Mois : octobre 2016

Leçon n°63

« Lors de son premier jour d’école, elle avait huit ans ma mère, on lui avait interdit de parler sa langue, le breton. En jouant dans la cour, elle a fait tomber une petite fille. Une religieuse lui demande, en français évidemment, si la bousculade avait été volontaire. Ma mère, qui ne comprenait pas un mot de français, répondit oui. On doit toujours dire oui à celui qui nous est supérieur. Ainsi, tandis qu’elle acquiesçait à la spoliation de sa langue, elle a pris ce visage de rebelle. Cette involontaire outrecuidance me touche autant qu’une révolte bien menée.

Oui, je voudrais cela, dans ma vie, survivre, cette irréductibilité inconsciente, cela qui ne se choisit pas et qui est la révolte, une révolte à bas bruit, ni calicot, ni slogan, la force inconnue qui nous fait choisir la vie. Ecrire, par exemple. »

Jane Sautière, Nullipare

Publicités

Elsa et la végé-thèque

dsc05630

dsc05627

dsc05625

dsc05624

dsc05623

dsc05621

dsc05620

dsc05619

dsc05615

dsc05614

dsc05613

dsc05610

dsc05606

dsc05604

dsc05602

 

*

Ceci est la bibliothèque d’Elsa

faites de lianes et de branches,

pour ainsi émettre

une certaine idée de verticalité.

La forêt permettant

d’avancer sans toucher terre.

La canopée permettant

d’isoler par ce qu’elle relie.

Le bocage permettant

de passer inaperçue dans la mosaïque.

Le bosquet permettant

de se faire tout petit pour observer l’immensité.

Allumer le feu du dedans

grâce aux feuilles mortes de ses collections.

Planter là l’identité

que les livres engrais viendront nourrir d’humanité.

C’est la sève qui coule lorsque tu pleures.

Les mains dans la terre,

les yeux dans les pages,

renifler l’humus des jours,

couvrir l’humeur des temps,

laisser une trace dans l’écorce

et poursuivre sa floraison.

*

dsc05632

Mohammed

Tu as marché jusqu’à la mer,

suspendu à tes lèvres le mot,

dit par ta sœur ton frère,

dit par ton père,

ta mère.

Tu as marché jusqu’à la mer et tes pieds

se sont enfoncés dans le sable au contact de l’eau,

enfoncés dans le sable au contact

de l’eau.

*

Elle t’a demandé un enfant comme on demande un croissant.

De l’une, tu n’as plus de père.

De l’autre, tu es envahi par l’amère.

Tu n’as pas su lui dire :

le berceau sur la rivière, le courant jusqu’au fleuve

et les mains glissant sur les parois humides.

Tu t’es contenté de baisser la tête

et regarder s’écouler

larme urine salive sueur

le long de ton corps-pierre,

former une flaque là où aucune racine n’absorbera les liquides fuyant.

*

La ville te propose une trajectoire et tu t’y tiens.

Murs, trottoirs, marches, garde-corps,

comme autant de contenant assurant ta démarche.

Tu marches, d’un point à un autre.

Tu ne regrettes ni la terre ni le ciel.

Tu marches, de l’autre à ce point.

Tu ne questionnes ni le territoire ni l’origine.

C’est le non-lieu permettant le non-être.

Tes poches débordent de limon.

*

Sous l’âge apparent l’enfance remonte à la surface.

Du temps où le sable formait un désert,

terrain vague sur lequel glissait ton rire et le portait loin.

Du temps où porter un nom avait un sens,

donnait du volume à ton corps,

une densité à ton âme.

Du temps où il suffisait d’un geste pour enliser ce qui persistait de peur,

d’un geste balayer,

puis dormir,

dans le creux de ta mère.

De ce temps-là, il ne te reste qu’une mélodie,

quelques notes entêtées entêtantes,

aucun verbe balise,

aucune langue valise.

*

D’un mot,

ils ont percuté tes fondations.

Et tu es parti,

avec ce mot pour seul bagage.

De l’autre côté,

il t’a fallu tout recommencer.

La main, le goût, l’ombre de chacun.

De ta langue tu as fouillé leur gorge.

Tu n’as jamais trouvé l’équivalent

De ta langue tu as enfoui le mot

dans les sables émouvants.

*

Tu t’es présenté à la mangrove et tu n’as rien eu à justifier.

Sans papier ni grammaire, les mains vides.

Elle t’a accueilli dans ta nudité.

Ici le prolongement de tes racines est envisageable.

Le mot

devient

ton nom,

que tu prononces lentement,

que tu prononces,

distinctement.

L’écho de ta voix fait les contours de ton visage.

Te voilà reconnu.

10151497621108733

 

Capillarités

Composer un cadavre exquis de ce qui est vu entendu,

même si « la lune noire me fait peur ».

Clair-voyance ou acuité,

« nous avons un autre point commun ».

Inflammation de la vue ou de l’ouïe,

« j’honore en toi la femme en marche »

I made my song a coat

Covered with embroideries

Out of old mythologies

From heel to throat

(A Coat, Yeats)

Un homme vu la veille à un concert de contrebasse

devient le contrebassiste d’un autre concert.

Ainsi permuter ce que la perméabilité

honore en moi :

« la femme indomptable »

Un regard frontal, un regard à la dérobée,

qui me dit que je dérange, que je ne devrais pas être là.

Et pourtant, « il y a plus d’audace à marcher nu ».

Pour en finir avec les malentendus,

« je vais te couper tes soucis »

Dans ce monde devenu tout à coup immobile, je crus entrevoir l’essence de la beauté. Elle était là, devant moi : fragile banquise d’un instant, pure flottaison de l’âme sur les hauts-fonds d’un mystère. La contempler ainsi dans sa nudité assouvissait un désir sacré qui, dans le même temps, se révélait inextinguible. Ces haltes baptismales, madame, nu durent guère et pénètrent toujours en vous par effraction, au milieu d’une réunion, dans un train, à l’écart de la foule ou assis, je cite Yeats de mémoire… (Archives du vent, P. Cendor)

Mes cheveux au sol.

« Tu es belle en noir »,

« j’ai peur du bruit »,

c’est fini.

imgp4516

Je me couperai un peu plus les cheveux à chaque fois que mon identité de femme m’empêchera d’être en lien avec une personne, une opportunité, une opinion, une temporalité. S’il faut que mon crâne soit lune je le ferai, pour marcher nue vers l’autre, par les temps qui courent, contre les -ismes dégradants, pour et non par audace.