Mois : février 2014

La femme porteuse de vie n’écrit pas sans raison.

On me disait : tu écris par le corps. Alors je répondais, reprenant le credo d’Antonin Artaud : « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps ». La vérité étant : je fais tout pour me débarrasser de mon corps. Mieux : l’écriture existe en mon sein pour me débarrasser de celui qui la porte.

Écrire était cette abstraction me permettant de délaisser le concret, de tourner le dos au réel, au particulier, au tangible, au périssable, pour m’élever spirituellement et artistiquement. Loin de la salive, du sang et du sperme. Il me fallait sortir de ma condition, sortir de ma nature, et être au-delà, au-delà du féminin, de ses cycles et de ses aliénations. Pour la survie, pour la pensée, pour la mise en mots, pour les pages et pour l’identité. Un sacrifice comme un autre. Occulter le corps. Être au service de l’esprit. Et s’élever au rang d’homme.

« Les hommes – à qui on ne dit pas que leur destin est essentiellement voire exclusivement lié à leur corps – peuvent s’adonner à cette activité tout en menant une vie physique normale. Les femmes, apparemment, ne le peuvent pas. Pour rendre possible une vie de l’esprit, elles renoncent toujours, à un degré plus ou moins extrême, aux possibilités de leur corps. Première étape : le renoncement à la maternité (…). Deuxième étape : le renoncement à l’érotisme (…). Troisième étape : le renoncement à la nourriture, au sommeil et à toute espèce de confort matériel. »

Mais quand le corps gronde, les orifices tremblent. Le conflit entre l’art et la vie, la création et la procréation, l’esprit et le corps prit le dessus, et il n’y eu que débordements. Alors, dans un grand soupir, je pris part à la vie réelle sans y mettre de filtre ni d’encre.

Je tombai enceinte. Esprit vide, corps plein. L’inspiration n’était plus, l’élan n’était plus, la pensée n’était plus, la poésie n’était plus. J’étais corps, exclusivement corps. Corps plein, corps habité, corps possédant l’esprit, corps ayant pris possession de l’esprit. Désespérance : vais-je rester ainsi bête? Combien de temps? Une lutte contre la nature et ses règles d’or qui finit par m’épuiser.

Alors, je fis de la place pour l’homme et l’enfant. Je fis de la place pour le banal et le normal. Je fis de la place pour le domestique et le routinier. Je fis de la place pour la liste des courses et le rendez-vous chez le médecin. Je fis de la place pour les jours sans et les peu de jours avec. Je fis de la place à l’autre, à l’autre que moi. En attendant que mon corps fasse de la place à mon esprit, en attendant que ceux-ci veulent bien s’entendre, se mettre d’accord, et s’accorder.

Il y avait, finalement, quelque chose de confortable, de doux, de sécurisant. Une vie à l’intérieur, avec l’intérieur, pour l’intérieur, de l’intérieur jusqu’à l’intérieur. Je repris du poil de la bête. Il était temps de mettre au monde.

« Les femmes, même lorsqu’elles désirent ardemment devenir des auteurs, sont moins convaincues de leur droit et de leur capacité à le faire. Pour la bonne raison que, dans toutes les histoires qui racontent la création, elles se trouvent non pas du côté de l’auctor (auteur, autorité), mais du côté de la mater (mère / matière). En effet, les pliables et malléables matières de l’art – qu’il s’agisse de mots à agencer en poésie ou de pierres à façonner en statues, d’objets à saisir en photographies ou de bruits à moduler en musiques – sont inlassablement décrites comme féminines. Et, alors que rien n’est plus banal que de dire qu’un créateur est amoureux fou de son activité artistique, voire marié avec elle, on n’entend presque jamais parler de l’art comme Époux de la femme artiste (…). Elle n’aura pas le droit, l’autorisation, l’autorité de rejeter les hommes réels pour épouser son art, pour la bonne raison qu’elle peut produire de la vraie vie. Que – contrairement à l’homme qui est sans enfants – elle connaît la lourde et plate, la banale et sanglante vérité de la création : elle accouche. Elle fait du vrai vivant. Comment parvenir dès lors à se leurrer, au point de croire que le faux est vrai, que l’inanimé est animé, que l’esprit produit le corps? »

Du temps et de l’effort, il m’en fallut pour retrouver le goût et l’envie de l’écriture. Je savais que jamais plus je n’écrirai comme avant. Je ne savais pas comment j’écrirai désormais. Je partais donc à la découverte d’une nouvelle écriture, tout en explorant le chemin de la maternité.

Après 9 mois de silence, je voulus décrire mon accouchement. Il m’en fallut du temps et de l’effort pour trouver les mots justes, pour que les mots écrits fassent écho avec les émotions et les sensations ressenties. Ce fut laborieux. Mais ce travail marqua le début d’une cohabitation. Corps et esprit se considéraient désormais. Ils étaient capables de s’écouter, de prendre en compte la part de l’autre et de s’apporter. Inter-fécondation. En moi, l’unité.

Mais il me manquait quelque chose. Il manquait cette folie douce qui habitait mon esprit, esprit se nourrissant d’expériences et de rencontres, esprit sans cesse stimulé, stimulé, stimulé. Exaltée je l’étais, prise dans quelque chose qui me dépassait et qui me permettait de me surpasser, au risque de me faire mal, puisque parfois tout allait trop vite, trop loin, trop fort.

« Une mère doit incarner, face à son enfant, la responsabilité, la solidité, le sens des réalités. Un écrivain est un peu enfant lui-même : casse-cou, capricieux, rêveur, aventurier… Il doit pouvoir perdre les pédales ; une mère n’en a pas le droit. »

 

Ce quelque chose, je le confondais avec le temps, puis avec la liberté, puis avec l’innocence, puis avec l’irresponsabilité, puis avec la jeunesse, puis avec la névrose, puis avec le mal-être.

Plus jamais, je ne retrouverai cet état puisque cet état n’avait plus lieu d’être.

Il me fallut composer. Trouver l’équilibre. Passer d’un temps pragmatique à un temps créatif. Passer une heure avec son enfant puis cinq minutes à écrire une phrase. Passer du découragement à l’enthousiasme. Mettre sa détermination à rude épreuve. Mieux, mettre son identité à rude épreuve. Elle était là ma vérité. Cette détermination à être « celle qui écrit » était preuve de conviction. Je n’avais plus à écrire pour la forme, il me fallait écrire pour le fond.

 

« Mais mon enfant, dis moi : l’art peut très bien s’élaborer ailleurs que dans les temples célestes ou sur des cimes inhumaines, n’est-ce pas? Pourquoi ne tirerais-je pas des idées, des phrases, des images et des rêves de cette source vive qui est toi? Je le fais tous les jours… Si une femme n’est pas obligée d’avoir  douze enfants et d’offrir perpétuellement sa poitrine aux « poignards » de leurs besoins, elle peut à la fois « soutenir la joie de donner la vie » et puiser dans cette joie des formes nouvelles. La maternité ne draine pas, toujours et seulement, les forces artistiques ; elle les confère aussi. »

Et c’est ainsi que, dans ma maternité, je puisais suffisamment de force et de courage pour assumer les multiples pans de ma personnalité. Écrire sur le féminin fut ma façon de revendiquer la prédominance de mon utérus sur mon esprit. Je suis femme, femme qui écrit, femme qui pense, femme qui saigne, femme qui allaite. Il n’y a pas incompatibilité, mais bien complémentarité. De mes cycles, j’apprends la confiance : je sais qu’après le doute viendra l’assurance. De mon fils, j’apprends la patience : je sais qu’il y a un temps pour tout.

Et je crois bien qu’il est temps de mettre mon esprit et mes inspirations en jachère, puisque déjà une nouvelle grossesse me fait être « corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps », et c’en est presque un soulagement. Une pause, un temps, un silence, pour le renouvellement de ma créativité. Comme une retraite. Pour revenir avec plus de justesse et de maturité, au plus près de la chair de mes idées.

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 » Les institutions patriarcales ont privé non seulement les femmes de leur âme, mais les hommes de leur chair, et il faudra bien du temps encore avant que les artistes deviennent des êtres pleins, non mutilés et non envieux. Avant que les femmes ne cessent de s’amputer de leur maternité pour prouver qu’elles ont de l’esprit ; avant que les hommes ne cessent de déprécier la maternité tout en la mimant parce qu’ils en sont incapables. Avant que les femmes ne cessent de trembler et se mettent à croire en la puissance fantatique de leur imaginaire ; avant que les hommes ne cessent de narguer la mort et se mettent à croire en leur fécondité à eux, en leur paternité réelle et non plus symbolique, en leur immortalité tranquille et anonyme dans l’espère. »

(toutes les citations viennent du Journal de la création de Nancy Huston)

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Leçon n°33

« Pourquoi est-ce que les femmes s’identifient – au sens propre, y compris physiquement – à ce qu’elles créent? Pourquoi éprouvent-elles envers leurs manuscrits, leurs sculptures, leurs tableaux… la même ambivalence (oscillant de l’amour à la haine, du narcissisme au masochisme) qu’envers leur propre corps? Pourquoi ont-elles plus de mal que les hommes à maintenir leur travail artistique à l’extérieur d’elles, à la bonne distance? Pourquoi entend-on toujours, derrière l’affirmation des femmes, cette interrogation : est-ce que j’ai le droit? Est-ce parce qu’elles ne peuvent ni écrire ni faire l’amour sans s’assurer au préalable que cela n’entraînera pas de conséquences fâcheuses? Elles calculent : quel jour sommes-nous? Ai-je pris ma pilule? fait les courses? Alors tout va bien? c’est sûr? feu vert. Je peux commencer à désirer, à délirer?

Et elles tremblent. »

 

Le journal de la création, Nancy Huston