Mois : mars 2013

Mains, bout à bout, marabout

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J’ai 3 ans, il me semble, peut-être un peu plus, je suis dans la cour de l’école maternelle, assise sur un banc, un banc froid et dur, de la pierre, mes mains sont posés sur le bord de ce banc, un des bords de ce banc, pourquoi celui-là et pas un autre, il faut bien se tenir lorsque les jambes se balancent dans le vide, et puis vient le tricycle, à toute allure, droit sur le banc, à toute allure, et vient s’écraser sur mon petit doigt de rien du tout.

Je n’ai jamais su le nom des doigts. Je sais bien que le petit doigt s’appelle l’auriculaire mais les autres, rien y fait, je ne peux pas les nommer. Je n’ai jamais su retenir le nom de chacun de mes doigts. C’est parfois embarrassant, je me demande surtout ce que je vais bien pouvoir dire à mon fils. Alors le doigt en question, c’est le doigt qui pointe. Qui désigne. Qui indique. C’est peut-être pour ça.

Je me souviens surtout de l’odeur de l’éther. Et puis du moment où il fallut retirer les points. L’essentiel pour eux était que mon doigt soit au complet. Je n’avais pas perdu le bout de mon doigt. Ils me l’avaient recousu avec du joli fil doré.  Mais mon doigt jamais ne ressembla à mes autres doigts. C’était mon petit doigt handicapé. Celui que je cachais. J’ai toujours fumé de la main gauche, pris les objets ou les mains de la main gauche, bu de la main gauche. Il ne fallait pas le montrer. Ce petit doigt handicapé. Le stylo et le couteau me posaient un gros problème. Il allait être vu. J’usais de multiples stratégies pour que le regard des autres n’atterrissent pas sur lui. Mon petit doigt handicapé.

Puis le temps est passé, j’en ai eu marre de m’en soucier, alors je me suis mise à fumer de la main droite, boire de la main droite, toujours écrire de la main droite, et couper ma viande en posant mon doigt le long du couteau, comme il faut, comme ils disent. Et les regards se posaient, puis se détournaient, je me sentais effrontée, rebelle, je défiais quelque chose. De toute façon, les autres faisaient comme s’ils n’avaient rien vu. Alors autant ne plus m’embarrasser de mon propre embarras.

Je voulais que mes mains fassent leur vie, aient une vie bien à elles. Qu’elles s’usent, qu’elles souffrent parfois, qu’elles gardent certaines teintes et certaines tâches, qu’elles m’accompagnent en riant, qu’elles soient fières de ce qu’elles touchent, frôlent, caressent, qu’elles aillent vers le sensuel sans devoir prendre sur elles.

 

Elle ne s’apparente pas à la fille que j’aime, mais elle ressemble à cette goutte d’eau, au creux de ma main, que j’observe, soudain absorbée par ma peau. Elle fait partie de moi.

Au retour d’un long voyage, des bulles se forment sur la paume de mes mains. Petites bulles, qui se remplissent d’eau, petites bulles qui prennent un certain volume, puis éclatent, laissant un trou, ouvert, sur ma chair, rouge, multiple petits trous de rien du tout qui finissent par se refermer, ma peau pour un temps lisse, puis les bulles reviennent, et recommencent l’éclosion, les cratères, le canyon. Je n’ai pas su quoi en faire, à part me laisser aller à la démangeaison et arracher croûtes et peaux. Je n’ai pas su quoi soigner puisque je n’avais rien à guérir. Mais j’ai su quoi en penser. Voilà que disparaissaient les lignes de mes mains.

Pendant plus d’un an, j’ai brouillé les pistes, effacé passé comme avenir, ne me fiant qu’à ma déroute, jeté la boussole au feu, me perdant coûte que coûte, dans la désorientation de mon existence.

Les bulles finirent par cesser de m’obséder et je devins lisse comme une peau de bébé. A qui je donnais naissance?

 

J’aime les marques. Je regarde mes griffures, mes coupures. Je caresse mes cicatrices, comme le jour où je me suis coupée le doigt qui indique, celui de la main gauche, en voulant couper un avocat, fallait bien que je me défende. Je garde le violet du chou rouge sous mes ongles, comme la terre, comme la terre. Mes mains vieillissent, comme le reste. J’écris toujours des mots, des croix sur le dos de ma main, la fillette me demande « pourquoi? », je réponds « parce que je n’ai pas de tête », mon fils réplique « mais si tu as une très grosse tête », alors je précise « je n’ai pas de mémoire ». Mes mains finissent toujours par me le rappeler.

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Taizé, le souffle chaud

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Qui part du sacrum, là où tu as perdu ta queue, qui part du sacrum et remonte le long de ta colonne, vient réchauffer tes lombaires, s’installe en chacune de tes vertèbres, va se hisser jusqu’aux dorsales pour mieux se percher sur tes épaules, et là ça te revient, tu te souviens que tu peux te redresser, à présent, personne ne te scrute d’un air de rien, tu peux te redresser, là, dans cette église, là où tu ne voyais que bouches ouvertes, glandes suintantes, pieds gonflés, postures soumises, regards baissés, il existe une toute autre réalité, une gloire à l’autre, aux Dieux et aux orifices, écoute ce chant si doux, écoute l’onctuosité de cette mélodie, on y sent le sein maternel, la main tendue, le sourire bon, la parole juste, elles sont loin les croisades et les barricades, loin derrières eux, si purs, si avancés sur le chemin de la paix intérieure, il y-a-t-il vraiment quelqu’un dans cette salle pour me ramener à la terre?, le sacré comme le sang impulse, il fait si froid dehors, le sacré te ramène à la vie, et dehors tu t’en vas, marcher dans la boue, écouter ses entrailles, mettre la main dans sa glu, écouter son suintement, sentir le lien, rester ainsi, bien vivante, attendre que quelqu’un vienne t’apprendre la base, le socle, le premier pas, l’élan est bien là, la force aussi, tu tapes des mains, une fois, deux fois, tu sautes à pieds joints et tu tapes des pieds, une fois, deux fois, à la troisième fois la terre gicle de tes chaussures et vient peindre le sol de sa couleur rouge, alors tu souris, on peut s’amuser ainsi toute une vie, tout devient simple, immédiat, ici et maintenant.

 

 

 

Leçon n°17

« Et je me suis mise à vieillir à toute allure, il me fallait faire quelque chose pour ne pas rester ainsi agenouillée dans la succession des clients, dans cette chambre où je passais tout mon temps, et puis j’étais en analyse avec un homme qui ne parlait pas, quelle idée d’ailleurs d’avoir voulu m’étendre là, sur un divan alors que toute la journée il me fallait m’allonger dans un lit avec des hommes qui devaient avoir son âge, des hommes qui auraient pu être mon père, et comme cette analyse ne menait nulle part, comme je n’arrivais pas à parler, muselée par le silence de l’homme et par la crainte de ne pas bien dire ce que j’avais à dire, j’ai voulu en finir avec lui et écrire ce que j’avais tu si fort, dire enfin ce qui se cachait derrière l’exigence de séduire qui ne voulait pas me lâcher et qui m’a jetée dans l’excès de la prostitution, exigence d’être ce qui est attendu par l’autre, et si le besoin de plaire l’emporte toujours lorsque j’écris, c’est qu’il faut bien revêtir de mots ce qui se tient là derrière et que quelques mots suffisent pour être lus par les autres, pour n’être pas les bons mots. Ce dont je devais venir à bout n’a fait que prendre plus de force à mesure que j’écrivais, ce qui devait se dénouer s’est resserré toujours plus jusqu’à ce que le nœud prenne toute la place, nœud duquel a émergé la matière première de mon écriture, inépuisable et aliénée, ma lutte pour survivre avec une mère qui dort et un père qui attend la fin du monde. »

 

Putain, Nelly Arcan

Marjorie et la terra-thèque

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Ceci est la bibliothèque de Marjorie.

Marjorie est une femme à la crinière de feu et aux mains de terre.

Elle ne perd jamais de vue l’océan et se frotte volontiers au vent.

Marjorie est une femme qui célèbre l’élément,

et son essence sent le patchouli.

Marjorie malaxe.

Elle use de son corps sans que ne s’use sa volonté à modeler la terre.

Pour en faire un contenant

ou un récit.

Pour en faire un trait d’union entre les êtres

ou un art de vivre.

Il lui faut du temps vide et froid

 pour entendre ce qu’elle est,

et des années de vie pleine et chaude

pour devenir ce qu’elle est.

Et elle y parviendra,

racines ancrées,

esprit vagabond,

corps intermédiaire,

modelant,

devenant.

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Oma et la Théo-thèque

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Voici la bibliothèque d’Oma.

Oma Fémie comme un autre pays, loin au-delà de quelques frontières.

Dans Oma, il y a om et la vibration venant de chants hindoues.

Dans Oma, il y a « a » – appuyé, appuyé – et résonne le hosanna d’autres églises.

Il s’agit de croyances.

Il s’agite une foi.

Une fois renversé le monothéisme,

Une fois répandu le polythéisme,

on chantera les louanges de œcuménisme.

L’euphémisme se laissera alors aller à la danse silencieuse de ceux qui se lient.

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