Mois : mars 2017

Quatre déclinaisons du baptême – Texte

Lecture diffusée sur Radio St Férréol,

à l’occasion de la 1ère Nuit de la Poésie de Crest

I

Je suis ma grand-mère, qui fut une jeune fille, qui fut arrachée. J’ai en moi le trajet en train qui l’enleva de Paris pour la réfugier dans le Languedoc. Je suis l’Occitan, le moulin sur la colline de St Chinian et le ruisseau qui avait l’air plus grand dans vos souvenirs. J’ai en moi les vignes. Le vin coule en moi, coule à flot. Je suis le « chaw-chaw » et toutes ces expressions délicieusement exotiques. Je suis d’un autre temps, c’est l’anachronisme des croisements. Je suis la seule ampoule de la maison. Je suis la peur des soldats. Je suis la fuite dans le maquis. J’ai en moi le poumon flétri et le souffle court. Je suis la tuberculose. Je suis l’amour pour un autre que son mari, les montagnes suisses et tout ce qui s’en suit. Je suis toutes les femmes trahies par l’ancêtre et tout ce qu’il reste de sa réputation. Je suis de cette lignée qui ne retient pas ses leçons.

Je suis Oma et nos dates réciproques. Je suis les cheveux qu’elle perd, sa peau qui pend. J’ai en moi son affront, le front aussi haut qu’elle. Je suis ses mollets affûtés, je n’ai pas peur de l’ascension. Je suis son ego, j’ai en moi le goût de me raconter. Je suis Bach, je suis la Passion. J’ai la terreur des bombes et la peur tout court. Je suis les histoires qu’on répète trop souvent et celles qu’on garde pour soi. Je suis ce corps de petite fille s’enroulant dans du papier journal pour ne plus avoir froid. Je suis le corps de la petite fille que son ventre a avalé. Je suis la mort qui revient alors même qu’on n’y pensait plus. Je suis toutes les maladies qu’elle a évitées. Je suis les frontières qu’ont franchies toutes les femmes de notre famille. Je suis sa fille qui s’éloigne. J’ai en moi le goût des autres. J’ai en moi le dégoût aussi. La purge de ce que certains ont pu transmettre à leur descendance. Il faut se débattre ou se rabattre. Il faut parfois choisir son camp. J’ai choisi le camp de la réconciliation.

Je suis la fille de mon père. J’ai en moi sa moustache, les gouttelettes d’eau qui viennent s’y suspendre après avoir bu. J’ai en moi l’odeur du tabac, la cigarette qu’il tient entre ses doigts et la façon si particulière qu’il avait de recracher la fumée. Je suis tous les grains de beauté de son dos. Je suis cette photo en noir et blanc : mon père sur son kayak bravant le tumulte de l’eau. J’ai en moi toutes les rivières qu’il a affrontées. Je suis les chansons du dimanche matin. J’ai en moi la mélodie du « Layla » d’Eric Clapton et du « Perfect day » de Lou Reed. Je suis le vent qu’il créait en faisant valser le drap avant de me border. J’ai en moi le coin du torchon coincé dans la poche arrière de son 501 lorsqu’il faisait des crêpes. Je suis sa discrétion. Je suis son insoumission. Je suis l’équilibre des forces contraires.

Je suis la fille de ma mère. J’ai en moi son sang, sa salive, son lait, ses larmes : tout ce qui s’écoule et qu’on efface d’un revers de manche. Je suis les battements de son cœur, pour l’embraser. Je suis sa voix, pour l’enjamber. Je suis la langue qui vient racler le palais, je suis sa langue natale, je suis à l’opposé de la langue de mon père. J’ai en moi l’angoisse de ne pas pouvoir tout dire en son idiome. Je suis le speculaas et le stroopwaffel, le hagelslag et le pindakas. Ma langue sait se placer ailleurs. Je suis le moulin au bord du canal. Je suis les vaches blanches et noires par milliers, jusqu’à en être écœurée. Je suis tous les clichés capturant le monde. Mais je n’ai pas de nom.

II

D’un mot,

ils ont percuté tes fondations.

Et tu es parti,

avec ce même mot,

pour seul bagage.

*

Tu as marché jusqu’à la mer,

suspendu à tes lèvres le mot,

dit par ta sœur ton frère,

dit par ton père,

ta mère.

Tu as marché jusqu’à la mer et tes pieds

se sont enfoncés dans le sable au contact de l’eau,

enfoncés dans le sable au contact

de l’eau.

*

De ta langue,

tu as enfoui le mot sous les sables émouvants,

réprouvant là

ce qu’il te restait

d’origine.

*

Durant la traversée, tu as soutenu de ta main ton coeur.

La barque bousculait ton baptême et le soleil déguisait ta peau.

Les autres jamais ne t’ont demandé ton nom.

Lèvres closes, tu écoutais le rythme de ton coeur.

Sur la tangente, il ne fallait qu’aucun grain ne te trahisse.

*

De l’autre côté,

il t’a fallu tout recommencer.

La main, le goût, l’ombre de chacun.

De ta langue tu as fouillé leur gorge.

Tu n’as jamais trouvé l’équivalent

*

La ville te propose une trajectoire et tu t’y tiens.

Murs, trottoirs, marches, garde-corps,

comme autant de contenant assurant ta démarche.

Tu marches, d’un point à un autre.

Tu ne regrettes ni la terre ni le ciel.

Tu marches, de l’autre à ce point.

Tu ne questionnes ni le territoire ni l’origine.

C’est le non-lieu permettant le non-être.

De tes poches débordent du limon.

*

Sous l’âge apparent l’enfance remonte à la surface.

Du temps où le sable formait un désert,

terrain vague sur lequel glissait ton rire et le portait loin.

Du temps où porter un nom avait un sens,

donnait du volume à ton corps,

une densité à ton âme.

Du temps où il suffisait d’un geste pour enliser ce qui persistait de peur,

d’un geste balayer,

puis dormir,

dans le creux de ta mère.

De ce temps-là, il ne te reste qu’une mélodie,

quelques notes entêtées entêtantes,

aucun verbe balise,

aucune langue valise.

*

Dans ce café, tu positionnes ton corps comme il se doit.

Tes yeux balayent l’air du temps qu’il faut pour s’accorder à l’esprit des lieux.

Tu cherches à faire corps avec ton ombre.

Tu bois un café que ta langue ensablée ne saurait laper.

Tu avales l’amertume comme tu t’essayes à de nouvelles coutumes.

De tes poches continue de fuir le désert.

Des milliers de grain s’écoulent au sol,

forment le socle de tes souvenirs,

adoucissent tes chutes,

murmurent le temps qui passe.

Une année est passée

et ta main soutient encore ton coeur.

*

Elle t’a demandé un enfant comme on demande un croissant.

De l’une, tu n’as plus de père.

De l’autre, tu es envahi par l’amère.

Tu n’as pas su lui dire :

le berceau sur la rivière, le courant jusqu’au fleuve

et les mains glissant sur les parois humides.

Tu t’es contenté de baisser la tête

et regarder s’écouler

larme urine salive sueur

le long de ton corps-pierre,

former une flaque là où aucune racine n’absorbera les liquides fuyant.

*

Tu es revenu sur tes pas,

Tu t’es présenté à la mangrove

et tu n’as rien eu à justifier.

Sans papier ni grammaire, les mains vides.

Elle t’a accueilli dans ta nudité.

Ici,

le prolongement de tes racines était envisageable.

Le mot

est alors devenu

ton nom,

que tu as prononcé lentement,

que tu prononces,

distinctement.

L’écho de ta voix fait les contours de ton visage.

Te voilà reconnu.

*

Mohammed tient son nom dans ses mains,

ses mains réchauffés par une femme,

celle à qui il a épelé son nom.

Son nom a l’odeur de l’étendu bleu

et l’ampleur de la source jaune.

Son nom a les jambes traversés par la peur

et les bras suspendus aux branches des palétuviers.

Son nom est un ordre,

son nom est une caresse.

Son nom est un fil tendu entre deux rives.

Son nom est la voix des autres.

III

Qui part du sacrum, là où tu as perdu ta queue, qui part du sacrum et remonte le long de ta colonne, vient réchauffer tes lombaires, s’installe en chacune de tes vertèbres, va se hisser jusqu’aux dorsales pour mieux se percher sur tes épaules, et là ça te revient, tu te souviens que tu peux te redresser, à présent, personne ne te scrute d’un air de rien, tu peux te redresser, là, dans cette église, là où tu ne voyais que bouches ouvertes, glandes suintantes, pieds gonflés, postures soumises, regards baissés, il existe une toute autre réalité, une gloire à l’autre, aux Dieux et aux orifices, écoute ce chant si doux, écoute l’onctuosité de cette mélodie, on y sent le sein maternel, la main tendue, le sourire bon, la parole juste, elles sont loin les croisades et les barricades, loin derrières eux, si purs, si avancés sur le chemin de la paix intérieure, il y-a-t-il vraiment quelqu’un dans cette salle pour me ramener à la terre?, le sacré comme le sang impulse, il fait si froid dehors, le sacré te ramène à la vie, et dehors tu t’en vas, marcher dans la boue, écouter ses entrailles, mettre la main dans sa glu, écouter son suintement, sentir le lien, rester ainsi, bien vivante, attendre que quelqu’un vienne t’apprendre la base, le socle, le premier pas, l’élan est bien là, la force aussi, tu tapes des mains, une fois, deux fois, tu sautes à pieds joints et tu tapes des pieds, une fois, deux fois, à la troisième fois la terre gicle de tes chaussures et vient peindre le sol de sa couleur rouge, alors tu souris, on peut s’amuser ainsi toute une vie, tout devient simple, immédiat, ici et maintenant.

IV

Elle jouira du vent, du sel sur sa peau, elle jouira des courants d’air et de sa main protégeant ses yeux du soleil. Elle jouira. De l’image qu’elle se fait de toi, du souvenir qu’elle a de tes mains de ta voix. Elle jouira en mangeant un fruit en écoutant une mélodie en s’immergeant dans l’eau en caressant une peau en s’enivrant d’un parfum. Elle jouira de ses sens, de ses perceptions, et cette distance qu’elle bannira, entre elle et le monde, elle et les choses, elle et les faits. Elle jouira de son corps bâillonnant sa pensée, elle jouira de son corps avalant le monde.