Mois : avril 2017

Outrepasser

En ce dernier jour d’Avril, ma bibliothèque a pris l’eau.

J’avais posé cette plante en son sommet,

joindre le végétal à la page, oui, raccommoder.

Une plante exotique.

A un moment, quelque chose a débordé, quelque chose d’incontrôlable,

une vague comme une onde, porté par la voix d’un enfant,

mon fils criant : « maman pourquoi il y a de l’eau partout? ».

Je n’ai exprimé aucune émotion.

En mon ventre pourtant la rage.

Oui, c’est une perte.

Et dernière la perte, le symbole.

Harcelée.

Les eaux m’ont volé deux ouvrages dont je tairai le nom.

Qui n’est plus nommé n’a jamais existé.

J’ai vidé un premier étage, puis un second étage.

Éponger, feuilleter, constater.

J’ai fait le tri, tiré un fil à travers pièce.

Suspendre.

Les livres touchés sont :

Le théâtre et son double, Antonin Artaud

De l’inconvénient d’être né, Cioran

Le métier de vivre, Cesare Pavese

Le dérèglement du monde, Amin Maalouf

Le tour d’écrou, Henry James

Notes sur la mélodie des choses, Rainer Maria Rilke

et un vieux livre en hébreu que j’avais acheté chez un bouquiniste en Israël.

Puisque ce printemps me fait l’effet d’un hiver, alors même que j’ai vécu l’hiver précédent comme un printemps, je suis tentée d’interpréter les titres.

Au premier plan, leur message.

Ainsi côte à côte, ils avaient leur mot à dire sur mon état de conscience.

Au second plan, la tâche de moisissure sur le mur.

Plutôt que d’y passer le tissu ou l’éponge, j’y ai passé mes doigts.

Soutenue par La plaisanterie ainsi que Le livre du rire et de l’oublie de Milan Kundera, j’ai conquis le dégât par la chair et j’en suis restée là.

Mes livres suspendus sécheront et retourneront à leur place.

Ils resteront les témoins d’une époque.

Je n’en suis plus là.

Silence.

Ces livres ne frémissent à aucun vent.

 

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Leçon n°66

« On n’écrirait rien si on n’avait pas au préalable beaucoup lu — pas seulement des livres, bien sûr, mais aussi la vie, le temps qui passe, les événements proches et lointains qui ont lieu, et les autres, tant dans leurs paroles que dans leurs agissements, leur comportement, leur visage et leur corps, et soi-même, pétri dans la même pâte, la même glaise, la même boue que tous les autres. On n’écrirait rien si on ne procédait pas à une lecture continue du monde — lecture qui brasse les cinq sens, qui scrute le banal autant que l’exceptionnel, observe pareillement le beau et le laid, se penche sur l’énigme du bien autant que sur celle du mal (car, au fond, aucun des deux ne « va de soi ») ; lecture plurielle, zigzagante, radicante et proliférante. Lecture vivace, qui est un processus d’interprétation intellectuelle et affective du monde. »

Sylvie Germain, Les personnages.

Leçon n°65

« Sont-ils si peu nombreux ceux qui décident d’emprunter le pont, non pas seulement pour atteindre l’autre rive, mais pour regarder le fleuve de face? »

 

Laurence Nobécourt, La vie spirituelle

Ce jour-là

Demander son chemin, ne pas retenir toutes les indications, hésiter.

Entrer dans un café, ouvrir le bottin, trouver le nom et accéder au numéro.

Appeler, attendre.

Accepter la non-réponse, accepter de rester sans réponse.

Prendre du temps avec l’alentour.

Envoyer une lettre, attendre.

Accepter de rester un temps sans avoir de nouvelle.

Accepter de ne pas savoir.

*

Voilà longtemps que j’étais restée sans image, sans nouvelle, me contorsionnant pour rester intégrée au fléchage de ma voie.

J’ai lu : « 170000 Syriens sont morts depuis le début de cette guerre ».

J’ai vu « un photographe pleurant face au carnage ».

Je suis restée seule avec ces nouvelles du monde, ces images immondes.

Lorsque le grand-père a dit « c’est l’heure du journal », mon fils aîné a réagi : « ouais, le journal! ». J’ai crié « non! », rapatrié l’enfance dans sa chambre,

*

Se perdre, c’est multiplier les chances de rencontrer l’autre.

*

J’ai pris le temps, avec mon fils cadet, de marcher en sa compagnie, autour d’un étang. Nous sommes allés à la rencontre de  quatre pêcheurs, installés au bord de l’eau en un campement, chaises provisions parasols cannes à pêche. Mon fils dans les bras, nous nous sommes approchés. J’ai dit « bonjour », eux ne parlaient pas français. A la vue de l’enfant, l’un d’eux se précipita vers le seau pour le porter à ses yeux. Il lui a montré le petit poisson. Il lui a montré le gros poisson. Puis il a porté sa main à sa bouche pour signifier qu’ils les mangeraient.

Je me suis demandée quel Français aurait fait ça, aurait pris ce temps-là?

Et j’ai eu honte.

De ma pensée.

De nos Français.

De mes a priori.

De nos généralités.

De ces traditions.

De mon pessimisme.

L’enfant, quant à lui, parla et reparla des poissons que les hommes allèrent manger pendant tout le restant de la journée.

*

On tape aux portes.

Et puis rien.

*

Dans le train, alors que tous les passagers étaient debout entassés, une femme portant son enfant sur son ventre, se tenait là, debout entassée. J’entrais au moment où le contrôleur passa, et nous criâmes ensemble au scandale : personne ici n’avait laissé sa place à cette femme portant son enfant sur son ventre. Le contrôleur demanda alors à un passager assis d’enlever son sac du siège voisin, tandis que j’assurais à la femme portant son enfant sur son ventre que je prendrais soin de son bagage entre mes pieds. A la descente du train, je proposais à la femme portant son enfant sur son ventre de les accompagner à leur prochain train. Nous avons ensemble traverser une foule aux courants contraires, passant du quai E au quai A, et elle me raconta un bout de son histoire.

*

Nous avons commandé un verre de vin, un café et une petite grenadine. Trois générations dans un petit café d’un village isérois le jour de Pâques. Ce n’était pas prévu. Nous nous sommes assis sur les banquettes. La gérante a offert un paquet de bonbons à l’enfant. J’ai bredouillé un « il n’en mange pas » avant de céder à la gentillesse-générosité-spontanéité de cette femme. Mon fils cadet mangea un bonbon, bu sa petite grenadine à la paille, fit tomber son verre. Le gérant vint nettoyer sans une once d’agacement, ni dans ses gestes, ni dans sa voix. Il fit ce qu’il avait à faire. Il fit exactement ce qu’il voulut faire. Il apporta un deuxième petit verre de grenadine avec une deuxième paille, et nous fit payer 2 euros 70 le tout.

J’ai refermé la porte de ce café, émue par l’hospitalité de ce couple.

*

Forcer la porte.

Entrer à tout prix.

Entrer à tout prix.

J’ai fermé la fenêtre,

ce jour-là,

accueillant ainsi la nuit,

sur un homme qui,

dans la rue,

forçait une porte,

voulait entrer à tout prix.

*

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