Mois : juin 2015

Extrait de « Rouges »

« A chaque retrouvailles, des inhalations. Vert devenu rouge, comme nos joues, comme nos mains, dans le froid de l’hiver. Alors nos voix se faisaient grinçantes, alors nos rires se faisaient puissants. Nous avions soudainement le pouvoir et qu’il était bon de le partager. Ensemble sur un muret. Ensemble dans la forêt. Ensemble face à l’eau. Ensemble dos au mur. Il en fallait peu pour nous réjouir. Un mot. Une tournure. Un jeu. Et l’éclat, et l’élan. De nous à nous. De nous vers le monde. L’herbe rouge faisait le lien. Sans elle nous n’étions rien. Ni soi, ni groupe, ni terre, rien. Avec elle nous étions le monde, de la racine des arbres aux mouvements du ciel.

Observations, incantations. Le Verbe se déliait en mesure, à mesure que nous avancions. Et tenter d’avoir le rythme, de prendre le rythme de l’autre. Un pas puis un autre. Le Verbe se dépliait devant nos yeux ébahis, stupéfaites de la fluidité avec laquelle chaque mot se tenait face à soi, s’arc-boutait, se faisait phrase, mimait un Prophète et poursuivait sa ronde, ronde d’esprit, ronde de poésie, à travers le décor de nos possessions.

La drogue rouge était végétale et nous rendait vigne vierge, vierge folle, s’agrippant à tout ce que nous pouvions, s’enlaçant les unes aux autres pour ne pas tomber, s’étourdissant du vertige que nous ressentions jusqu’au plus profond de notre sexe, puisque nous nous hissions, nous nous hissions, au-dessus de vos médiocres occupations, au-delà de vos basses préoccupations, loin de vos vaines conversations. Il fallait l’entendre notre rire. Fracassant. La puissance de notre rire écrasait votre monde.

C’est peut-être en ces rares moments que ta supériorité perdait pied. Puisque notre assurance avait soudain l’humour des croche-pattes, nous profitions de notre soudaine euphorie pour venir piétiner ta couronne en une danse que rien ni personne ne pouvait contredire. C’était notre carnaval, la drogue rouge nous offrait un temps de carnaval, et nous finissions par faire des roulades le long des caniveaux, trouant nos genoux, emmêlant nos cheveux, propageant ce feu de joie, la flamme en nous, la flamme en nous ne devait pas s’éteindre. »

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L’inépuisable

J’aimerai récolter chaque minute passée en leur compagnie.

J’aimerai récolter les odeurs précieuses :

des peaux aimées et des effluves d’été.

J’aimerai récolter les visages et les voix

de ceux qui disparaissent à vie, de ceux qui perdent la vie.

J’aimerai récolter les paroles et les promesses

qui nous permettent de bâtir l’avenir en douceur.

Récolter, conserver.

Tout l’hiver, tous les hivers,

lorsque les cœurs et les corps trembleront

retrouver la chaleur de ces moments,

de ces êtres, de ces « avoir été », de ces temps passés liée.

Avoir et prendre le temps,

toujours et malgré tout.

Pourtant le quotidien est une course

et je peine à profiter amplement

d’un certain temps

rien que pour moi.

Souffler.

Entre deux, je me jette

pour écrire quelques lignes

car je garde en ligne de mire

l’écriture comme un mirage.

Le terre à terre assèche

et les visions se troublent,

la routine est parfois assommante

et je me résous bien souvent à ne rien faire d’autre qu’eux,

laissant les lignes là où elles se tracent

sans moi, sans ma main, sous mon désir, au loin.

Il y a tellement de moment propice à la pensée créatrice.

La pensée n’est pas l’acte

et je ne suis pas bonne à tout faire.

Les étourneaux m’offrent chaque soir un spectacle de voltige.

Je les regarde tournoyer, piquer du nez, frôler l’asphalte,

redresser leur course vers la lune,

suspendre leur corps aux ailes habiles, entre ciel et terre.

Un petit temps rien que pour moi,

durant lequel je regarde ces oiseaux

allier l’utile à l’agréable,

pousser des cris de joie

alors que leurs trajectoires ne sont que nourricières.

Je n’ai pas d’aile ni de cris

mon corps n’est pas suspendu

je ne joue pas avec l’air

et pourtant je jouis de cette joie simple

qui se suffit du simple

qui se nourrit du simple.

Peut-on épuiser son optimisme?

Pendant des années, il manquait toujours quelque chose à mon bonheur.

Je peinais à rassembler ce qu’il me fallait pour sourire.

Désormais, mon bonheur vit de petits riens,

il a peu d’exigence,

a passé l’âge des caprices.

Est-ce un phénomène estival?

Une tendance qui s’affirme à l’aube de mes trente ans?

Ou l’adoption définitive d’une façon de pensée?

Une chose est sûre, c’est que nous sommes deux dans l’élan

et qu’accompagnée d’un inépuisable

forte de l’inépuisable

aucun vent ni aucune marée

n’aura raison

de mon optimisme.

La naissance de la mouche

Il semblerait, qu’au loin, dans une autre ville, une femme donne vie à une mouche.

On ne l’entend pas, elle ne crie pas, elle écrit.

Sur les murs pour l’histoire.

Il semblerait, qu’au loin, dans une autre ville, une autre femme insuffle la vie

à cette même mouche.

On ne l’entend pas, elle marche à pas feutré, puisqu’au bout de sa mine elle dessine.

Sur les murs pour l’image.

Il semblerait qu’au même moment deux enfants sans espace ni sexe ni sang

participent à la naissance de la mouche

en remontant à la surface

de l’esprit et du temps.

Une mouche telle qu’on ne l’a encore jamais vu

puisqu’elle naît de plumes

puisqu’elle naît de femmes

puisqu’elle est façonnée par l’enfant qui est en elles

puisqu’elle cherche sa voie

qu’on entendra

au

bout

de

trois

un

deux

trois

 

b(Photo de et collaboration avec
Marion Gusto)

 

La mouche

nouveau projet

littérature jeunesse

entre quatre bonnes mains

et 40000 bons yeux

Leçon n°47

« Tu es pressé d’écrire

comme si tu étais en retard sur la vie

s’il en est ainsi fais cortège à tes sources

hâte-toi

hâte-toi de transmettre

ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance

effectivement tu es en retard sur la vie

la vie inexprimable »

 

 

René Char, Commune Présence