois qu’ils ont le dos tourné.

Bodhgaya garde bien ses secrets.

*

Bihar. Son terrorisme, sa pauvreté, son analphabétisme. Il valait mieux ne pas le savoir avant de l’apercevoir. J’y étais et je le vivais. En son centre, en son haut lieu, en son altitude, tellement basse qu’elle en était presque méprisable. Comment ne pas faire demi-tour face à tant de mendicité? En se penchant au-dessus de sa limite, verticale ou horizontale, peu importe sa direction. Il s’agissait d’encercler, de faire cercle avec et de se confondre en jouant avec les interstices qui apparaissaient de toutes parts.

Bodhgaya. Sa routine, ses victimes, sa dîme, et cette roue qui, toujours, cligne. Cligne de l’oeil comme une complicité, un accord tacite entre l’émerveillé et le merveilleux, à ne pas découvrir le misérable de ses guenilles, au risque d’apercevoir le sexe, le mensonge, la manipulation et la corruption. Notre humanité. Il valait mieux aller voir par soi-même pour s’apercevoir du contraire.

Identité(s)

J’ai en moi le sang de ma mère, son cycle. Je suis le lait que j’ai bu à son sein, je suis ses caresses qui m’accompagnaient jusqu’au sommeil, je suis le battement de son cœur lorsque j’avais peur, je suis sa patience et je suis sa voix. J’ai en moi la douceur de sa peau, la texture de ses cheveux et son regard bienveillant. J’ai en moi sa langue natale. Je suis bilingue. Je suis la langue qui vient racler le palais. Je suis l’angoisse de ne pas pouvoir tout dire en hollandais. Je suis le gouda, le speculaas et le stroopwaffel. Je suis le Sinterklaas et son cheval blanc. Je suis tous les clichés du monde. Je suis le moulin derrière le canal. Je suis les vaches blanches et noires par millier. Je suis le chant des tourterelles qui me réveille le matin chez ma grand-mère. Je suis les centaines de bêtises que j’ai faites chez mes grands-parents. Ma première cigarette fumée avec mon grand-père. J’ai en moi les souvenirs de ces vacances exceptionnelles. Le vélo, la sonnette, les pistes cyclables et le pays parfait. Je suis les larmes de ma mère lorsque notre voiture s’éloigne et que s’effacent du rétroviseur Opa et Oma, leurs mains balayant l’air en un au-revoir chatoyant. J’ai en moi le départ et la peur de ne plus jamais les revoir.

Je suis la fille de mon père. J’ai en moi la moustache qui pique de mon père, les gouttelettes d’eau qui viennent s’y suspendre. J’ai en moi l’odeur du tabac, la cigarette qu’il tient entre ses doigts et la façon si particulière qu’il avait de recracher la fumée. Je suis tous les grains de beauté de son dos. Je suis cette photo en noir et blanc : mon père sur son kayak bravant le tumulte de l’eau. J’ai en moi toutes les rivières qu’il a affrontées. Je suis les chansons du dimanche matin. J’ai en moi la mélodie du « Layla » de Eric Clapton, du « Record Lady » de Lyle Lovett et du « Perfect day » de Lou Reed. J’ai en moi les chatouilles aux pieds pour nous sortir du sommeil. J’ai en moi le vent qu’il créait en faisant valser mon drap avant de me border. Je suis les chouquettes et les « marchmallows ». J’ai en moi le coin du torchon coincé dans la poche arrière de son 501 lorsqu’il faisait des crêpes, et l’interdiction formelle de rentrer dans la cuisine à ce moment-là. Je suis son silence. Je suis sa discrétion. Je suis son insoumission. Je suis les milliers d’heures qu’il a passé à me masser les jambes lorsque la douleur me faisait pleurer et m’empêchait de dormir.

Je suis une lignée qui ne revient jamais en arrière. Je suis Bourbaki, mon arrière-grand-père. Je suis sa démesure, je suis son opulence, je suis son goût pour le jeu, je suis l’argent qu’il misait, je suis l’argent qu’il a perdu. Je suis son ivresse. Je suis toutes les femmes qu’il a aimées. J’ai en moi l’Occitan. J’ai en moi les vignes. Le vin coule en moi, coule à flot. Et je n’irai pas plus loin. Je suis ce village où s’est réfugiée ma grand-mère. Je suis la peur de la guerre. Je suis la seule ampoule de la maison, là où tout le monde s’agglutinait. Je suis le « chaw-chaw », je suis toutes ces expressions délicieusement exotiques. Je suis d’un autre temps. C’est l’anachronisme des croisements. Je suis le moulin sur la colline de St Chinian. Je suis le ruisseau qui avait l’air plus grand dans vos souvenirs. Je suis les figues poêlées au roquefort. Je suis la peur des soldats allemands. Je suis la fuite dans le maquis. J’ai en moi le long trajet en train qui arracha ma grand-mère de Paris pour se réfugier dans le Languedoc. J’ai en moi le poumon flétri, j’ai en moi le souffle court. Je suis la tuberculose. Je suis l’amour pour un autre que son mari. Les montagnes suisses et tout ce qui s’en suit.

Je suis l’autre grand-mère et nos dates réciproques. Je suis les cheveux qu’elle perd, sa peau qui pend, sa langue qui se perche. Je suis ses mains agiles et les aiguilles et les fils et les tissus qui volettent. J’ai en moi son affront. J’ai en moi sa foi. Je suis les anges, Bach, je suis la Passion. J’ai le front aussi haut que toi. Je suis ses mollets affûtés car je n’ai pas peur de l’ascension. Je suis son ego, j’ai en moi le goût de me raconter. J’ai la terreur des bombes et la peur tout court, qui ne me quitteront jamais. J’ai ce qu’on répète trop souvent et ceux qu’on oublie de nommer. Je suis ce corps de petite fille s’enroulant dans du papier journal pour ne plus avoir froid. Je suis les corps des deux petites filles que ton ventre a avalés. Je suis la mort qui revient alors même qu’on n’y pensait plus. Je suis toutes les maladies que tu as évitées. Je suis ta fille qui s’éloigne. Je suis les frontières qu’ont franchi les femmes de notre famille. J’ai en moi le goût des autres. J’ai en moi le dégoût aussi. La purge de ce que certains ont pu transmettre à leur descendance. Il faut se débattre ou se rabattre. Il faut parfois choisir son camp. J’ai choisi le camp de la réconciliation.