Mois : octobre 2015

Tout dit

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Extrait de « Rouges »

« Je m’appelle Clarisse et mes pensées sont rouges. Je suis omniprésente, volubile. On m’entend, on m’attend, je me déguise, je me répands. J’aime vivre aux bruits, à la foule, au vivant. Mes pensées sont rouges puisqu’elles restent au chaud, en moi, à l’intérieur de moi. Ce que l’on voit de moi n’est que le vent.

Je m’appelle Élisa et mes pieds sont rouges. Je reste là, immobile, et j’observe. Le monde est vaste, les hommes sont violents, je recule. Je reste là, immobile, et j’observe. Mes pieds sont rouges. Le jour où ils prendront le chemin de la vie, je serai parmi les femmes sauvages.

Je m’appelle Solange et mes lèvres sont rouges. J’avance lentement, je devance vos avances, esquive. Je suis l’effacée, un rien m’effraie, il ne faut pas me brusquer. Mes lèvres sont rouges, elles sont ce que j’ai de plus précieux, bouche et sexe accordés.

Je m’appelle Délia et mon rire est rouge. Je m’avance, légère, vers vous, vers eux, vers elles. Je sautille, mon pas est léger. Je me faufile et surgis là où vous ne m’attendez pas. Mon rire est rouge, il est mon offrande au monde, aux hommes, aux éléments.

Je m’appelle Marianne et mon cœur est rouge. Insubmersible. Ceux que je choisis, ceux qui m’entourent, ils vivent tous en mon sous-marin. Mon cœur est rouge puisqu’il est citadelle, de feu, de flammes, de femmes.

Nous étions des adolescentes qui ne se tenaient pas droites, qui se tenaient avachies, les épaules voûtées, les jambes recroquevillées sur le buste, assises en tailleur, assises à l‘envers, marchant tête baissée, marchant cote à cote, deux grandes et trois petites, des visages renégociés à chaque humeur, les ongles rongés, certains jaunies par les cigarettes de tabac roulé, un chewing-gum à la bouche, les cheveux emmêlés, les baskets trouées, la main comme post-it et le sac à dos comme bagage, toujours arpentant les rues plutôt que les routes, traversant en diagonale, ne distinguant aucune unité à la foule, souriant parfois au hasard, silencieuses ou criardes, jamais en avance, souvent flegmatiques, masquant ainsi mollement nos angoisses. Nous avions chacune une sexualité qui lui était propre, chacune un style vestimentaire qui lui était significatif, chacune une griffe cosmétique qui lui était symbolique. Une étoile, des chaussettes, un homme, un chapeau, un point, une femme, une spirale, aucun, un bracelet, seule, un foulard, un signe, les deux. Il n’y avait là aucune volonté de s’opposer, de se révolter, de contester, de boycotter, de revendiquer. Nous n’avions aucune conscience politique. Il y avait là une volonté de s’affirmer en tant que soi, en tant qu’identité singulière, en tant que personnalité authentique, en tant que personne encerclant le dedans et le dehors d‘une sphère unitaire. Nous étions des caricatures de nous-mêmes. Les filles rouges. Les filles peintes en rouge. Narcisses baignant dans le sang menstruel. »

Extrait de « Clair-obscur gynécée »

« Tu cries. Tu es dans l’implosion. Il n’y aura pas de danse rampante jusqu’à ton sein. Tu cries. La masse bleue secouée par les tremblements de ton corps. Tu es sous l’emprise d’une contradiction tenace, tétanisante. Ton corps qui crie la délivrance, ton esprit qui crie l’irréversible. Pourtant aucun son, aucun soulagement dans ta gorge, dans tes tempes. Silence. Résonance en ton corps secoué par la terreur. Tu portes ton enfant jusqu’à tes yeux. Amour. Effroi. Amour. Tu l’embrasses, tu le lèches, tu cries. Tu as 36 ans et tu viens de mettre au monde ton septième enfant. L’enfant que tu as porté sera transporté directement à sa tombe. Faut-il un cercueil pour un si petit être ? Tu n’as pas le temps de te poser la question que déjà le placenta à expulser et les douleurs à repriser. Ton corps qui te ramène à la vie, puisqu’il faut bien aller de l’intérieur à l’extérieur pour survivre. Mais toi, tout ce que tu veux, c’est revenir en ton antre, revenir en arrière, faire que tu sentes ton enfant encore bouger en ton ventre, entendre sa vie et ses promesses, revenir à l’imaginaire, penser à lui, oui l’imaginer, sortir de cette réalité froide et bleue, immuable, ce corps écrasé contre le tien, ce corps sans vie, ce corps mort, ce corps qui laisse tomber membres et tête, lourd, comme il est lourd. Ton ventre se creuse, tes seins tombent, tu sens la sécheresse s’étendre de toutes parts. Tu sens dans ta bouche l’absence de salive, dans ta poitrine l’absence de lait, dans ton sexe l’absence de vie. Tu sens le vide et son écho, l’absence et son écho, percuter les parois de ton antre.

Alors que le corps de ta fille est froid, l’écho te revient, vient t’extraire de l’insoutenable. Ton corps se déforme facilement. Tes mains, flasques, ne suffisent pas à te relever. Tu t’écroules et rampes. Tu es hors du temps, tu es hors du monde. Tu n’as d’humain que tes yeux et ceux-ci ont pris une forme allongée, féline. Tu rampes et progresses. A moitié nue, tu ne sens plus la glace ni l’hiver, venant du sol et des murs. Tu laisses des traces rouge là où ton corps endolori promène sa blessure. Tu avances intuitivement vers la chapelle de l’hôpital. Ton mari s’est enfui, tu es seule. L’appel vient de l’extérieur, inonde ton intérieur, tu sais qu’il t’est réservé, tu pressens le divin. Durant la traversée de ce couloir, tu perçois les autres cris. Venant des chambres voisines, alignées l’une après l’autre, desservies par ce même couloir, tu perçois les autres cris. Des femmes, des nouveaux-nés, chacun célébrant la vie. Le sentiment d’injustice ne servira pas ta cause. Tu enjambes l’iniquité de ton corps et tu avances, encore un peu plus, vers ton salut. Puis viennent les images de tes enfants, bien vivants, qui t’attendent, qui vous attendent, à qui tu ne pourras présenter que la mort. La mort de leur sœur, la mort de leur mère. Comment maintenir la foi fermement contre soi lorsque autant de sang se déverse ?

Tu arrives et les cristaux scintillent. Habillée de rouge, tu t’accordes aux flammes du lieu saint. Aussi froide que la pierre, il n’y a plus d’obstacle à la transparence. Tu te hisses, mains agrippant l’autel, tu te hisses. Et là, aussi grande que belle, tu expulses le son, ouvrant ainsi ta gorge au dicible. Il n’y aura pas de fardeau. Il n’y aura pas à courber l’échine. La vie, la mort, la vie. Que l’effroi fasse le tour de ton corps encore une fois. Que la tristesse fasse le tour de ton corps encore une fois. Que l’adieu se fasse une dernière fois, de toi à elle, ta fille, ta vie d’avant, de toi à elle. Tu pleures doucement, évacuant là l’effroi, là la tristesse, là l’événement. Puisque personne ne viendra caresser ta plaie, tu te dois de la penser autrement. Alors, assise sur un banc, en cette posture de prière, tu te fais la promesse de regarder devant toi, de te faire face et d’affronter ce qui en toi se tapit. Levant les yeux vers une statue de la Vierge, tu comprends avoir vécu là l’ultime expérience de ta maternité et décides de te consacrer désormais à une autre forme de création. Toujours suspendue là à tes viscères, toujours les mains pour l’accomplir, cette fois dans une chambre à toi, dans cette pièce barricadée, qui sera ton sanctuaire, qui sera ton atelier, qui sera mausolée, qui sera bulle, tranchée, retranchée.

De retour chez toi, parmi les tiens, le temps d’un silence, il te faudra rassembler suffisamment de mots pour le dire à l’enfance environnante. Un semblant d’égoïsme, un soupçon d’orgueil, tu perçois la méconnaissance dans le regard de ta progéniture et cela t’est encore difficile à assumer. Tu te sais autre, différente, tu sais la révolution en cours, tu sais la rupture brutale, et sans mots tes enfants divaguent. Pourtant, tu ne sais faire autrement qu’intuitivement. Alors, sans te forcer, sans te retenir non plus, tu t’en vas t’isoler, laissant tes enfants seuls avec leurs questions, leur ignorance, leur naïveté. Un dernier temps de recueillement et rassembler suffisamment d’énergie pour le faire, pour le dire, jetant ta fille dans l’oubli, laissant la pourriture faire son travail d’anéantissement. Tu sens encore la boue, la sueur et le sang. Tu reconnais être née une seconde fois grâce à la défunte. Désormais, faire face à soi n’est plus impossible. Tu parles en terme de nécessité. Alors lentement, tu sors une à une tes aiguilles. Puis la rage te revient et tu déchires les étoffes. Tes émotions sont comme des vagues et tu vogues, femme, mère, femme, et tu vogues, bravant le tumulte qui libère ton essence profonde. Le fil. Ne pas perdre le fil. De tes doigts agiles tu commences à coudre. Et de fil en aiguille tu assembles tous ces morceaux de toi éclatés. Pour la réunification. Pour la réconciliation. »

Bilinguisme

Je peux être certaine, je peux être confuse, je peux être déterminée, je peux être perplexe, je peux être les quatre à la fois, je peux ne plus rien être du tout. Je peux choisir un camp, celui-ci ou un autre. Je peux décider de ne pas choisir un camp, celui-ci ou un autre. Je peux ne plus décider de faire un choix. Je peux faire le choix de ne plus rien décider. Je peux faire un pas, puis reculer. Je peux faire un pas, puis avancer. Je peux rester immobile. Je peux rester inerte. Je peux faire un bond, puis m’écrouler. Je peux faire un bond, puis m’élever. Je peux couper la poire en deux. Je peux me couper le doigt. Je peux… alors, les mots ne se cristallisent plus ni en phrases ni en pages, et je me dis : « brûle-toi la main »… parler la langue de mon père. Je peux… alors, les mots se cachent derrière les nœuds, dans les coulisses et sur les passerelles… parler la langue de ma mère. Je peux… et je me dis… parler la langue de personne. Je peux me taire… « brûle-toi la main »… sans pour autant garder le silence.

Sacrifier le sacrifice sur l’autel du libre arbitre

Il y a une semaine, je descendais dans le Sud de la France, mon fils de 1 an sur le dos et les mains prises. Le train, la voiture, le ciel gris, quelques gouttes de pluie et un paysage changeant, au fil des kilomètres avalés. D’une végétation grasse, verdoyante, nous nous sommes rendus à la garrigue, sèche. Il s’agissait d’une cérémonie, dont le nom m’échappe, et qui consistait à enterrer l’urne contenant les cendres de mon grand-père décédé 3 mois plus tôt. Il s’en ai passé du temps, de l’été à l’automne, du temps pour accepter l’absence sans oublier les images de son corps souffrant. Animation. J’entends encore son souffle, sa lutte. Je vois encore son visage, sa mort. Il n’était plus question de pleurer. Face à l’urne, mes sourcils se sont froncés. Ce n’était pas mon fils, qui s’amusait avec les graviers. Ce n’était pas la pluie, qui nous enveloppait de son humeur. Ce n’était pas la peine, qui s’était envolée par l’élan estival. C’était l’absurdité de la scène. Je n’ai pas su me recueillir face à l’urne contenant les cendres de mon grand-père décédé 3 mois plus tôt. Cette urne ne contenait pas mon grand-père. Cette urne contenait des cendres. Et je ne souhaitais pas que mon grand-père soit ici matérialisé. J’aurai pu partir dans un grand éclat de rire. J’aurai pu soupirer « à la française ». J’aurai pu marmonner mon désaccord. J’ai regardé mon fils grimper sur les tombes et bouleverser mon rapport à la mort. Plus tard, alors que je le berçais dans la chambre de mon grand-père, c’est là que l’émotion vint m’emplir. Il y avait ses vêtements, il y avait ses objets, il y avait ses photos. Il y avait l’idée de mon grand-père, bien vivant, puisque de mes yeux, de mes mains, de mon corps, je rencontrais ce que son corps à lui avait habité. Et c’est là que je pus percevoir son identité. Et c’est là que j’ai souhaité me recueillir. Fallait-il sacrifier son corps, sa chair, ses organes, ses os? Fallait-il le préserver de la putréfaction? Fallait-il le rendre cendres?
Hier, nous nous sommes rendus, en famille, deux adultes et deux enfants, à une fête bucolique, au milieu des champs, entourés de milliers d’enfants, de milliers d’adultes, tous venus soutenir l’ouverture d’une école dite alternative. Il y avait de la musique, il y avait du théâtre, il y avait des ateliers de poterie et de tissage, il y avait des balançoires, il y avait des braseros, il y avait le vent d’automne et nos corps emmitouflés. Chacun passait d’un espace à un autre. Chacun passait d’un groupe à un autre. Les conversations s’entremêlaient tandis que les enfants courraient, courraient dans tous les sens, intenses. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de discuter avec des femmes, des mères, leur parler de mon humeur du jour, leur dire ce qui m’avait assommé à ce jour, leur expliquer qu’aujourd’hui il m’était difficile de gérer mon impatience, difficile de ne pas être envahie par la frustration, difficile de ne pas en vouloir plus, difficile de ne pas succomber au stress du quotidien, des listes, des envies, des enfants. Et ces mères, ces femmes, ont su me rassurer, m’envelopper, me dire « nous aussi », mais aussi « patience », et enfin « bientôt ». Ce n’était pas grand chose, ce n’étaient que quelques mots, c’était l’idée du groupe, d’être ensemble, de ne pas se sentir seule. Dans ce tiraillement, dans ce dilemme, dans ce sacrifice. Faut-il sacrifier son âme à la routine? Faut-il maintenir le corps bien vivant dans les choses à faire pour eux, les enfants, pour elle, la famille? Faut-il mettre de côté son art pour survivre aux colossaux besoins de sa progéniture?
Faut-il parler de sacrifice?
L’idée d’un choix serait plus juste.
Il n’y a pas de cause, il n’y a pas d’étendard.
Il y a juste le moment où je me dis : je choisis.
Et assumer.
Je n’irai pas me recueillir sur la tombe de mon grand-père.
J’irai lire les livres qu’il a lu.
Je ne serai pas la mère dévouée de l’aube à l’aurore dans toute sa sainteté.
Je serai celle qui allie, mais ça je l’ai déjà dit.
Et si c’est une lutte, c’est qu’elle m’est intime, et dieu qu’elle est belle.