Mois : juillet 2017

Et puis courir

Pied1

 

Je suis sortie de ma réunion. J’étais à Lyon. J’avais 45 minutes pour aller de la Gare de Vaise à la Gare Jean Macé. J’avais largement le temps de m’y rendre tranquillement. J’ai mis un pas dehors. Il venait de pleuvoir fort. Il ne pleuvait plus. Je me suis dit : « cours, un jour tu ne pourras plus courir ». Je me suis mise à courir, vite. Sautant par dessus les flaques. Contournant les bancs, abris-bus, poubelles, lampadaires. Attrapant des bribes de conversations, des morceaux de corps, des bouts d’affiches. Feu rouge. Immobilité forcée.  Cour battant. Ais-je vraiment gagné du temps? J’attends. Je sens mon corps prêt à bondir. Feu vert. Je cours, « un jour je ne pourrai plus courir », mon corps est souple, je cours, tonique, je sens tous mes muscles, toutes mes articulations, participer ensemble à cette course, permettre ce déploiement d’énergie, cette mobilisation de mon corps en entier, non pas morcelée comme j’aurai pu me perdre en route. Je connais le chemin par cœur, m’en remet à mes pieds, un rythme, une dynamique. Mon corps est vivant, bientôt il ne pourra plus courir. Je sens comment chacun de mes pieds donne une impulsion, jamais la même, mais toute dans ce même élan. Mes foulées sont longues, je cours, parfois mon corps n’est plus en contact avec le sol, je fais des bonds. Je cours, je pense à toutes les fois où j’ai dit : « c’est la course », alors que je ne courrais pas, je ne faisais que marcher vite, et racler le sol. Je cours, traverse cette Gare que j’ai tant traversé, 15 ans auparavant, jamais en courant, je pensais avoir tout mon temps, avoir tout le temps pour courir, avant que je ne puisse plus. Puis vient le métro. Je cesse de courir. Leurs corps laids sous les néons, se touchent, se collent. Mon corps est beau, vivant, il vibre d’avoir couru, de ce qu’il lui reste à parcourir, supporte cette inertie grâce à l’exaltation des 1000 mètres parcourus en courant. En attendant, le métro court à notre place. Nous sommes tous essoufflés. Eux par manque d’air, moi par ma course. Bientôt je vais sortir. Changement de rame. Dociles. Couloir. Mur gris, gras, crasse. Un flux à droite, l’autre à l’inverse. Ne pas dépasser, ne pas déborder. Je prends des risques, m’insinue, me glisse. Je suis ce corps souple et fin qui ne connaît aucune ligne. Je me faufile, calcule les distances, m’accorde à leurs pas, accélère. La rame de nouveau me contient. Le métro court à ma place. Il y en a, de la place. Je me plante au centre, je ne me tiens à aucune barre, me tiens en équilibre. Et cette phrase : « chaque phase d’équilibre existe grâce à une phase de déséquilibre ». Je profite de mon ancrage, de ma fermeté, de ma densité. Je prends la mesure de mon corps, le sang pulse, prête à bondir. Arrivée. Je cours, sinon je ne pourrai plus jamais courir, je monte l’escalier, quatre à quatre les marches, je ne connais pas la pesanteur, je cours, j’arrive à l’air, à l’extérieur, je cours, j’arrive à la gare, au train, j’arrive à quai, je

Publicités

Écorces

J’ai ouvert la porte sur un merle mort. Une femelle puisque les mâles chantent plus fort. Une merlette dira-t-on, gisant-là. L’oiseau reposait sur le ventre en une posture de prière.

C’était le chat, le prédateur, celui qui savait se faire foyer comme fuyant, avait capturé le chant, coupé le sifflet, cloué le bec.

J’ai ouvert la porte sur un obstacle : je n’ai su ni l’enjamber ni le contourner.

J’aurai voulu me faire flaque, esquiver, et ainsi m’écouler le long des marches de l’escalier le long de la pente douce de ma rue de pierre jusqu’à la grille d’égout peut-être que quelques gouttes seraient restées là suspendus le restant de la masse déjà dans les entrailles de la ville.

J’ai pensé à l’envol, puis à la Virevolte. Ce livre lu dans l’inexpérience n’avait pu atteindre ma conscience, resté au seuil de mon entendement, inimaginable l’abandon d’une mère pour retourner sans retenue à l’intense à la spontanéité à la liberté à la créativité au nomadisme, inconcevable.

Aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, j’ouvre la porte sur un oiseau mort qui est une femelle et qui s’appelle Merlette.

*

Effacement, aimerai effacer la trace de mes enfants, l’empreinte de la culpabilité, la marque de l’indien, et offrir à l’autre mon initiale.

Consentement, aimerai arborer les stigmates du passé, me parer de la peau des anciens, tatouer sur mes tempes les guillemets encadrant ma parole, et offrir à l’autre mon épaisseur.

*

Il a fait très chaud. Les platanes ont perdu leur peau. Pour respirer, il leur fallait se dépecer, laisser s’effriter leur surface, être au plus près du vent. J’ai ramassé un bout d’écorce au sol et tout en marchant je l’ai mise en miette. Au milieu du pont, alors que nous regardions le fleuve de face, j’ai tout jeté à l’eau. J’ai pu voir dans tes yeux que tu n’avais pas compris ce geste.

Le geste, tu le pèses avant de. Ce n’est pas très lourd un geste, c’est entrer en contact.

Contact de ma langue sur le bord d’un verre lorsque je le prends en bouche, contact de mes doigts sur l’angle de cette table, contact de mes pieds sur les milliers de cailloux tapissant la rivière, contact de mes cheveux sur mes épaules comme de mon châle et chaloupe au, contact de mes pieds sur les milliers de pavés dessinant la rue. Contact avec ma propre peau à travers la mousse le coton et l’huile. Il y a là sur mes doigts du jus de pêche s’écoulant alors, contact de ma bouche sur l’eau gorgée de sucre. Contact de mes doigts sur ma gorge en passant, contact de ma peau herbe boue sable velours. Les extrémités de mon corps rencontrent la surface du monde, contact.

Si tu viens m’éplucher de tes mains je ne me souviendrais plus de rien.

Ce n’est pas très lourd un geste. C’est l’émotion qui creuse, qui fait poids.

*

Il allait me falloir ramasser l’oiseau mort pour dégager le passage, mais je n’avais pas le courage de le prendre en main. Il me faut ramasser l’oiseau pour me dégager un passage, mais je n’ai pas le courage d’approcher mes mains de son corps mort. Je voudrais tant les mains dans les poches et le courant d’air, simplement la peau du visage des épaules des bras des jambes des pieds.

*

J’ai vu les herbes hautes, les herbes folles, les mauvaises herbes et quelques fleurs parsemées, jaunes et violettes. J’ai marché à travers elles, la peau des jambes griffée caressée agrippée effleurée.  J’ai senti que l’anxiété revenait, se déployait dans ma poitrine comme du lierre, commençait à parcourir mes bras, s’installer en mon ventre. Personne ne savait, personne ne saura, ne fera quoi que ce soit.

*

La branche d’un platane s’est rompue sous le poids du vent, est tombée sur un enfant. Ils ont abattu les six arbres de la place. « Le problème avec les arbres, c’est le temps », a dit un passant en scrutant les souches. Depuis, la place n’a plus d’ombre que celle des toiles synthétiques. Il faut se parer, il faut s’attendre à tout.

*

L’oiseau n’avait aucun poids. Il était, léger comme une plume. Je ne portais que le poids de mes mains.

*

platane ecorce