Mois : mars 2015

Celle qui allie

Quand je lis :

« Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération. »*

 

je lis :

« Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération. »*

 

Et alors :

 

Plaisir cérébral concomitant au plaisir viscéral.

Cervelle contre viscères.

Ventre proche synapse.

L’émotion enlaçant l’intellect.

L’intellectuelle marchant main dans la main avec l’émotionnelle.

Mais toujours l’un à côté de l’autre, avec les mots en tout cas, dichotomique.

La réalité est autre, puisque « celle qui lit » serait justement « celle qui englobe », l’entre-deux, l’interstice, en tout cas la troisième voie qui ne sépare rien mais ajoute.

« Celle qui lit » serait « celle qui allie » : le plaisir à la pensée, la pensée au ressenti, le ressenti à la logique, la logique au charnel, le charnel à l’idée.

 

Donc j’écris :

 

« L’apostrophe est diagonale / La posture est droite / La lecture est cercle / La lectrice est triangle »

 

Et je pense avoir tout dit.

 

 

 

* Les années, Annie Ernaux

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Leçon n°44

Il cherchait la noyade en une mer intérieure pour saisir le poisson soi, fossile vivant, horriblement magnifique, tant il était le miroir dans lequel il pouvait se regarder tel qu’il était.

 

(…)

 

« Qu’est-ce qui écrit en moi et pourquoi ce qui écrit en moi m’a-t-il choisi pour écrire puisque je suis incapable d’être à la hauteur de ce que ce geste suppose? »

 

Mais le poisson soi est indifférent à sa propre survie, indifférent au bruit des foules, indifférent au fracas du monde. Il aime sa propre fidélité. « C’est toi que tu écrives ou non c’est toi », semblait dire avec un entêtement incompréhensible le poisson soi.

 

(…)

 

Mais on ne se met pas à écrire parce que l’on a eu peur. L’art appelle l’art. Les traumatismes en silence. L’art est effraction, première ébauche de la désobéissance. Le poisson soi n’est que désir, insupportablement incompréhensiblement désir dans la cruauté de la lumière dévorant tout mystère pour tout comprendre à tout prix, tout savoir à tout prix, tout vaincre à tout prix. Le poisson soi. Désir dans l’addition de ses échecs et de ses désordres.

 

Le poisson soi, Wajdi Mouawad

Leçon n°43

« Les humains sont seuls. Malgré la pluie, malgré les animaux, malgré les fleuves et les arbres et le ciel, malgré le feu. Les humains restent au seuil. Ils ont reçu la pure verticalité en présent, et pourtant ils vont, leur existence durant, courbés sous un invisible poids. Quelque chose les affaisse. Il pleut : voilà qu’ils courent. Ils espèrent les dieux et cependant ne voient pas les yeux des bêtes tournés vers eux. Ils n’entendent pas notre silence qui les écoute. Enfermés dans leur raison, la plupart ne franchiront jamais le pas de la déraison, sinon au prix d’une illumination qui les laissera fous et exsangues. Ils sont absorbés par ce qu’ils ont sous la main, et quand leurs mains sont vides, ils les posent sur leur visage et pleurent. Ils sont comme ca. »

 

Anima, Wajdi Mouaxad

Leçon n°42

– Qu’est-ce qui s’est passé

– Quand

– Toutes ces années

– Meurtres massacres génocides viols vols attentats

– C’est de ça dont tu parles

– Oui

– Et tu ne savais pas

– Non

– Où étais-tu

– Je ne sais pas, dans ma tête

-C’est interdit d’être dans sa tête aujourd’hui

– Je suis désolée

– Désolé, écoutez-le, il est désolé

-On s’en fout de tes excuses

– On n’a pas le droit d’être dans sa tête

– Je ne sais juste pas ce qui s’est passé, je ne pouvais pas savoir

– On va te la casser, ta petite tête

– Pour voir ce qu’il y a de si passionnant dedans

– Qui fait que tu ne t’intéresses pas à nous

– Je m’intéresse à vous

– Vraiment

– Je m’intéresse à vous

– Mais tu préfères ce qui se passe là-dedans

– Je m’intéresse à vous

 

« Outre », Pauline Picot