Mois : juillet 2013

Leçon n°27

« Peut-être notre nature incite-t-elle à considérer les jeux de l’imprévu comme beaucoup plus vains et arbitraires qu’ils ne le sont en réalité. Ainsi, chaque fois, par exemple, que, dans un récit ou dans un poème, l’imprévu sembler jouer en accord avec une secrète intention du destin, nous accusons volontiers l’écrivain de vice romanesque. Et, dans la vie, certains évènements imprévus, en eux-mêmes naturels et simples, nous apparaissent, à cause de notre disposition du moment, extraordinaires ou carrément surnaturels.

Supposons même que, en ce jour fatal de mon anniversaire, par un instinct inconscient, mon unique ami ait perçu de loin mon désespoir, et qu’il soit accouru à cause de cela… Eh bien! même un hasard de ce genre, si l’on écoute la raison et la science, ne devrait nullement sembler un miracle. Quand même les hirondelles et leurs semblables, simples créatures migratrices, ont toutes seules l’intuition du moment où il faut partir et qu’elles trouvent leur route sans qu’on la leur ait le moins du monde enseignée!

Mais pour moi, l’arrivée de ce voyageur inattendu, venu soudain me surprendre sur cette plage, produisit un effet si romanesque que, tout d’abord, plutôt qu’à une présence vivante, je crus à une hallucination! A la vue inopinée de ce camée, mon fameux cadeau à mon père nourricier Silvestro et preuve évidente de son identité, je restai sans souffle. Comme si soudain là, sur cette plage, venait d’être exhumée sous mes yeux une Vallée des Rois ou quelque chimère semblable enterrée. »

 

Elsa Morante, L’Ile d’Arturo

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A chacun sa -thèque / Genèse et essence

 

Charlène et la soufflo-thèque

Marie-Pierre et la filia-thèque

Lidy et la maestro-thèque

Stéphanie et l’ego-thèque

Anaïs, Sam et la globo-thèque

Carole, Nine et la fémina-thèque

Isabelle et la sceno-thèque

Souleyman et la puero-thèque

Oma et la théo-thèque

Marjorie et la terra-thèque

Françoise et la pli-thèque

Armand et la poé-thèque

Sultana et la psy-thèque

Kiki et la trianglo-thèque

Thésée et l’arto-thèque

            Mon projet « A chacun sa -thèque » a commencé en Septembre 2012 avec un article publié sur mon blog « A la recherche de Sophie Calle », article intitulé « Charlène et la soufflo-thèque », en hommage à une amie voyageuse et lectrice, qui rend les livres nomades, qui sème les livres au grès de ses haltes, au fil de son itinérance. J’avais trouvé sur internet une photo d’une bibliothèque extraordinaire, qui symbolisait la lecture comme une ascension. Charlène, qui n’avait pas de maison ni de bibliothèque, fut touchée par la justesse du texte et le fantasme de cette bibliothèque idéale.

            C’est alors que me vint l’idée de photographier des bibliothèques. Je m’imaginais me rendre chez des personnes, connues ou inconnues, passer une ou deux heures chez elles, parler du livre, de la littérature, de leurs préférences en terme de lecture, puis de prendre en photo leur bibliothèque et d’en faire un article sur mon blog. Le concept m’est venu spontanément. Un prénom, une thématique accolée à la « -thèque », une mosaïque de photos présentant les détails de la bibliothèque, un texte poétique autour de la personne qui a composé cette bibliothèque, écrit à partir de ma propre interprétation de la bibliothèque, et enfin, une vue globale de la bibliothèque.

            Je lançais alors un appel à bibliothèque sur mon blog, sur ma page Facebook et dans mon réseau via mail.  Les premiers retours ne tardèrent pas à arriver. Ma première expérience fut chez une inconnue. L’excitation de cette première fois reste mémorable. Tout était alors à construire. Comment me présenter ? Comment dérouler le fil de la rencontre? Comment prendre les photos ? Comment quitter la personne ? Comment écrire le texte ? Comment présenter le tout à la personne ? Comme souvent, ce qui est à construire se construit intuitivement. Je n’avais qu’à être et accueillir pour que tout se passe comme la personne en face de moi et moi-même l’espérions. Je me sentais anthropologue, photographe, écrivain, artiste. Je touchais enfin à la totalité de mes personnalités. J’étais enfin entière en un projet.

            Je me suis rendue chez des personnes de mon entourage : tante, amie, fils, grand-mère, voisine,… J’ai même consacré un article à ma propre bibliothèque. Au fil des rencontres et des invitations, je rencontrai aussi des inconnus. Aucune des 15 entrevues ne s’est passée de la même façon. Je suis parfois restée seule face à la bibliothèque, ou observée par le propriétaire des lieux. J’ai parfois discuté une heure avec mon hôte de sa vie et de ses avis, pour finir par prendre quelques photos en 5 minutes. J’ai aussi vécu une dissection d’une bibliothèque dans tous ses détails qui permettait à la personne de révéler tous les pans de sa vie. J’ai aussi pris des photos en cachette sans consulter la personne chez qui je logeais.

            Alors, accueillir l’imprévu, l’imprévisible, la rencontre, l’humain. Et oser. Oser interpeller l’autre, oser lui demander l’autorisation, oser frôler l’intime, oser plonger dans l’intime. Et se faire toute petite. Respecter la pudeur. S’obliger au silence. Laisser l’autre être le maître de l’instant. Accueillir, toujours accueillir. Et respecter mon intuition. Être au plus près de ce que je ressens, de ce qui vibre en moi lorsque j’écoute et observe cette personne. Sans oublier l’atmosphère du lieu, la matière des livres, les couleurs, l’ordre, les mots. Et extraire. Dans les livres, leur titre et leur disposition, extraire l’essence de la personne. Comme le disait Armand Dupuy, « on apprend beaucoup sur la personne à qui appartient la bibliothèque, bien sûr, mais il me semble aussi, grâce aux photos, qu’on apprend sur celle qui l’observe. » Oui, découvrir mes obsessions et mes passions, à travers ce que mon œil retient de cette mosaïque de livres. Et enfin, offrir à l’autre un certain regard sur sa personne. Mais, comme me le confiait Thésée : « C’est étrange comme la fragmentation rend impersonnel les choses les plus intimes. C’est rassurant de se reconnaître et de ne pas se voir ». Être dans l’intime tout en respectant l’intime.

A la recherche de Sophie Calle

J’ai rencontré Sophie Calle je ne sais plus ni où ni quand ni comment. Mais je l’ai rencontré, je l’ai découverte de mon ignorance et je l’ai apprécié. J’ai apprécié ses travaux, sa subjectivité et son courage. Comme elle, je me sentais habitée par une vision poétique de monde. Je la voyais utiliser sa vie comme matière première et j’accueillais son travail comme une autorisation. Comme elle, je voulais faire de ma vie mon œuvre, en utilisant tous les supports possibles. Grâce à elle, je pris mon courage à deux mains et je laissai carte blanche à ma folie douce.

J’ai fait quelques bêtises, j’ai fait quelques rencontres, j’ai fabriqué de l’insolite, j’ai construit de l’extraordinaire, et ça me faisait vibrer. Par exemple, c’est dans cette période de ma vie que j’ai concrétisé le projet « Que lis-tu inconnu ? ». J’étais pleine d’idées et d’envies. Je sentais que la démarche « callienne » entrait en moi et que j’en faisais une philosophie de vie, une façon d’aborder l’Autre, les choses, mais aussi les évènements et les émotions.

A l’époque, je voulais écrire un livre qui s’appellerait « A la recherche de Sophie Calle », dans lequel je raconterais l’enquête qui me mènerait jusqu’à elle. Bon, si j’écrivais sur des post-it chacun de mes projets j’en serais ensevelie…  Mais, il y a 2 ans, alors que la passion du « jeu » me reprit, après une longue pause consacrée à ma grossesse et aux premiers mois de mon fils, j’ai réalisé que cette perspective me tenait trop à cœur pour continuer ainsi à l’ignorer, et plutôt que le livre, j’ai choisis le blog. Plus interactif. Plus indulgent face au temps. Plus près de mon emploi du temps. Ainsi, j’ouvris un blog s’appelant « A la recherche de Sophie Calle et je partis à la recherche de cette grande dame.

Première étape. Je tape « Calle » dans Nom et « Sophie » dans Prénom à la rubrique « Qui » des Pages Blanches. Et décide d’envoyer une lettre à ces quatre Sophie Calle de France, pour les informer de l’existence du blog. Rien de plus. Jamais je n’obtiendrais de réponses.

Deuxième étape. Je parcoure le cimetière Montparnasse de mon appareil de photo, sachant que sa mère y est enterrée et que souvent Sophie Calle vient s’y promener. Je pense à poème, dans lequel je m’adresse à Sophie Calle pour lui expliquer ma démarche. Ma démarche se précise. Il ne s’agit pas tant de la trouver, physiquement. Sophie Calle est un prétexte, mon alibi. Derrière l’extravagance de mon enquête se trouve un exercice de style et un entraînement à être moi-même.

Troisième étape, je me rends à l’exposition de Sophie Calle en Avignon, exposition intitulée « Rachel, Monique » où, pour la première fois, elle convie la figure de sa mère dans une proposition artistique, mêlant installation et performance. Je sais qu’elle sera présente, lisant les journaux intimes de sa défunte mère. Je m’y rends avec une lettre, lettre que je lui remettrais. Cette journée auprès d’elle m’a aidé à me positionner. Sur le chemin du retour j’écris ces mots :

« Une nouvelle ère a commencé depuis le mois de Janvier, l’ère de la joie conquise et de la peur de rien. J’ai définitivement compris l’attitude à habiter. Et je crois que Sophie Calle représente tout à fait cet état. Un état d’enfance, c’est indéniable, avec ce qu’il y a d’érotique en la femme, ainsi que l’obsession masculine à vouloir aller au bout de ce qu’on entreprend. Une sorte d’état hybride, métissage de tous les âges et de tous les genres, pour ainsi baigner dans l’universel et réussir à toucher l’autre avec ce que nous vivons tous, inévitablement, au cours de notre vie. Sans pour autant être dans la vulgarité et le vulgarisé. J’ai eu, durant ce temps passé en ce lieu, en sa compagnie, le sentiment puissant que j’étais faite de la même matière. Les seules choses qui nous différencient sont l’expérience et la visibilité. Je suis une artiste autant que Sophie Calle l’est. C’est en cela qu’elle m’a rendu plus forte. Elle m’a offert la possibilité de ne plus remettre cela en question, et d’avancer, enfin, sûre du chemin que j’ai pris il y a déjà pas mal d’années, et sur lequel je me suis arrêtée trop longtemps, par peur de faire fausse route. Mais l’état m’a rattrapé et mon contexte me permet désormais de l’exprimer. Elle vient de là la joie, elle vient de là. Je la tiens, fermement. Et le pas de plus en devient plus dansant. En attendant Sophie Calle sans attendre Stéphanie Quérité. »

Je ne ressentais plus le besoin de chercher Sophie Calle à l’extérieur, je l’avais trouvé à l’intérieur. Et un mois plus tard, je me lançais dans mon travail de photographies des bibliothèques.

Sa chambre à elle

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C’était épistolaire, comme à mon habitude, une lettre posée sur son lit,. C’était aussi comme « aller au bout d’une démarche », et la balle est définitivement dans son camp. C’était poisseux, plein de monde, chaleur étouffante, sa main sur mon épaule pour que je la laisse passer. Et puis c’était drôle, parce qu’elle est vraiment drôle.

 

Avignon 2013, on prend les mêmes et on recommence. Je me suis rendue à l’exposition de Sophie Calle, « Chambre 20 », à l’hôtel Mirande, aux pieds du palais des papes. Une chambre investie, des histoires disséminées, des objets parsemés, et sa présence, ondulante.

Je lui ai écrit une lettre, j’ai posé cette lettre sur son lit, elle s’est allongée sur son lit, elle a lu la lettre et je suis partie.

 

La seule satisfaction que je retiens de cette expédition est la conviction d’être allée au bout d’une démarche. Je ne suis pas dans l’audace absolue. J’aurai pu, m’allonger ou m’asseoir auprès d’elle et lui dire, simplement, tranquillement, ce qu’il en est. Mais j’ai été dans l’incapacité de bousculer cette limite. Telle est ma nature. Ici je me respecte. Je suis dans l’invitation silencieuse. A son tour de me surprendre, ou s’arrêtera là l’aventure.