Mois : octobre 2014

Leçon n°37

« Les gens te demanderont souvent pourquoi la famille est ton thème romanesque de prédilection, et tu les regarderas, perplexe. Y en a-t-il d’autres? Y a-t-il quelque chose d’intéressant chez les humains, hormis le fait que, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, intensifiées par des pulsions animales aussi inconscientes qu’irrésistibles, ils copulent, font des enfants, s’efforcent de donner à ceux-ci une éducation meilleure que celle qu’ils ont reçue, échouent, vieillissent et meurent après avoir regardé leurs enfants grandir et partir trouver leurs propres partenaires et démarrer leur propre famille comme s’ils allaient refaire le monde à neuf, tout cela sur fond de grincements de dents, de tourmentes politiques, de conflits religieux, de rivalités fraternelles, de scènes d’inceste et de viol et de meurtre et de guerre et de prostitution, émaillé ça et là par un pique-nique familial dans une foire agricole? De quoi d’autre un roman pourrait-il parler? »

 

Nancy Huston, Bad girl – classes de littérature

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Les mains prises

MagieUn mois passé sans écrire.

Un mois passé à l’enfant.

Un mois, une minute

Un mois dans le geste répété.

Caresses, scratch, pression,

main proposant un sein à sa bouche,

main protégeant du soleil,

main ramenant l’eau à son corps,

caresses, scratch, pression.

Un mois comme un même jour.

Hier j’étais libre, aujourd’hui je suis libérée.

Je n’ai plus à être pour exister.

Je suis mère, et c’est suffisant.

Je suis celle qui précède le nourrisson.

Je suis à son être.

Un mois à n’être qu’un corps.

Un mois dans la corporéité dénué d’intellect

Porter, bercer, se pencher, porter, se baisser, bercer.

Et qu’il est bon de vivre nu!

Qu’il est bon de vivre les sens d’une mère

Douceur, laiteuse, cri, eau chaude, beauté.

Se détourner de son égo.

Revenir à l’humilité.

A celle qui vit dans l’ombre.

A toutes celles qui vivent dans l’ombre,

je dédie ce mois passé et les mois à venir.

Puisqu’il n’y a rien de plus véritable

que tous ces gestes répétés depuis des milliers d’années

d’une mère à son enfant.

Le monde peut bien m’attendre!

Le monde ne m’attend pas.

Le monde est un seul et même cercle.

Et la redondance ne m’effraie plus

Au-dessus de moi elle me berce, me caresse, se penche vers moi, me murmure un chant.

Si les mères ont si peu écrit c’est qu’il y a si peu à dire.

Si les mères ont si peu écrit c’est qu’elles écrivent sur nos corps.

Si je n’écris pas depuis un mois, c’est que j’ai les mains prises.

 

 

 

 

Leçon n°36

Il pleurait de ses six yeux,

Et dans chacune de ses gueules

Il broyait trois fois ton visage.

Il s’approcha de toi

Et te cracha à la bouche les lambeaux de toi-même,

En te hurlant à l’âme :

« Réjouis-toi, car je te fais don de l’idiotie :

Tu seras poète!

Et tu écriras la cruauté et la haine. »

Il me fit alors sortir de sa bouche,

Moi,

L’imagination damnée,

Et il me fit rentrer par ta bouche,

Jusqu’à ton âme,

Où je me mis à hurler :

« Je suis désormais la voix réelle. »

Et sans qu’il eût rien à ajouter

Tu compris que le malheur serait sur toi

Si tu trempais ta plume

Ailleurs que dans le sang des autres.

Ta colère est un mystère!

Ecris, Willem, écris!

Et ne laisse personne dire après ton passage :

« Voilà qu’il s’en va, l’enfant au regard grave,

Il ne fut pas généreux, son coeur est resté fermé. »

Lève-toi et marche

 

Wajdi Mouawad, Rêves

 

 

Mythologie et tissage

Frida Kahlo
Frida Kahlo

 

Souleyman est l’homme qui marche vers la mer, dans la pièce de théâtre, fondamentale, « Rêves » de Wajdi Mouawad.

Sofiane est l’homme qui marche rapidement, dans cette langue, impériale, parlée de l’autre côté de la mer.

Ils sont mes fils.

Ils sont les fils qui me rattachent à la création, au « créant », bien vivants, accrocher à mon sein, mes yeux, mon coeur.

Ils sont tout ce que l’on se raconte de beau et de puissant.

Ils sont tout ce que l’on se raconte d’erroné et de falsifié.

Ils sont tout ce que l’on brode autour, tout ce que l’on lie ensemble, tout ce que l’on rapièce entre.

Ils sont la rencontre de deux, quatre, six mythes que le temps a tissé.

Tendrement, douloureusement, amoureusement, malheureusement.

On dira : tel père, tel fils.

Et la grand-mère?

Et les fantômes?

Chacun fera sens avec les familiers de son essence.

Qu’ils soient fiers, et respectueux, et qu’ils marchent, à leur rythme, vers et pour la vie

Avec leur nom sur le cœur et leur métissage en bandoulière.