Mois : février 2016

Sismique systémique

J’ai soudain eu une vision très claire de mon avenir.

L’instant d’avant, j’étais encore embourbée, prise dans la glu du quotidien, les mains molles, les mains moites, incapable de la moindre secousse, emprise, la tête pendante, menton contre poitrail, mon envergure réduite à camisole.

J’ai soudain eu une vision très claire de ce qu’il me fallait faire.

Comme si une dizaine de morceaux du moi disparate gravitait autour du moi englué. Comme si je suppliais mes éclats de ne pas trop s’éloigner de moi. Comme si je m’épuisais à les maintenir vivants, à distance mais vivants. Comme si mes électrons préparaient une mutinerie à force d’obéir à une femme gelée.

J’ai soudain ressenti une forte impression de cohérence.

Comme si l’action rebelle n’avait pas eu besoin de brutalité pour en finir avec l’abattement. Comme s’il suffisait de laisser le temps à chacun de trouver sa place – se flairer, s’ajuster, s’abandonner, s’emboîter. Comme si toutes mes directions, tous mes pôles, toutes mes temporalités et tous mes esprits s’étaient alignés. Comme si mon corps-réceptacle percevait cette cohérence en un intense soulagement.

Et j’ai soupiré.

« C’est pas moi, c’est les autres! »

Les autres qui? Il y avait bien les autres mois qui travaillaient dans l’obscurité, l’humidité et la résonance. Mais il y avait surtout les autres êtres, ceux qui sont la plupart du temps dans leurs propres coulisses, ceux qui ne me rencontrent sur scène que le temps d’un café, le temps d’une réunion, le temps d’un bonjour, le temps d’un atelier, le temps d’une soirée. Tous ces autres êtres qui font système comme je fais système avec mes autres mois.

Cohérence.

Il y a là mon âge et mes familles. Il y a là mes compétences et ma liberté. Il y a là la dynamique ambiante et ma mélancolie. Il y a là un territoire et ma créativité.

Et j’ai soudain eu une vision très claire de ce que j’avais envie de faire.

Dans ma caverne, il a seulement fallu faire synthèse de ce que les autres êtres m’avaient donné. Écoute et opportunité, questionnement et acquiescement, sourire, silence et civilité, témoignage, récolte et transmission, remerciement, remise en question, enfin bousculade. J’ai absorbé les maillons, j’ai laissé se façonner ma géométrie interne et j’ai perçu la cohérence.

Ici je souhaite remercier

celle qui me touche l’épaule chaque matin en me disant « bonjour » lorsque je la croise dans les couloirs de l’école

celui qui m’offre chaque soir son « si on se souvient de ses rêves on se les racontera » avant de s’endormir

celle qui m’envoie un message à 1:43 dans la nuit pour me raconter avoir chanté dans un camp de réfugiés avec sa chorale

celle qui m’offre la joie de sa jouissance à travers une fleur en papier de soie

celui qui m’appelle et me rend belle

celles qui ont respiré écouté soupiré expulsé délesté observé en confiance au son de ma voix

celui qui me remercie d’avoir écrit

celle qui m’a offert son image aujourd’hui

celles qui m’ont donné la main un soir d’hiver pour faire cercle et sens

celui qui transmet ses valeurs à travers ce qu’il pétrit

celle qui est si douce au bout de ma rue

celle qui m’offre son aide lorsque je suis ensevelie sous les maladies

celui qui m’envoie une bise au loin lorsque ma vitesse est telle

celui qui chante derrière mon dos lorsque je pédale et nous trimballe à travers la ville

Tous ces êtres qui me font humaine

Tous ces êtres qui me font vivante

Tous ces êtres qui en moi résonnent

Mon coeur carillon, mon esprit diapason, ma langue cohérence.

Chers vous, je vous dois beaucoup.

Chers vous, je vous promets, pour commencer, d’être face à vous rassemblée.

Chez nous, la terre tremble et nous fêterons ensemble l’insoumission.

*

 

Publicités

Leçon n°54

« Il pleut depuis des jours. Toute cette eau a dissous la forêt, les roches, les vignes. Quand nous ouvrons les volets de bois de notre chambre, et dégageons le cadre tendu de parchemin huilé, nous n’y voyons goutte. Au sommet de la grande tour, l’air est blanchâtre, épais, humide, il pourrait nous noyer. Le gouffre mâche un brouillard laiteux qu’il crache jusque sur les hauteurs où nous sommes. Le ciel, trop lourd, ploie, il dégringole et se prend dans les branches. Les nuages piégés peinent à regagner la voûte céleste. Aymon grimpe dans tous les arbres pour tenter de les libérer. Aymon, mon chasseur de brouillard, mon grand souffleur de brumes, essaye de réparer les nuées déchirées. »

 

Carole Martinez, La terre qui penche