Mois : mars 2016

Inspiration #7

 

« My beauty is my understanding of the world »

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Estelle

Pendant 5 ans, j’ai étudié l’Anthropologie à l’université Lyon 2. C’est là que j’ai rencontré Estelle. Estelle me disait : « révèle ta parole », pourtant nous parlions peu. Nous passions beaucoup de temps ensemble, mais nous parlions peu. Estelle avait une intelligence supérieure. Elle m’impressionnait par son savoir. Deleuze et Roland Barthes, c’est grâce à elle. Elle avait une incroyable capacité d’analyse. Pourtant, lorsque nous parlions, ce sont des morceaux d’elle éclatés qui me parvenaient aux oreilles. Je me souviens des partiels que nous passions ensemble, je regardais, amusée, la feuille de brouillon qu’elle remplissait à toute allure. Rien était linéaire. Elle écrivait en cercle, elle formait des figures géographiques avec ses raisonnements. Elle nous surpassait tous. Sa pensée était globale, totale, tentaculaire. Elle se régalait de la transdisciplinarité. Son axe, c’était l’intersubjectivité. Je me souviens d’un cours en amphithéâtre, Estelle qui se penche vers moi pour me dire « Steph, je vois l’aura du prof ». Elle me disait aussi : « je suis une forêt vierge à moi toute seule, remplie d’hirondelles ». Elle autorisait toute forme de poésie. Elle n’avait aucune limite. Son âme était immense. Estelle, c’était une atmosphère à elle toute seule. Avec elle, quoi que nous fassions ensemble, je pouvais percevoir l’intensité du moment. Je me souviens de ce concert des Red Sparowes où elle m’avait traîné. Ce n’était pas forcément le genre de musique que j’écoutais. Mais avec elle à mes côtés, j’ai ouvert mon corps à l’expérience et la musique est entrée en moi par vagues puissantes. C’est grâce à elle que j’ai compris une fonction du corps qui m’est aujourd’hui essentielle : le corps est notre lien au sensible – ouvrir ses paumes au monde – percevoir – vie. Oui, elle disait les choses ainsi.

Nous passions des heures à marcher dans Lyon. Elle était aussi grande que moi, mais beaucoup plus fine. Je venais de me raser la tête, elle portait toujours des chapeaux. Sa chevelure était dense, d’ailleurs elle dansait. C’était sa façon d’être au monde. C’était son moyen d’expression. Elle avait un corps de danseuse, j’avais un corps de nordique. Elle était une princesse en DocMartens, j’étais une sorcière à fleurs. Nous nous accordions à merveille. C’est grâce à elle que j’ai apprivoisé la ville. Nous nous donnions rendez-vous, souvent au bord de l’eau, le Rhône ou la Saône, selon l’heure, selon l’humeur. Comme moi, elle se déplaçait à vélo. Elle était libre, puissamment libre. Quand je sortais avec mes casseroles, elle donnait un grand coup de pieds dedans. Elle avait un côté punk, mais elle n’était qu’une enfant. Je l’entends encore ricaner. Et son regard espiègle. Elle voulait que je la prenne en photo, alors nous sommes allées dans le studio d’un ami photographe. Elle s’est déguisée en pirate et je l’ai prise en photo. Estelle, elle pouvait être sublime, elle pouvait être affreuse, elle pouvait être Joie, elle pouvait être Colère. Elle incarnait.

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IMGP6697Estelle avait un bec sucré. Elle préparait charlottes aux fraises, au chocolat et aux poires pour son anniversaire et m’invitait à les manger avec les doigts. Estelle avait tout de le temps une pomme sur elle. Elle la croquait à pleine dent et mâchait souvent la bouche ouverte. Elle n’hésitait pas à mettre ses doigts dans la bouche pour déloger la nourriture qui se coinçait entre ses dents. Elle avait une part animale très présente. Je la vois encore se tripoter les orteils lorsque l’été nous invitait à sortir en sandale. Elle gardait ses poils aux aisselles. Elles étaient là les hirondelles. Elle s’en foutait. Elle était sauvagement féminine. Estelle ne buvait jamais d’alcool, sa mère était alcoolique, alors elle buvait du thé. C’est elle qui m’a appris à le boire. C’est elle qui m’a fait découvrir une palette incroyable de saveurs. Je me souviens de son thé fumé au délicat goût de châtaignes. Elle me laissait toujours boire à son thermos pendant les cours. Et lorsque j’allais chez elle, elle ouvrait son placard à thé et nous passions un temps précieux à ouvrir chaque emballage, renifler, rire des noms donnés à chaque sorte, explorer puis déguster. J’ai ce souvenir si précieux, nous étions chez notre ami commun, un homme de lettres passionné par la Russie. Nous écoutions du Chopin, éclairés à la bougie, il fumait la pipe, elle tripotait (encore) ses pieds, je jouais avec la vapeur de l’eau bouillante qu’elle venait de verser sur une fleur de thé. Nous étions restés un moment bouche bée à observer le spectacle de l’éclosion.

Après trois années d’amitié extra-ordinaire, elle est partie poursuivre ses études à Montréal tandis que je m’envolais pour un long voyage en Inde. Pour elle j’écrivais ceci :

La ville saupoudrée de désert. Légèrement à l’écart, elle la regarde sous sa cloque sableuse et dorée. C’est une fraction d’après-midi légèrement en retrait. Après le fleuve à droite une route longe le quai de l’autre coté une pierre, elle est dessus. Elle guette une certaine ambivalente. La voilà qui traverse, lui fait une bise ou deux, se caresse les cheveux qu’elle perdra en chemin, lui fait une remarque sur ses lunettes de soleil qui absorbent l’obscurité, et la traîne jusqu’au banc, entouré d’autres bancs, dans un parc plein de bancs qui attendent les corps fatigués. Immédiatement, un nuage de pigeons passe au-dessus d’elles, rejoignant leur point de départ. À travers les feuilles, le bruit et la lourdeur de l’atmosphère. Comme l’impression qu’une guerre les espionne. Peut-être sera-t-elle celle qui fera exploser sa camisole?

Elles échangent chacune leurs mots contre quelques silences. Une oreille jetée aux alentours, l’autre pour sa compagnie. C’est le jour du départ, du décès, du deuil et de la disparition. Elles lacent leurs chaussures, prêtes à bondir, mais le signal ne vient pas, pas encore. Alors, elles poursuivent comme elles avaient commencé, à se questionner par politesse puis à détourner leur attention avec adresse. Pour éviter l’affectation, elles changent de position. Une fois assise, une fois accroupie, une fois suspendue, une fois recroquevillée. Arbres à simagrées. Leurmarginale humanité.

Un homme s’installe près d’elles. Si près qu’il peut voir leurs taches de rousseurs. Si près qu’il peut les entendre chuchoter la peur. Attractions paranormales. Personne ne se (re)connaît. Il leur fallait simplement pleurer, mais leurs larmes avaient déjà servi à l’irrigation de la cité. Elles lui sourient, elles le comprennent, elles sont dociles et pleines de compassion, elles lui sourient et leurs sourires signifient : « ne te fais pas de mal, sois doux et indulgent, regarde comme le monde est beau ».

Le monde est beau.

A mon retour, j’étais déboussolée. Elle m’a alors offert les clés de son appartement lyonnais. J’ai pu séjourner en son refuge pendant plusieurs mois. Le temps de retrouver mes repères, le temps de rafistoler mon âme, le temps de m’ouvrir à l’amour. Quand vint l’été, elle revint à Lyon pour les vacances et nous passâmes deux mois enchantés l’une auprès de l’autre. J’avais beaucoup de peur en moi et elle beaucoup de colère. Elle retournera là-bas tandis que je resterai ici. Mes cheveux avaient poussé et elle avait pris du poids. La faute aux médicaments me disait-elle. Le travail de marginalisation avait commencé. Estelle, elle avait en horreur les institutions. Son père était militaire, elle ne portait jamais de kaki. L’université lui donnait la nausée. Je me souviens d’elle, descendant les marches de l’amphithéâtre, déposant sa copie face au professeur et murmurant, suffisamment fort pour qu’il entende, « ah la doxa, la doxa… » d’un air dégoûté. Et le visage stupéfait dudit professeur. Elle crachait sur l’Église, tandis que je m’extasiais dans le département « Anthropologie de la religion » face aux multiples représentations de la foi. Estelle, c’est l’Église qui m’a appris que tu étais morte.

La dernière fois que j’ai eu de tes nouvelles, tu étais toujours à Montréal et tu souffrais. Une histoire d’amour qui finit mal, l’université qui t’accuse de plagiat, un séjour en hôpital psychiatrique suite à une décompensation, ton témoignage sur les maltraitances subies en ce lieu, la suspicions de tes parents, leur volonté à te rapatrier en France, les médicaments, ta lassitude. Puis le silence. Passé quelques jours, j’ai remué ciel et terre pour avoir de tes nouvelles. J’ai fini par apprendre que tu avais fait une tentative de suicide. Je t’écris, je t’écris, tu ne me réponds pas. Tu finis par laisser s’échapper quelques mots. Froids. Je t’écris, je t’écris. Tu ne me réponds pas. Les mois, les années passent. Deux ans de silence plus tard, je n’ai plus aucun moyen de te contacter. Je tape ton nom sur Google et je tombe sur ton avis de décès. Tu es morte le 29 Décembre, je l’ai appris hier. Ils t’ont enterré sans moi. Je ressens une colère sourde envers tes parents et les quelques amis que nous avions en commun. Pourquoi personne ne m’a contacté? Pourquoi? Ils t’ont enterré sans moi. Je n’ai pas pu t’accompagner. Estelle, je te présente mes excuses. Si seulement…

Leçon n°55

Contre le vent

Lorsqu’après sa condamnation à mort on a demandé à Socrate s’il avait un dernier vœu, il aurait répondu :

– Oui, j’aimerais apprendre à jouer de la flûte.

– Mais enfin, à quoi ça peut vous servir, puisque vous allez mourir?

– Justement, avant de mourir, j’aurais aimé savoir jouer quelques notes de flûte.

Vivre ainsi. Pas pour quelque chose. Ainsi.

 

Nancy Huston, Démons quotidiens

Chet Baker

Chet Baker, c’est m’avancer vers toi et avoir envie de t’enlacer.

Chet Baker, c’est m’asseoir au bord de Drôme et regarder l’eau s’écouler.

Chet Baker, c’est la joie lorsqu’elle me surprend.

Chet Baker, c’est m’allonger au soleil et ne penser à rien d’autre que sa chaleur réchauffant mes os.

Chet Baker, c’est mon enfant se blottissant contre moi.

Chet Baker, c’est la satisfaction lorsqu’elle me console.

Chet Baker, c’est manger de la chantilly avec les doigts.

Chet Baker, c’est le vol des étourneaux.

Chet Baker, c’est fumer une cigarette seule dans la nuit.

Chet Baker, c’est la tendresse lorsqu’elle m’arrondit.

Chet Baker, c’est la peau qui se met à swinguer.

Chet Baker, c’est avoir l’impression d’appartenir à une autre époque.

Chet Baker, c’est le vent dans les cheveux, les cheveux qui caressent les épaules, les épaules qui frissonnent.

Chet Baker, c’est la nostalgie lorsqu’elle me fait sourire.

Chet Baker, c’est regarder un paysage défiler sous ses yeux.

Chet Baker, c’est caresser une joue.

Chet Baker, c’est bien plus que de la musique.