Mois : juillet 2016

Leçon n°60

« C’est un amour pauvre et non partagé,

Calme calme, qui ne brise pas

Le verre de tes jours dévolus

Ni n’attise le feu d’une lune froide

Dans ton lit.

Tu ne devines pas sa présence si, à sa place

peut-être, une obsession te fait pleurer.

Tu ne sais pas ce que tu ressens lorsque, de tes bras, tu n’enlaces

Que toi!

Quelles nuits désires-tu, quelles nuits?

Et de quelle couleur sont ces yeux dont tu rêves,

Lorsque tu rêves?

C’est un amour pauvre et partagé

Qui réduit le nombre des désespérés

Et hisse le trône des colombes sur les deux côtés.

A toi de conduire

Ce printemps rapide vers ceux que tu aimes.

Quel temps désires-tu, quel temps?

Que j’en sois poète, ainsi et ainsi… Chaque fois

Qu’une femme s’en va, au soir, vers son secret,

Elle trouve un poète marchant dans ses obsessions.

Et chaque fois qu’un poète va au plus profond de lui,

Il trouve une femme se dénudant devant son poème…

Quels exils désires-tu?

M’accompagneras-tu, partiras-tu seule dans ton nom,

Exil couronnant un autre exil

De toute sa splendeur? »

 

Extrait de « Ciel bas », in Le lit de l’étrangère, de Mahmoud Darwich

 

« Vous êtes à quelle altitude? »

Alors que je faisais la queue à la caisse d’une épicerie

– dans cet état méditatif léthargique dubitatif proprioceptif,

selon la direction de mon regard,

un vieil homme est venu vers moi,

tendant sa canne vers moi,

exclamant sa question vers moi

– moi?

« Vous savez pourquoi je suis sortie avec ma canne aujourd’hui? »

Je ne sais de lui que ce que j’ai aperçu de lui.

Cet homme-là

je le vois souvent

dans les rues,

en bordure de rivière,

assis sur un banc

contemplé, contemplant.

« Vous savez que nous sommes repartis

pour trois mois de plus d’état d’urgence?! »

Je ne sais rien, je ne suis plus.

Je lui tends mon regard entendu.

Je tends chaque muscle de mon corps pour être dans la retenue.

Maintenir ma présence

mon attention

pour lui

qui en a besoin

maintenant.

Écouter l’homme parler, vieillard ou non, il est là, avec sa verge et sa verve.

« Je pourrai me défendre grâce à elle! »

Je n’ai pu retenir mon rire,

bouche pincée ne suffit pas.

Je pouffe, donc.

Lui poursuit,

ne relevant ni ses yeux ni ma moquerie.

Gentille.

Je pourrais être n’importe qui

réagir n’importe comment

il ne relèverait pas

l’absence d’interlocuteur.

Il poursuit.

La peur.

La douleur.

La mort.

La vieillesse.

Oui, le temps est long, la caissière est débutante, elle multiplie les erreurs, elle s’excuse, elle rougit, les clients s’impatientent, elle multiplie les erreurs.

A sa place, je serais partie.

A ma place, je reste.

Lui me bouscule.

« Vous êtes à quelle altitude? »

Je ris!

Bouche grande ouverte

que tous voient ma glotte et ma culotte!

« Le frère de mon père, mon oncle, est mort à la guerre.

Il était très grand.

Il s’est pris une balle dans la tête.

J’ai toujours pensé que s’il avait fait quelques centimètres en moins

il serait toujours en vie.

D’ailleurs, ça coûte cher d’être grand.

Vous avez besoin de plus de nourriture.

Vous mettez des vêtements plus grands.

Les grands ne devraient pas toucher le même salaire que les petits.

Alors? »

Je regarde cet homme

et

me

demande

de

quelle

superficie

est

sa

solitude.

Je lui réponds :

« 1m85 »

et il s’en va.

Me pensant piétinée

j’ai vécu une seconde de poésie.

Bien méritée.

Lui s’en va,

moi je reste,

les pieds dans sa flaque.

 

IMGP4239exposition Lumières de l’aube, Yoko Ono

Samaël et la rosa-thèque

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Ceci est la bibliothèque de Samaël

N’y voyons pas là planches empilées

pour mieux accéder à

atteindre le

gravir.

Allongez la,

allongez-vous là,

laissez-vous caresser par les langues,

sursautez.

Quelques épines.

Rosa est là.

Il y a le coeur germanique relié au divin,

le corps traversé par la Lumière, c’est pour le Nord.

Le corps pris dans la Lumière, c’est pour le Sud,

il y a les pieds méditerranéens relié aux pulsations de la terre.

« Le monde brûle, que le monde est beau »

La rose des vents.

Des planches, il en a connues.

Des diagonales, il en a conçues.

Réduisant là les distances,

abolissant là les compartiments.

Confondez-vous

au doux balancement des épaules lorsque l’écriture est en marche,

au sac et ressac d’une inspiration qui s’étend puis se retire

puis revient puis respire.

Mordez cette rose

et qu’aux quatre coins du monde

se répande

son parfum

sa présence

et sa lutte.

Ceci est la bibliothèque Samaël,

à cueillir avec émotion,

à feuilleter avec attention.

*

 

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