Mois : avril 2015

Confidences

Travailler avec une autre, une autre que soi.

Ou bien.

Travailler seule avec soi-même.

Toujours.

Prendre garde

aux temporalités aux affinités aux nécessités.

Avec ou sans l’autre

en miroir en bataille encanaillés.

.

Je confie, j’ai confié, des mots des textes et des papiers

à une autre, à d’autres, à une autre que moi.

Voyage dans l’intersubjectivité,

à nos poils hérissés, à nos voix accordées, à nos sensations déployées.

J’ai confié, je confie, je laisse s’en aller, disparaître,

pour réapparaître autrement,

elle et moi dedans.

Travailler avec une femme plutôt qu’un homme

pour la glaise pour le mouvement pour l’éphémère.

.

J’attends

J’attends l’autre avec moi dedans

.

J’ai confié, je confie

l’enfance et la poésie

l’autre pays et la couleur rouge

la légèreté et l’incompréhension.

.

En attendant,

je nage.

Dans une mer de mots mis en désordre par les vents.

////insurrection////

////déviation////

////opposition////

////marginalisation////

////contestation////

C’est l’histoire, c’est la nouvelle histoire, impulsée par la lecture

P.O.L.I.T.I.Q.U.E

de ce roman de Lola Lafon

« Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce »

.

C’est l’histoire, c’est la nouvelle histoire,

qui pose la question du QUAND

(que nous lirons CAMP quand ça nous chante)

à travers l’association d’un homme et d’une femme

pour le sable pour le contact pour l’avenir

.

Je me confie

Je recueille

.

Quelque chose en moi refuse le vide

Quelque chose en moi compose avec le vide

Quelque chose en moi propose au vide

une solution

une réponse

un son

Confidences

.

Me voilà sur un nouveau chemin

 

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Le décor sur la médaille

Ce matin.

Je pensais à Clarice Lipector qui se levait bien avant l’aube, bien avant que son mari et ses deux enfants ne déclarent ouvert le nouveau jour, énième jour qui s’élèvait sur sa vie de femme au foyer, laissant à l’obscur sa vie d’écrivain. Bien avant l’aube, fumer une cigarette, regarder par la fenêtre, boire un thé, silence, écrire. Puis recommencer le jour, réitérer les gestes, reprendre la répétition, avec le mari qui vous embrasse derrière l’oreille, à la racine des cheveux, là juste avant la nuque, avec les enfants qui vous frôlent par tendresse en passant vous dire « bonjour », avec la table à mettre puis à débarrasser, faire et défaire, l’agitation.

Ce matin je me réveillais surprise par une douleur inhabituelle. Ce matin, surprise, il est 7h lorsque j’ouvre les yeux, ce n’est pas à mon habitude. D’habitude, j’ouvre mes yeux à minuit, puis à 3h, puis à 5h, puis à 6h30. Ce matin, mes seins étaient engorgés, plein de lait que l’enfant n’a pas bu dans la nuit, plein de n’avoir été breuvage. L’enfant ayant pour une fois laissé sa mère à son sommeil, l’enfant ayant pour une fois parcouru la nuit sans réveil. Douleurs, engorgement, sommeil réparateur, douleur.

Il y a-t-il une contrepartie à tout?

La mère murmura « oui » derrière la porte close.

La partie la plus désagréable de la contrepartie finira par s’atténuer, se confondre à la partie la plus acceptable de cette contrepartie, qui finira par ne plus en être une, la contrepartie devenant qu’une partie du fait, de l’état, de l’être, puisqu’on ne peut pas tout avoir, soyons!

Accepter.

Alors, si l’enfant décide d’en faire une habitude, mon corps s’adaptera comme mon esprit s’est plié – à la maternité, à l’altruisme, au bénévolat – et je n’aurai plus à précipiter mon sein à sa bouche pour nous soulager ensemble, je n’aurai qu’à prendre le temps de rêver à autre chose.

Je me souviens avoir parcouru une ville en courant, traverser une ville entière jusqu’à sa gare, courir pour sauter dans le dernier train du jour, courir pour finalement m’asseoir sur le quai, courir et préférer rester là.

Admettre.

La joie des possibles. La joie des possibles suffira.

Il y a quatre ans j’ouvrais ce blog en fuite.

Apparaître.

Quatre ans plus tard, je suis tentée de le fermer en douce.

Disparaître.

Je ne voudrai pas, comment dire, me compromettre?

Alors que les premiers refus glissent sur ma peau, j’écris : « L’enfant me rend douce – peau, parole, pensée »

Je n’ai plus de désir ardent – pluie fine sur mon dos brûlant.

C’est le temps de la tempérance.

Je suis ici.

Alors pourquoi craindre que ma poésie ne fugue?

Et si vraiment elle venait à fuguer, que craindre alors?

C’est l’envers du décor, c’est le revers de la médaille, c’est le décor sur la médaille.

Je suis dedans.

Peu importent mes arrières, que je me fasse attaquer de toutes parts!

Il n’y aura pas de feu, il n’y aura que du miel.

Agglutinés, les trois temps ne me feront pas valser.

Les trois temps m’aideront à savourer.

Lécher mes doigts

un

à

un

« quel délice, tous ces contre-temps font paravent à la monotonie »

Accrocher une médaille à mon cou et exclamer : jamais je ne penserai comme elle !

Elle, c’est Annie Ernaux, qui lorsqu’elle raconte qu’

« A cet instant précis, sans doute ne pense-t-elle à rien, dans la jouissance de la cellule refermée sur eux trois, de l’évacuation provisoire des occupations qui ont principalement pour objet le maintien de cette cellule, la liste de courses, la vérification du linge, qu’est-ce que tu fais ce soir à dîner, cette prévision incessante de l’avenir immédiat, qui complique le versant extérieur de ses obligations, son travail d’enseignante. Les moments familiaux sont ceux où elle ressent, pas ceux où elle pense.

Ce qu’elle  prend pour de vraies pensées lui vient quand elle est seule ou en promenant l’enfant. Les  vraies pensées ne sont pas pour elle des rélféxions sur les façons de parler et de s’habiller des gens, la hauteur des trottoirs pour la poussette, l’interdiction des Paravents de Jean Genet et la guerre au Vietnam, mais des questions sur elle-même, l’être et l’avoir, l’existence. C’est l’approfondissement de sensations fugitives, impossibles à communiquer aux autres, tout ce que, si elle avait le temps d’écrire, serait la matière de son livre. Dans son journal intime, qu’elle ouvre très rarement comme s’il constituait une menace contre la cellule familiale, qu’elle n’ait plus le droit d’intériorité, elle a noté : « je n’ai plus d’idées du tout. Je n’essaie plus d’expliquer ma vie ». Elle a l’impression d’avoir dévié de ses buts antérieurs, de n’être plus que dans une progression matérielle. « J’ai peur de m’installer dans cette vie calme et confortable, d’avoir vécu sans m’en rendre compte. » Au moment où elle fait ce constat, elle sait qu’elle n’est pas prête à renoncer à tout ce qui ne figure jamais dans ce journal intime, cette vie ensemble, cette intimité partagée dans un même endroit, l’appartement qu’elle a hâte de retrouver les cours finis, le sommeil à deux, le grésillement du rasoir électrique le matin, le conte des Trois Petits Cochons le soir, cette répétition, qu’elle croit détester et qui l’attache, dont un éloignement momentané de trois jours lui a fait sentir le manque, tout ce qui, quand elle en imagine la perte accidentelle, lui serre le coeur.

Elle ne se rêve pas comme avant sur la plage de l’été prochain ou en écrivain publiant son premier roman. Le futur s’énonce en termes matériels précis, obtention d’un meilleur poste, promotions et acquisitions, entrée de l’enfant à la maternelle, ce ne sont pas des rêves, mais des prévisions. Elle se retourne souvent sur des images de quand elle était seule, elle se voit dans des rues de villes où elle a marché, dans des chambres qu’elle a occupées. Il lui semble que ce sont ses moi qui continuent d’exister là. Le passé et l’avenir, en somme, se sont inversés, c’est le passé, non l’avenir, qui est maintenant objet de désir »*

me fait peur.

Où est-elle? Où est ma poésie?

J’ai construit une cabane à mon fils. J’ai étendu des draps, des rideaux, des tissus pour en faire son univers.

Ma poésie? Es-tu là?

J’ai écrit trois phrases à la volée à la portée à la jetée.

Ma poésie! Tu es si petite. Tu es tellement discrète. N’as-tu pas d’ambition? Ne souhaites tu pas qu’on t’entende? N’as tu pas peur de n’être rien?

Du vent

Du soufle

Du silencieux

Me lever bien avant l’aube

M’envelopper dans le silence de l’aube

Ecrire l’obscur dans et par l’obscur?

Pour le moment, l’obscur est trop lait pour être leste

Il reste là où la mère et l’enfant se parlent par les peaux

Il reste là où aucun hapeau n’appelle l’oiseau

Il reste là où l’ange est volage et le démon céleste

Il reste là où les monts d’or disparaissent et se taisent

soudain las des éclaboussures et du bruit

des gens

qui gravissent

leur sommet

pour crier

leur peine

à être

rien.

Je reviendrai, ou pas.

 

 

*Les années, Annie Ernaux