Mois : octobre 2012

Leçon n°15

« Si de légers griefs, voire de véritables reproches envers les parents de Patty ont pu se glisser dans ces pages, l’autobiographe reconnaît cependant ici sa profonde gratitude envers Joyce et Ray pour une chose au moins : ils ne l’ont jamais encouragée à être Créative dans un Domaine Artistique, comme ils l’ont fait avec ses soeurs. Que Joyce et Ray aient négligé Patty, aussi douloureux que cela ait pu être quand elle était plus jeune, semble maintenant de plus en plus insignifiant lorsqu’elle regarde ses soeurs, qui ont maintenant la quarantaine et vivent seules à New York, trop excentriques et/ou trop sûres de ce qu’elles valent pour pouvoir maintenir une relation sur le long terme, et qui acceptent toujours les subsides parentaux tout en courant après un succès artistique qu’on leur a fait miroiter. Il vaut mieux, après tout, avoir été considérée comme stupide et terne plutôt que brillante et extraordinaire. Quand Patty est un tant soit peu Créative, on ne lui reproche pas de ne pas l’être davantage ; au contraire, c’est une agréable surprise. »

 

Freedom, Jonathan Franzen

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Stéphanie et l’égo-thèque

 

Mon point de départ

Mes carnets

 

 

 

Mes études

Mon indignation

 

 

 

Mes voyages

 

 

 

Ma sainte

 

 

 

Mon bordel

 

 

Ma poésie

 

 

Ma référence

 

 

Mes incantations

 

 

Ma conclusion

 

 

Mes bibliothèques

 

 

 

 

 

Lidy et la maestro-thèque

*

Ceci est la bibliothèque de Lidy

Mais elle n’y est pas seule.

Elle y est hantée, elle y est complétée, elle y est prolongée.

Son pays natal.

Son mari.

Sa fille.

Chacun partageant, permettant ou permutant une langue.

D’une langue à l’autre, d’une rive à l’autre, d’un livre à l’autre.

Nous la suivons, nous suivons le cours de sa vie.

Polyglotte, elle va gratter dans sa grotte ce qu’il faut de substance à son art.

Nourrissant ainsi ses origines et ses épanchements.

On y guettera l’indice d’une certaine nostalgie.

On y verra que l’influence.

Et l’affluence de ces maîtres.

Harmonie des couleurs, de la forme et du fond, de la force de cette femme.

Il lui suffira de crier à la jetée que cette palette est la sienne

pour que vents et marées viennent saluer sa performance

de fille

d’étrangère

d’épouse

de mère

et de peintre.

*

Marie-Pierre et la filia-thèque

*

Ceci est la bibliothèque de Marie-Pierre.

Petits morceaux,

morceaux rassemblés,

du monde entier ici représenté.

Éparpillés ils auraient pu rester

comme ses enfants le sont ou l’ont étés,

parcourant le monde,

arpentant le monde,

 à tourner autour de leur origine.

Car cette femme a mis au monde loin,

loin de notre monde,

sur une autre terre,

et a ainsi transmis le goût

des chemins, des routes, des avenues

où le différent a meilleure saveur que le semblable.

Marie-Pierre est une femme, Marie-Pierre est une mère,

fière de ses enfants.

Elle les suis, de près ou de loin.

Elle les accompagne, de son corps ou de sa pensée.

Et pose soigneusement sur sa bibliothèque ce qui les lie.

Les pays,

les souvenirs,

les langues,

les idées.

On pourrait tisser une toile de ce qu’elle dispose.

Prendre une laine douce et forte, prendre une laine résistante et chaleureuse

et faire ce travail de lien.

Mais regardez bien, la toile, on la voit déjà.

*

Il y a cinq ans, « point de départ »

Réveil à 6 heures. Une douche rapide, à la coupelle. Comme une pratique rituelle qui marquera le début de chacune de nos journées par la répétition de ces gestes. La coupelle entre dans le seau. L’eau se déverse sur le corps. La coupelle entre dans le seau. L’eau se déverse sur le corps. Mon corps, ma peau, étendu, répandue. La mousse vient s’y frotter. L’eau vient s’y écouler. Et l’impur devient pur. Et le profane devient sacré. Nous chargeons notre sac unique, nous fermons la chambre et nous quittons l’hôtel en laissant la clé sur un bureau, avant d’enjamber le garçon d’hôtel qui dort à même le sol sous un drap blanc le recouvrant entièrement.

Il est 6h30, nous croisons de nombreuses personnes en tenue de travail. La route est, toujours, agitée, bruyante, bouillante. Il fait jour. Le soleil levant emplit la ville d’une douce lumière brumeuse. Nous montons dans un rickshaw. En chemin, nous croisons des personnes rampant sur la route, se traînant jusqu’à nous, jusqu’à tendre leurs moignons sous nos yeux. Je m’efforçais à ne pas sombrer dans une phobie tératologique.

La gare et ses agitations. Des chiens, des turbulents, des éclopés, un « nous » cherchant vivement le quai de notre train. Passerelle numéro cinq, noire de monde, noir indien. Le train arrive. Nous croisons nos camarades en coup de vent. C2. Nous courrons après notre wagon. Et nous atterrissons sur deux agréables sièges, sales, défoncés mais spacieux, qui seront nos repose fesses pour un spectacle de 4h30.

Nous traversons, la première heure, des bidonvilles sans fin. Chaque mètre, un homme, accroupi face à nous, nous offre le spectacle de sa défécation. Des écoliers. Des femmes faisant leur toilette à l‘eau s‘échappant d‘un pipeline. Des vaches. De la tôle à perte de vue. Puis, des champs, des rizières, et des huttes en paille plantées ça et là. Peu à peu, le paysage devient aride et gondolé. La pluie a creusé des crevasses dans la terre sableuse. Je m’endors, je me réveille, je me renseigne sur le pays, et nous petit déjeunons des biscuits secs.

Une fois arrivées à Gwalior, nous retrouvons Anaïs, Samuel et trois autres engagés. Derrière nous, un cortège d’indigènes, une étiquette Janadesh autour du cou, chantant à l’unisson des chants militants. Je ne comprenais pas encore qui étaient ces personnes, d’où elles venaient si nombreuses, et pourquoi elles semblaient plus abîmées que les autres indiens citadins que j’avais croisé.

Gwalior est une ville animée et tout aussi polluée que Delhi. Toute proportion mise de coté. Que la ville soit rectangle ou carré, qu’elle s’étende sur des kilomètres ou des mètres, la turbulence est la même. Les rues baignent dans une lumière jaune, jaune sable. Les poussières du sol rejoignent les poussières du ciel grâce aux mouvements verticaux des roues et des pieds. Tout se mélange. Mes perceptions et leurs agitations, leurs musiques et mes silences, leur curiosité et mon retrait. J’affiche une certaine distance alors que mon esprit est plein de liaisons. Pourquoi me regardent ils ainsi? Je porte le masque de l’indifférence. Il n’y a pas de différence entre eux et moi.

Nous nous installons dans une guesthouse. J’ai peur de marcher sur un cafard. J’ai peur de passer devant la télévision diffusant un match de criquet. J’ai peur de fumer une cigarette sur le perron. J’ai peur d’acheter une bouteille d’eau. J’ai peur de baisser mon derrière au dessus du trou béant des toilettes turques. J’ai peur de perdre les clés de la chambre. J’ai peur de découvrir mes épaules.

Après le déjeuner, nous montons au fort de Gwalior, pour une longue ballade sous la chaleur de cette après midi du premier Octobre. Cette première vue sur les hauteurs indiennes nous offre un beau patchwork de maisons colorées. Le fort est en ruine, mais la nature s’est étendue à travers, entre, par-dessus, devant, derrière. Partout, la végétation contrastant avec l’ocre des pierres, le tout baignant dans la lumière singulière d’un crépuscule indien. J’apprécie le silence, le calme, et le fait de pouvoir errer tranquillement sans aucune agression quelconque. Je suis redescendue avec une seule idée en tête : apprivoiser mes peurs. Réussissant à maîtriser leurs manifestations extérieures, il semblait que plus rien ne m’effrayait, que plus rien ne me heurtait. Nous étions deux. Il me fallait taire mes appréhensions, taire les extrapolations de ma paranoïa, taire mes craintes irrationnelles, pour que ma camarade de route n’en soit pas affecté. Masqué, mon visage ne reflétait aucune inquiétude. Il semblait que tout soit illumination.

Sous un immense chapiteau, la soirée d’introduction au Janadesh 2007 se déroule avec organisation et discipline. Nous venons de traverser une immense infrastructure à ciel ouvert, habituellement utilisée pour les foires. Circulaire, carrefours, nombreux, murs roses, toujours. En file indienne, plus de 25 000 personnes, tous porteurs d’un drapeau vert et blanc, se sont dirigées, en une procession, vers l’endroit où nous nous trouvons à présent. Face à une scène immense, tous se sont assis progressivement, en tailleur. Nous autres occidentaux avons été appelé à nous asseoir sur des chaises en plastique à gauche de la scène. VIP.

Lorsque nous longions les différents cortèges, j’entendais l’appel d’un peuple solidaire. « La terre est notre ressource! », « Du pouvoir et des terres aux femmes! », « Longue vie à Ekta Parishad! ». Quelle cohérence, quelle unité. Les larmes me montent aux yeux. Tous ces cris, tous ces cœurs, ces visages souriant, tous déterminés à parcourir ces 350 kilomètres pour une même cause, leur cause commune, la condition de leur survie, leur substance vitale. Et les femmes, les femmes ne marchent pas avec les hommes, sont ainsi mises en valeur et peuvent s’exprimer de leur propre voix.

(Je ne suis pas anthropologue

Je suis poète

Je ne peux maintenir

Un regard distancé

Sur la diversité de l’humanité

De notre humanité.)

Des chants, des musiques, des slogans, la présentation de chaque État participant, de chaque étranger mobilisé. Photo de la troupe occidentale, applaudissements, remerciements. Intervention de chaque personnalité importante. Magnifique assemblée. Et me voilà plongée dans une occasion, celle de me risquer au militantisme.

« Il existe bien des espèces et bien des formes de vocation, mais l’essence et le sens de l’aventure qu’on vit ainsi restent toujours identiques : ce qui éveille l’âme, la métamorphose ou la sublime, c’est toujours qu’à la place des rêves et des pressentiments intimes soudain un appel du dehors, un fragment de réalité s’impose et agit. » Hermann Hesse, Le Jeu des perles de verre.

Jai Jagat!