Mois : avril 2016

Feeling good

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Le masque social (2/2)

Ce matin, en prenant son petit-déjeuner, mon fils me fait remarquer qu’il a découvert quel muscle lui permettait de mâcher. Il touche du doigt cette zone exquise, entre l’oreille et la pommette, oui c’est bien là, je le sens sous mes doigts. Je lui réponds qu’il a certainement raison, s’il le sens là sous ses doigts, c’est que ce doit être lui, mais que je suis bien incapable de lui donner son nom, à ce muscle. Mon fils propose le nom de muscle « masticateur ». Je suis plutôt d’accord avec lui, même s’il y en a sûrement plus d’un qui travaille à la mastication.

Des histoires de visage, il y en a tant.

Pour sourire, 17 muscles doivent travailler simultanément.

Il y a tant à contenir.

Il y a des jours où c’est trop d’effort pour moi que de mobiliser ces 17 muscles.

Mais je m’efforce de le faire, je distille l’ordre de le faire, sourire et que cette chose là se répande.

Tout mon visage peut s’illuminer, oui, je peux porter la lumière sans en être habitée.

C’est le pouvoir que me donne la relation.

Relativiser, mettre de côté l’usure, offrir la légèreté, être de bonne compagnie.

Je ne suis toujours pas douée pour la conversation mais cela ne m’empêche plus d’être une personne enjouée.

D’autres diront : elle est hautaine, elle est sereine, elle me prend de haut, elle est si douce.

Zygomatiques.

L’espace public, lorsque je le traverse, m’oblige à neutraliser mes émotions.

Regardez ces deux hommes en train de fumer une cigarette adossés à un mur en silence.

Je ne leur offrirai ni regard ni lumière, juste de l’indifférence, puisque je ne veux surtout pas qu’ils créent d’interférences.

Je ne souhaite pas leur intervention.

Je fais comme si, alors que je croise les doigts.

Pour qu’ils ne me remarquent pas.

Parfois, ce que dit mon visage n’est pas ce que je ressens.

« Bah alors, tu t’ennuies?! »

Non, je m’efface. Je laisse place à l’alentour.

S’il y a un lieu où je veux faire tomber mon masque social c’est bien mon foyer.

Chez moi est ainsi ce qui est moi.

Chez moi je ne souhaite pas faire l’effort du travestissement.

Chez moi je n’ai plus la conviction de l’usurpation.

Chez moi je suis à l’extérieur ce que je suis à l’intérieur.

Chez moi je me repose entièrement.

Être la seule femme de son chez soi n’est pas chose aisée.

Il faut, tranquillement, distiller ses humeurs dans l’atmosphère

sans froisser les convenances

– il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas –

ni troubler la constance

-il y a de bonne raison et de mauvaise raison –

Poser son masque social à l’entrée de chez soi est un acte féministe.

« Bah alors, tu fais la gueule?! »

Non, je n’ai plus de gueule,

je suis

juste

à l’intérieur.

Leçon n°57

« Les femmes ne sauraient être libérées tant qu’elles ne voudront pas aussi être libératrices de toutes les oppressions, celles qui viennent de l’homme, du pouvoir, du travail, mais aussi celles qui viennent d’elles-mêmes et s’exercent sur elles, sur les autres et particulièrement sur leurs enfants : femmes sans corps, femmes sans sexe, désinfectées, désaffectées, femmes-magazine, femmes-pantins, mais aussi femmes complices de l’homme fort, du militaire, du mari, du patron et du flic, mais encore femmes jalouses, capricieuses et revanchardes, femmes bourgeoises, femmes mesquines, mais enfin et surtout femmes-dragons de la famille, femmes-martyres du dévouement, mères poules dévoratrices, mères possessives et assassines, odieuses marâtres… »

 

Annie Leclerc, Parole de femme

Leçon n°56

« La honte. Pour moi, c’est au cœur du problème. La honte, j’ai toujours essayé de la camoufler, de l’esquiver ou d’y échapper. Écrire des livres est en soi une honte difficile à cacher puisqu’elle est documentée de manière irréfutable. La honte y trouve son format, pour ainsi dire. »

 

Herbjorg Wassmo, Cent ans