Mois : juin 2017

Citer Cité

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J’habite

à Naples – capsule pleine de linges suspendus, de cris d’enfants et d’ordures entassées

à Bénarès – île formée par les dieux pour inciter les vivants à laisser partir les morts

à Amsterdam – village écusson de rouges et d’eaux

à Marseille – carrefour d’entre les vents et les gens

à C. – un seul et même appartement

 

J’entends,

les autres chez eux,

crier

de joie rage chair jouir,

de l’un de l’autre de lassitude.

Portes qui claquent, rideaux tirés.

 

J’entends,

les autres chez eux,

rire

de faim de soif de rien marcher,

d’un pas lent coulissant crissant.

Les fenêtres sont des portes, les rues nos couloirs.

 

Un seul et même appartement.

Qui du leurre ou de l’intime sera dévoilé,

fera de toi passant un être au courant.

 

Ces voisins écoutent l’opéra Carmen de Bizet et je ne vois que leurs pieds reposant sur une table basse.

Ces voisins écoutent encore du Red Hot Chili Peppers alors qu’ils ont plus de 30 ans et 4 enfants à eux 2.

J’envoie Echoes des Pink Floyd et je me demande ce qu’ils entendent à travers tout ce brouhaha.

 

N’est-ce pas le nom que tu avais donné à ton chat ?

 

Elle m’a dit :

« Je m’appelle Colette

collée aux baskets

quelque chose de sec

de sang

de sexe »

 

Partout où je suis allée,

j’ai pris en photo

portes et fenêtres.

Tenter de figer

le bruit qui court

la rumeur qui roule

le murmure qui se faufile

le chuchotement qui se glisse

là où

passe à cheval

le transgenre éloquent.

 

Sa culotte est restée coincée à l’interstice du dehors et du dedans.

Déchirement d’étoffe,

mouvement mis en suspens,

léger retour en arrière,

doigts ôtant le tissu de la griffe,

puis l’autre jambe,

sauter.

Le son que fit l’impact,

le son fut tel,

que l’espace d’un instant,

les martinets suspendirent leur envol

et nous n’entendîmes plus rien d’autre que le vent.

Nous fûmes plongés dans l’inconnu,

le secret absolu.

 

L’affiche te hèle

de mots doux, de mots moites,

de mots haletant.

Tu colles ta joue au mur,

parcours de tes mains le grain du mur,

fais corps avec ce mur,

te confonds au mur,

goûtes à la surface du mur,

du bout de ta langue lèches ce mur,

tapisses le mur de jouissance,

puis dis

aux pieds du mur

ce que nous disons tous

après l’amour.

 

Inutile de te cacher derrière des rideaux.

Je suis déjà au courant.

 

Des paroles en l’air

que les martinets attrapent au passage

de leur bec

de leur nécessité

à nourrir

« au suivant ! »

 

J’ai trop de cellulite

et c’est mon territoire,

c’est l’homme au regard triste

qui me l’a dit l’autre soir.

D’assez près, il a rasé,

d’un geste,

déchiré,

« salope ! »,

il a répété.

De l’affiche, je n’ai qu’une faim

et c’est mon territoire.

 

«  Si ta poétique est épaisse, c’est pour mieux lui pincer les fesses ! »

Incruster?

 

J’ai laissé la porte ouverte

Tu peux entrer.

 

 

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Leçon n°67

« Cette période – la plus en-chien de mon esprit, et la plus chaotique aussi – privilégiait la poésie. Je disposais d’un os de machine à écrire. A la table de la salle à manger, donnant le dos aux fièvres de la rue, je partais en rafle des mots. Je les amarrais comme des noeuds de bambous, aussi denses, insensés. Je n’écrivais pas de phrases mais des irruptions d’ombres, des billes de feuilles grasses, zinzolages de bêtes-longues à l’en-bas des fougères, des levées d’eau, des odeurs, des lots d’odeurs. Parfois, donnant l’amorce, un mot déclenchait ce chatoiement sensible. J’avais du goût pour les claquées sonores. Chaque verbe naissait d’une boule de sensations qui m’écumaient la chair. Chaque image suintait d’une tremblée mentale. Sous la charge, demeurer vigilant, invoquer le sens mais abandonner aux forces éruptives la combinaison des matières mentales. Dans la quête des signifiances, récurer, ajuster, lustrer les mots, différer cet éclaircissement qui briserait le poème. Ensuite, tenant la page à bout de bras (j’aimais le couinement de la machine sous la page achevée que l’on arrache), je contemplais un inconnu dont le sens rôdait, encore indéchiffrable. Cette chose m’appartenait tout à la fois et n’était pas moi. Je corrigeais peu, respectant cette crachée de mots qui figurait une résolution. Fascinante poésie : ce connu-inconnu, cette sécrétion étrange qui ressemble à ta peau, ces mots tramés de toi mais qui – dans l’ombre blanche de la page – cheminent en créature secrète. L’Ecrire : béni-commerce des incertains, lucidité offerte aux déroutes accidentelles »

Ecrire en pays dominé, Patrick Chamoiseau