Mois : septembre 2013

Leçon n°29

« Où aller chercher les mots d’un tel récit et ne vaudrait-il pas mieux, parfois, se priver d’avoir des enfants plutôt que de prendre le risque de devoir un jour les entretenir de faits abominables? »

 

Marie Ndiaye, Ladivine

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Sainte Euphémie

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Euphémie est nommée de eu, qui signifie bon, et phainen, qui signifie briller. Bonne femme, femme honnête, utile et agréable, car le bon a ces trois qualités. Sainte Euphémie fut utile par sa manière de vivre, honnête par l’excellence de ses mœurs, et agréable à Dieu par la contemplation des choses du ciel.

Euphémie vient également de euphonie, qui veut dire son agréable. Or, on obtient un son agréable de trois manières : avec la voix, comme dans le chant ; en pinçant, comme dans la cithare ; avec le vent, comme dans l’orgue. De même, Sainte Euphémie rendit des sons doux à Dieu, avec la voix de ses bonnes œuvres, avec ses bonnes actions, et avec le souffle de la dévotion intérieure.

St_Euphemia

Euphémie, fille d’un sénateur, voyant les tortures subies par les chrétiens au temps de Dioclétien (empereur romain au début du IVème siècle) , courut chez le juge Priscus, et se confessant chrétienne, animait, par l’exemple de sa constance, les cœurs des hommes eux-mêmes. Or, quand le juge faisait massacrer les chrétiens successivement, il ordonnait que les autres y assistassent, afin, que la terreur les forçât à immoler aux dieux, en voyant leurs frères déchirés si cruellement. Comme il faisait décapiter avec cruauté les Saints en présence d’Euphémie, celle-ci, qui ne cessait d’encourager les martyrs à souffrir avec constance, se mit à crier que le juge lui faisait affront. Alors Priscus fut réjoui, dans la pensée qu’Euphémie voulait consentir à sacrifier. Lui ayant donc demandé quel affront il lui faisait, elle dit: « Puisque je suis de noble race, pourquoi donnes-tu la préférence à des inconnus et à des étrangers, et les fais-tu aller les premiers à J.-C., pour qu’ils parviennent plus tôt à la gloire qui leur a été promise ? » Le juge lui répondit : « Je pensais que tu avais repris ton bon sens et je me réjouissais de ce que tu t’étais rappelé et ta noblesse et ton sexe. »

Elle fut donc renfermée eu prison et le lendemain elle fut amenée sans être attachée, avec ceux qui étaient garrottés. Elle se plaignit de nouveau très amèrement, de ce que, malgré les lois des empereurs, on lui eût fait grâce des liens à elle seule. Alors elle fut broyée de soufflets et renfermée en prison. Le juge l’y suivit et voulut lui faire violence, mais elle lutta contre lui comme un homme, en sorte que, par la permission de Dieu, une des mains de Priscus se contracta. Il se crut sous le pouvoir d’un charme, et il envoya le prévôt de sa maison à Euphémie afin de voir si, à force de promesses, il ne lui ferait pas donner son consentement.

Mais cet homme trouva la prison close ; il ne put l’ouvrir avec les clefs, ni la briser à coups de hache ; enfin, saisi par le démon, il put à peine s’échapper, en poussant toutefois des clameurs et en se déchirant lui-même. Plus tard on fit sortir Euphémie et on la plaça sur une roue dont les rais étaient remplis de charbon, et le maître des tourments, qui était au milieu de la roue, avait donné à ceux qui la tiraient tel signal pour que, au bruit qu’il ferait, tous ensemble se missent à tirer et qu’ainsi à l’aide du feu qui jaillirait, les rais missent en lambeaux le corps d’Euphémie. Mais, par une permission de Dieu, le ferrement qui retenait la roue tomba de ses mains, et fit du bruit; aussitôt les aides se mettant à tirer, la roue broya le maître des tourments et fit qu’Euphémie, debout sur la roue, fut conservée sauve et intacte. Alors les parents de cet homme, tout désolés, voulurent, en mettant du feu sous la roue, brûler Euphémie et la roue tout à la fois ; la roue brûla en effet; mais Euphémie, déliée par un ange, fut aperçue debout sur un lieu élevé. Appellien dit au juge : « Le courage des chrétiens n’est vaincu que par le glaive; aussi je te conseille de la faire décoller. » On dressa donc des échelles, et comme quelqu’un voulait lever la main pour saisir la sainte, à l’instant, il fut tout à fait paralysé et on put à peine le descendre à demi mort.

Martyrdom_of_St._Euphemia

Un autre cependant, nommé Sosthène, monta mais il fut converti aussitôt par Euphémie à laquelle il demanda pardon : il dégaina donc son épée et cria au juge qu’il aimait mieux se donner la mort à lui-même que de toucher une personne défendue par les anges. Enfin elle fut descendue et le juge dit à son chancelier de rassembler tous les jeunes libertins afin qu’ils fissent d’elle à leur volonté jusqu’à ce qu’elle défaillît d’épuisement. Mais celui qui entra où elle était, voyant beaucoup de vierges de grand éclat et priant autour d’elle, se fit aussitôt chrétien. Alors le président fit suspendre la vierge par les cheveux, mais comme elle n’en restait pas moins inébranlable, il la fit renfermer en prison, défendant de lui donner de la nourriture, afin que, au bout de trois jours, elle fût écrasée comme une olive entre quatre grandes pierres.

Mais Euphémie fut nourrie par un ange, et le septième jour ayant été placée entre des pierres fort dures, à sa prière ces pierres-là même furent réduites en une cendre menue. En conséquence le président, honteux d’être vaincu par une jeune fille, la fit jeter dans une fosse, où se trouvaient trois bêtes assez féroces pour dévorer un homme entier. Mais elles accoururent auprès de la vierge pour la caresser, et, disposèrent ensemble leur queue de manière à lui servir de siège, et confondirent mieux encore le juge témoin de ce fait. Le président faillit en mourir d’angoisse; mais le bourreau étant entré pour venger l’affront de son maître, enfonça une épée dans le côté d’Euphémie et en fit une martyre de J.-C. Pour récompenser le bourreau, le juge le revêtit d’un Habit de soie, lui mit au cou un collier d’or, mais en sortant, il fut saisi par un lion qui le dévora tout entier. Ce fut à peine si on retrouva de lui quelques ossements et des lambeaux de vêtement ainsi que le collier d’or. Le juge Priscus se dévora lui-même et fut trouvé mort.

Or, sainte Euphémie fut enterrée avec honneur à Chalcédoine ; et l’on dut à ses mérites la conversion de tous les Juifs et des Gentils de cette ville. Elle souffrit vers l’an du Seigneur 280. Saint Ambroise parle ainsi de cette vierge dans sa préface : « Cette illustre vierge, cette glorieuse Euphémie, conserva la gloire de la virginité et mérita de recevoir la couronne du martyre. Priscus son adversaire est vaincu. Cette vierge sort intacte d’une fournaise ardente, les pierres les plus dures reviennent à l’état de cendre ; les bêtes féroces s’adoucissent, et se baissent devant elle : sa prière lui fait surmonter toute espèce de supplice. Percée en dernier lieu par la pointe du glaive, elle quitte sa chair qui était sa prison pour se joindre avec liesse aux chœurs célestes. Que cette vierge sacrée, Seigneur, protège votre Église; qu’elle prie pour nous qui sommes pécheurs : puisse cette Vierge pure nourrie dans votre maison vous présenter nos vœux. »

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Cette histoire n’est pas de moi, je n’en savais rien jusqu’à aujourd’hui. Mais cette histoire est en moi, puisque résonne en ce prénom l’écho d’une filiation. Euphémie, Euphémia, prénom de ma mère, de ma grand-mère et de mon arrière-grand-mère. Prénom héritage, prénom quête, prénom honneur, prénom subtil, prénom au-delà.

Le choix d’un nouveau déménagement pour une nouvelle vie dans une nouvelle ville s’est fait sans crainte puisque la chapelle Sainte Euphémie surplombait Saint Uze. Je me savais protégée par le symbole.

Maintenant que j’ai fait sa connaissance, je sais que cette chapelle  pourrait être le lieu d’un certain recueillement. Lieu d’horizons et de racines. Lieu d’élévation et d’inspiration. Mon lieu espace. Mon lieu oxygène. Mon pèlerinage et ma thérapie.

Cette histoire n’est pas la mienne mais je remercie la vie de mettre sur mon chemin un croisement d’une telle beauté.

 

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Florence et la méta-thèque

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Ceci est la bibliothèque de Florence

où l’on met de côté la pensée binaire

pour s’attarder sur la voie du milieu.

A mille lieux de la France, rencontrer l’Orient

et tranquillement, revenir,

pour préférer les interstices.

et aller au-delà des pensées parasites.

Se retourner sur Impermanence et Vacuité,

en pleine conscience du changement.

Ici, les livres montrent le chemin de la connaissance,

de soi, des autres.

Puis méditer.

Et être.

Avec ses amulettes et ses boîtes ouvertes.

 

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Sylael et l’union-thèque

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Ceci est la bibliothèque de Sylael

où la passion est promesse d’abondance,

où le méticuleux est chemin de grandeur

où les détails racontent mille histoires,

où les mains permettent la fusion des contradictions.

L’objet surprend,

poussières et matières que vieillit le temps.

L’objet apprend,

symboles et langages que bénit le temps.

Il y a en cette union du papier et du métal,

l’alliance des contraires,

fragilité indomptable,

fer forgé par le grain de la page

mots imprimés dans la permanence de l’acier.

On y voit le masculin et le féminin,

dans l’unité créatrice.

Plier, coller, souder.

Rechercher, ajuster, transformer.

Ici le livre comme l’être ne se contentent pas d’être alignés.

Ici l’être comme le livre se lient à tout ce qui les honorent.

 

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Leçon n°28

« Un seul arbre obsède et bouche la vue qui me

rappelle habite ce qui t’empêche. Tout n’est que

poudre et poussière à travers du temps plié.

L’obstacle s’accumule entre l’oeil et la main – c’est

la terre montée, l’eau fracassée – la tête et mon dos

passent avec comme on succède à soi-même. »

 

Armand Dupuy, Mieux taire

Ma déclinaison du voyage

 

« Ballottements du train, mère seule avec trois enfants, migration, nuit de transition, puis. C’est au franchissement de la frontière, frontière que nous traversions en un décompte, que nos éclats de rire venaient briser la nostalgie et le sentiment d’exil de notre mère. Car voilà que nous parlions sa langue. Car voilà que nous étions obligés de parler sa langue. Puisque nous étions en ses terres. Puisque nous nous devions de respecter son origine. Ce sont de ces trajets que me viennent le goût du voyage, du mouvement, de la mobilité, cette douce mouvance d’une trajectoire qui tangue. C’est en voyant ma mère ainsi libre et nomade, ni d’ici née d’ailleurs, que j’ai appris à ne dépendre de personne. C’est grâce à ma mère-hirondelle que j’ai appris à fixer mon être au grès des saisons. Qu’une fois ici une fois ailleurs, je serais toujours celle qui viendrait d’elle. C’est elle qui m’a appris que rien ni personne ne m’empêcherait de. L’exil a ceci d’enivrant qu’il nous ouvre le monde sans nous fermer le cœur. Puis, dire, dénoncer, faire, aimer, créer, crier, procréer, partager, aider. »

 

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J’ai pris un train seule, alors que je n’avais que 10 ans, pour traverser une frontière, quittant là une tante pour retrouver plus loin ma mère, avec dans ma main la liste des noms de gare que j’allais traverser le cœur battant.

 

J’ai fumé dans le wagon d’un vieux train reliant le Sud au Centre, dont les murs, les rideaux et le sol s’accordaient à l’odeur de la cigarette qui me faisait patienter.

 

J’ai pleuré dans un train traversant une nuit peu banale, mes larmes comme celles du monde coulaient le long de la fenêtre séparant nos élans suspendus.

 

J’ai regardé mille paysages en pensant à ceux que je quittais, ceux que je retrouvais, ceux qui disparaissaient.

 

Je suis allée jusqu’à Istanbul, traversant l’Italie et la Grèce, vivant chaque pays en ses veines, vivant chaque frontière comme une coupure, saignant de chaque identité rencontrée, pour arriver, pure et alignée, aux portes de l’Asie.

 

J’ai passé 36 heures dans un même train, profitant de ce huit-clos pour maltraiter mes nerfs, entourée par un microcosme indien qui, sans le savoir, révélait sa suprématie par tant de patience.

 

J’ai parcouru trois wagons en courant pour expulser le symptôme d’une grossesse dans les toilettes d’un train lancé à toute vitesse sous les Alpes.

 

J’ai traversé des kilomètres en train avec mon fils, en France, en Hollande, en Israël, et malgré leurs différences, nous les avons tous décorés de miettes, de confettis, de salive et tant d’autres substances.

 

J’ai pris des centaines de trains sans jamais m’en lasser. Le train fait parti de moi, de ma façon d’appréhender la distance et d’envisager le voyage. Et pourtant, c’est avec l’avion que j’ai vécu intensément le voyage.

 

Alors voyager. Forcément atterrir. Être loin. Le plus loin possible. Bouleverser l’ordre de mon intimité. Me perdre. Me laisser bercer, agresser, surprendre, attirer par une langue étrangère. Me trouver dans le regard d’une passante. Voyager. M’éloigner. Me perdre. Atteindre l’imperceptible. Goûter l’autre. Marcher. Être dans l’intuition et le sensible. Oublier ce qui me retient. Être en mouvement. Glisser vers l’incompréhensible. Être au plus près de ce qui me nourrit. Et recevoir de vives inspirations.

 

J’ai fait l’expérience du voyage plus d’une fois. Je sais ce qu’il m’apporte, je sais ce qu’il éveille en moi. Je sais aussi la tempête qui m’attend chez moi. Je sais qu’on ne revient jamais indemne. Je sais le pouvoir du voyage. A déplacer, ouvrir, imposer, disséquer, bousculer. Je sais la puissance qui m’habite lorsque je voyage. Le voyage me fait vibrer. Le voyage me donne la vie palpitante, tremblante, enivrante. Et pourtant, aujourd’hui, je décline son invitation. La maternité m’a ôté l’innocence nécessaire au voyage. L’impulsion ne se fait plus, puisque la responsabilité de l’enfant a inscrit en moi le souci. Permanent. Comme une seconde peau. Quelque chose d’indécrochable. Quelque chose me retient. La crainte. De la maladie. De l’accident. L’élan ne se fait plus sans réflexion. Avec réflexion, l’élan essouffle. Ne reste alors que son organisation. Je ne compte plus sur le vent pour m’en aller. Je m’en remet à la persistance d’une identité nomade. Pour maintenir le désir et la curiosité de l’Autre. Alors, je me contente de mes petits voyages en train pour dompter la frustration. Au fond de moi, je sais qu’un jour reviendra la saison du mistral, qui me volera d’ici pour revivre l’ailleurs avec autant de fougue que celle qui m’habitait avant d’être mère. En attendant, j’accepte les racines que me propose mon fils tout en m’exposant régulièrement aux vents divers.