Mois : août 2016

Le poème parisien (2/3)

Je me suis réveillée à la Défense et je n’ai rien eu à affronter.

Il y avait là une tour en cours de démolition.

J’entoure le moment d’un crayon rouge.

Les femmes qui courent après les métros sont belles

et vous n’en saurez rien.

J’ai perdu toutes mes photos de la veille.

Seul compte l’instant.

« Dommage » fut le dernier mot prononcé par Paula Modersohn-Becker

Fauchée en plein élan, elle n’avait que 31 ans.

Elle était fascinée par la simplicité et l’intensité de la vision du monde des enfants.

C’est le kaïros du désir, une fulguration qui fait que la photographie n’est plus quelconque.

« Je crois que cet homme a un souci »

Elle parlait à sa soeur jumelle. Même coupe de cheveux, même lunettes, même tailleur, même sac, mêmes chaussures. La soixantaine, elles se tenaient par la main. Nous montions au même rythme les escaliers, quittant les profondeurs Araki.

« Pour être honnête, je n’ai même pas trouvé ça érotique ».

Observer ensemble  ce qui jaillit en refrénant ce qui frémit.

Yeux coeur sexe en un même organe, je n’ai rien dit.

Le trouble ondulait, parfois nous entourait, mais les langues en restaient là et les répercussions n’ont entraîné personne.

Secs.

J’aurai voulu convoquer les cigales que les mots se tordent et que s’effondre l’ordre.

J’ai quitté ce qui est dit sulfureux pour me rendre à ce qui est dit fabuleux.

Petites fourmis aux pieds de la tour, est-ce votre désir

qui vous poussent à vous agglutiner ainsi?

J’ai ressorti mes armes puisque mon ventre sonnait creux.

« Il dépend de celui qui passe

que je sois tombe ou trésor

que je ne parle ou me taise

ceci ne tient qu’à toi

ami n’entre pas sans désir »

Je connais Paris grâce aux chansons de Mano Solo

et c’est à Ménilmontant que j’ai soif de la vie.

Cinq heures durant un tissage à quatre mains deux voix

dont resteront secrets les puissances révélées.

Choisir

à loisir,

les petites indécises sont à la fois origine

matière et destination des vagues.

Bénie soit l’hésitation.

J’entends les remous, j’entends les remous.

L’écluse, le pont, l’envie d’uriner.

J’ai été surprise par la voix masculine annonçant la station Bonne Nouvelle. J’attendais la suite. Il a poursuivi d’un suave « Grand Boulevard ». J’ai souri puisqu’il en est ainsi. Le trajet s’est prolongé ainsi, les noms n’étaient plus lieux mais caresses.  D’ordinaire c’est une femme qui énumère : destination, incident et retard. Ici l’homme annonce et surprend. L’effleurement est agréable et je ne peux rien faire d’autre que cela : écouter la trajectoire.

« Chacun doit accepter son lot de solitude inévitable »

J’ai fermé mon livre sur l’esplanade.

J’ai photographié la Défense comme un long voyage d’hiver.

J’apprends que ma grand-mère n’est plus en capacité de formuler des phrases.

Je pars à la recherche du mot juste.

Il ne s’agit plus de moi.

Il s’agite l’autre en moi.

J’ai été prise en photo.

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Le poème parisien (1/3)

Juste un espace silencieux, une cigarette, un verre de muscat et du temps.

Trinquer à la lucidité que permet la foule.

Je suis dans ma nature

et les contradictions font la matière du dialogue

que je tisse avec la ville.

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Je suis allée voir le plus vieil arbre de Paris, vieux de plus de 400 ans. J’ai voulu renouer avec une certaine approche romantique de la vie. J’ai pensé : je suis peut-être la seule à me rendre en ce square pour le voir.

Il n’y avait aucun effort à faire, il y avait seulement à s’émouvoir.

Un groupe de touristes s’est approché. Il pleuviotait. Ils portaient tous des sacs plastiques sur la tête. Ils se sont approchés de l’arbre et leur guide s’est lancé dans un récit passionné. J’ai écouté, sans rien comprendre de ce qu’il racontait. A l’autre bout de la scène, une femme de la rue écoutait elle aussi, assise au sol, la tête couverte d’un tissu de couleurs vives, visiblement amusée. C’était une belle histoire d’intonations et de mimiques.

Une fois partis, je suis revenue à mon arbre. Je voyais à quel point sa verticalité dépendait de ses rejets vigoureux et soudés entre eux. Je me suis demandée si cela ne serait pas notre sort à nous aussi.

Amer béton.

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Aux odeurs qui me soulèvent le cœur,

les recoins relents d’urine et les mouvements parfums écœurants,

qu’elles poursuivent leurs insinuations.

A la promiscuité, des corps des haleines des consommations et des préoccupations,

qu’ils s’affrontent se contournent se frôlent s’évitent s’alignent se retiennent se repoussent.

A la misère qui m’empoigne et mes enfants qui ne me savent pas ainsi.

A l’écriture dans le métro, par dessus les sacs et malgré les entrechocs, les cheveux balayés par les courants d’air souterrains, illisible, les regards passant par-dessus mes manches retroussées et mes bleus aux genoux.

Aux plafonds que je frôle et autres fils suspendus puisque le chantier est perpétuel et nos conditions malsaines

Aux milliers de visages que j’ai croisé alors que le sol me portait, en ces quelques minutes cinématographiquement parlant sublimes, bordée par deux flux de sens contraire, me proposant toutes ces peaux, tous ces regards, tous ces nez, la vitesse ! leur demander, à tous, qui êtes-vous?

A mes pensées qui s’alignent à mes pas – ralentir, deux par deux les marches, courir après, piétiner, douleurs aux pieds

A tous ceux qui nous guident, les maillots verts de la RATP comme les drapeaux blancs de mes souvenirs indiens.

Aux milliers de fenêtres qui regardent ma nuit

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A la Sainte Chapelle j’ai gravi un escalier de pierre en colimaçon et j’ai accédé à la vérité de la spirale avant d’être époustouflée par les vitraux. Ici j’ai compris l’importance de la grisaille, celle qui met en valeur les ombres, sans elle les couleurs ne seraient pas.

C’est la lecture en boustrophédon du récit que me propose la ville.

Je me souviens avoir quitté un homme sur la place du Louvre. Frappée de mutisme, j’avais été incapable de lui dire le désastre que je pressentais. J’étais alors partie en courant. Après la culpabilité avait jailli la joie. Je courrais dans Paris en riant. J’avais retrouvé ma liberté, j’avais retrouvé ma voix.

Ce châle rouge qui m’enveloppe, c’est le contact direct avec la ville. Sa pulsation est ma pulsation. Je mets ma peau à sa disposition.

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Je me suis assise dans un café pour reposer mes jambes et boire un thé. La femme assise à la table d’à côté s’est mise à fredonner la chanson qui ne me quitte pas depuis plusieurs jours. « Sometimes I feel like a motherless child ». A le raconter on pourrait imaginer que ceci a été inventé pour agrémenter le récit du jour d’un peu de poésie. Mais cette vie est faite d’imbrications intimes et de résonances souterraines. Suffit d’être attentive pour que se révèle l’allégorie.

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J’ai lu : « ce qui parle toujours en silence c’est le corps » sur une bande de papier blanc, ils disaient « art pauvre », je voyais les immenses bouches d’aération du Centre Pompidou.

L’expression de la Beat Generation a fini par exposer le bordel de mes aspirations.

J’aurai pu m’assoupir, là, dans les bras du paysage défilant.

Bercer par la fanfare

comadre!

 

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L’effet Genet

J’ai commencé une lecture à quai. Assis à mes côtés, un jeune homme lisait Eluard. Je me disais que le poète était toujours là, quelque part en moi, comme on conserve un souvenir : se blottir contre quelqu’un, balbutier, dire avec sa main, la tendresse lorsque les alentours nous blessent. Aujourd’hui, Eluard ne peut rien pour moi.

J’ai commencé la lecture de Genet, laissant passer les trains qui ne me concernaient pas. J’ai lu par le ventre, remplir le vide laissé par mes enfants. J’étais dans ce mouvement de désertion. Et si je poursuivais jusqu’à Marseille? Je trouvais là résonance.

Ma lecture fut sonore. Il me fallut grogner, souffler, happer, apostropher, murmurer. Je n’avais jamais rien lu de tel. C’était le ravissement, ce qui fauche et ancre en une même poussée.

De cette période je parle avec émotion et je la magnifie, mais si des mots prestigieux, chargés, veux-je dire, à mon esprit de prestige plus que de sens, se proposent à moi, cela signifie peut-être que la misère qu’ils expriment et qui fut la mienne est elle aussi source de merveille. Je veux réhabiliter cette époque en l’écrivant avec les noms des choses les plus nobles. Ma victoire est verbale et je la dois à la somptuosité des termes mais qu’elle soit bénie cette misère qui me conseille de tels choix. ( Jean Genet, Journal du voleur )

Entendez-vous?

Une femme se tient à genou.

Elle entre en résistance,

Tape sa tête contre le présent,

La cadence n’est pas d’ici.

Elle nous surprend.

Elle, tape.

On l’attend.

C’est le rythme des peaux, nos habitudes.

On préférerait qu’elle s’endorme.

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Ils surgissent.

Ils m’accompagnent.

Ils se font désirer.

Ils me poussent.

Ils me rattrapent.

Ils m’éclairent.

Ils me laissent tomber.

Ils m’obligent.

Ils me hantent.

Je suis finalement descendue comme prévu à l’arrêt prévu. J’ai marché comme attendu jusqu’au lieu qui m’attendait. J’ai déposé mes sacs comme convenu mais sans convenance, jetés dans l’entrée. J’ai fait tout comme il faut, à quelques détails près : j’avais oublié mes cigarettes. J’ai mis mon appareil photo en bandoulière, coiffé mes cheveux en un chignon haut serré, je suis sortie. Il faisait nuit, je faisais photographie. Genet miroir Mouawad.

Je suis devant l’amour

Comme l’assoiffé au milieu du désert :

A perte de vue, les dunes,

Et des mirages pour seule oasis.

Il court, l’assoiffé,

Il court,

Et toujours le sable lui remplit la bouche,

Jusqu’à ses poumons,

Jusqu’à son foie brûlant.

Alors,

Le philosophe me dit : raisonne.

L’anthropologue me dit : observe.

Le sage me dit : accepte.

Le psychanalyste me dit : assume.

Et moi qui désire simplement

Que,

Par amour,

On touche ma peau pour y laisser la marque de la tendresse.

(Rêves, Wajdi Mouawad)

J’ai croisé quelques personnes et nous nous sommes regardés, à la dérobée, oui je me dérobe. Glisser dans leur sac un livre comme je glisse entre leurs mains, j’aurai pu. Risquer la flaque, d’eau, d’aura, de raison. Camouflée, noire parmi la noire, être en lien malgré l’armure. C’est le métal qui fait gicler la source, c’est pas ma faute si j’ondule.

Déposer en ses mains un livre, il me disait : « souple sur les jambes », je répétais : « souple sur les jambes », le livre jeté par dessus bord.

Ils sont ceux que j’ai mis en carton en premier. Ils sont ceux que j’ai sorti de ces mêmes cartons en premier. Mes livres, mes auteurs, mes accompagnateurs. Aller à Marseille sans vous n’aurait pas été possible. Et puis la mer, ce charnier.  Je trouverai bien du genêt à planter dans mon jardin. Feuilleter, feuilleter, me ravir et gravir.

Leçon n°61

Déjà il avait commencé à parler de la Légion quand, en me fixant, il s’interrompit.

  • Mais j’ai l’impression de t’avoir déjà vu

Moi j’en avais gardé le souvenir.

Je dus me retenir à d’invisibles agrès, j’aurais roucoulé. Les mots n’eussent pas seulement, ni le ton de ma voix, exprimé ma ferveur, je n’eusse pas seulement chanté, c’est vraiment l’appel du plus amoureux des gibiers que ma gorge eût lancé. Peut-être mon cou se fût-il hérissé de plumes blanches. Une catastrophe est toujours possible. La métamorphose nous guette. La panique me protégea.

J’ai vécu dans la peur des métamorphoses. C’est afin de rendre sensible au lecteur en reconnaissant l’amour sur moi fondre – ce n’est pas la seule rhétorique qui exige la comparaison : comme un garfaut – la plus exquise des frayeurs que j’emploie l’idée de la tourterelle. Ce qu’alors j’éprouvai je l’ignore, mais il me suffit d’évoquer l’apparition de Stilitano pour que ma détresse aussitôt se traduise aujourd’hui par un rapport d’oiseau cruel à victime. (Si je ne sentais mon cou se gonfler d’une tendre roucoulade j’eusse plutôt parlé d’un rouge-gorge.)

Une curieuse bête apparaîtrait si chacune de mes émotions devenait l’animal qu’elle suscite : la colère gronde sous mon col de cobra, le même cobra gonfle ce que je n’ose nommer, ma cavalerie, mes carrousels naissent de mon insolence… D’une tourterelle je ne conserverai qu’un enrouement que remarqua Stilitano. Je toussai.

 

Journal du voleur, Jean Genet