Mois : août 2017

Leçon n°68

« Une vie inconnue innerve les régions de l’ordinaire. Enfant, je percevais sa frontière flottante à une brusque chute de température en moi. Un calme affreux me prenait. Il me semblait mourir un peu. Les paroles s’éteignaient de mes lèvres, un accès de mutisme me retranchait en des jeux pensifs et graves où mes camarades ne participaient pas. Je recherchais la solitude avec obstination, creusant dans l’apparence comme l’archéologue affouille le sol, comme l’adolescent sonde le tourment qui lui fore le coeur.

Je ne sais quelle pensée secrète me tenait ainsi sous l’influence de ses lunaisons. J’errais – solitaire, à ce qu’il semblait – sans souffler mot à personne des intuitions fulgurantes qui me submergeaient.

(…) Une âme terrestre et plutonienne bouillonnait en moi, que l’éducation pas plus que les conventions sociales ne parvinrent à dompter. Chaque été, une félicité sombre m’enflammait lorsqu’un vent de tempête se levait en obscurcissant le ciel. Chaque hiver, la venue de la neige me convertissait à l’absolu. J’avais huit ans, j’avais dix-sept ans : une gravité née au temps de l’enfance, et qui pourtant n’était pas d’un enfant, perdurait en moi à la manière d’une première existence, familière et cosmique, distincte de la suite de ma vie comme le monde de la nuit diffère du monde du jour.

Je tâtonnais toujours dans l’informulé de mon être et, cependant, parvenu au seuil de l’âge adulte, j’avais déjà touché par tous mes sens aux limites du monde.

L’unique justification de ces lignes – tant pis pour les esprits cartésiens et toute la chefferie des visages pâles de la pensée – tient à ce qu’elles surgissent d’un versant obscur de l’être où le savoir vaut l’ignorance. J’écris, madame, pour penser en dehors de la pensée. Il ne m’échappe pas ce que mon dessein a d’irréalisable. Naître homme, sans doute, vous naufrage à vie.

Mais je suis aussi l’enfant d’une époque qui a vu l’effondrement de la maison du père. Le fracas de son silence retentit aujourd’hui jusqu’aux origines. Il me faut à présent aller seul dans l’ancestralité du vide – ma voix murmurante tendue vers les lèvres nocturnes d’une lointaine divinité d’hiver – et apprendre à vivre par temps de gel. »

 

Minuit en mon silence, Pierre Cendors

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Les ogresses

quand elles rient elles t’attrapent l’avant-bras

quand elles marchent leurs fesses rebondissent

quand elles fument leurs lèvres restent entrouvertes

quand elles te regardent c’est pour de vrai

quand elles ont de l’estime pour elles-mêmes elles ne se justifient pas

quand elles ont faim elles s’expriment

quand elles tremblent c’est pour rester ici

quand elles racontent leurs voix se multiplient

quand elles se lèvent le monde s’étend

quand elles écoutent c’est avec leur corpsesprit

quand elles effleurent elles atteignent

quand elles mangent c’est avec les doigts

quand elles rient elles tapent sur leurs cuisses

quand elles se replient c’est pour rendre sa fierté au vent

quand elles lisent elles dévorent les lignes

quand elles chantent c’est avec leur sexe

quand elles pleurent les truites s’échappent enfin

quand elles rient on peut voir  leur culotte

quand elles marchent elles mâchent leurs mots

quand elles t’embrassent elles t’avalent

quand elles mangent elles s’essuient la bouche du dos de leur main

quand elles consolent elles caressent

quand elles te prennent la main le feu se répand

quand elles fument elles fument trop

quand elles se déshabillent c’est pour être vives

quand elles se parlent elles s’avancent

quand elles dansent c’est avec leurs bras

quand elles peignent c’est avec la couleur rouge

quand elles portent un secret elles l’enveloppent

quand elles caressent c’est avec leur corpsesprit

quand elles dansent c’est entre elles ou pour toi

quand elles aiment elles épluchent les peaux jusqu’au coeur

quand elles se taisent leurs mots résonnent encore

quand elles se reconnaissent c’est tout dans leur regard

quand elles prennent sexe en bouche c’est avec leur corpesprit

quand elles marchent la terre tremble

quand elles te parlent elles pèsent chacun de leurs mots

quand elles s’assoient on peut voir leur culotte

quand elles mangent le jus coule le long de leurs mains

quand elles s’ouvrent elles s’ouvrent

quand elles chantent c’est pour rassembler leurs visages

quand elles vivent elles mangent leurs enfants

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Francesca Woodman

Vacances en chez soi

Chute de la Druize, ce matin, porter un pull, descendre en claquette, faire tomber le cache de mon appareil photo dans l’eau, plonger mes pieds dans l’eau, glaciale, ne plus sentir mes pieds sous l’eau, lever les yeux et voir en la chute une femme qui pisse, fumer à côté d’un crapaud, remonter, la pente devenant paroi, escalader, la joie des raccourcis, avoir chaud, jouir de la vue et du vent.

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Poet Celard, le chemin ce serpent, l’un des trois hurle, le deux des trois râle, le trois des trois vomit, les mères avec leurs enfants s’en vont à la vieille mule, je pense « c’est moi la vieille mule », Poet Celard dans la Drôme, ca sent la lavande à plein nez, ca change du vomi, Poet Celard en Arménie, nous écoutons Lavach’, qui n’est pas un animal mais un pain, je tombe amoureuse de la chanteuse, danse, chante Amoriszej, puis repars, la route cette caresse sur la colline, dire pour la 2ème fois ce mois-ci « les enfants dorment, allons jusqu’à Marseille et se réveiller face à la mer », aucun brusque demi-tour, la troisième sera la bonne.

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Valence, le vent souffle et soulève ma robe, l’enfant ouvre ses bras et crie « je m’envole ». Marche en ville pavés, la poussette vibre, la vibration se diffuse dans mes bras, mes épaules, mes mâchoires, mes tympans, la dame du musée a bien dit qu’il ne fallait pas courir, mais bon. On nous a suivi, pour vérifier, à chaque étage, quelqu’un dans notre dos. Les enfants ont couru, et à la seconde suivante entendre : « il ne faut pas courir », les enfants ont grimpé sur un muret, « il ne faut pas grimper sur le muret », mais ca il ne l’avait pas dit. Alors nous sommes sortis. Si des semelles de mes enfants s’écoulait de la peinture, ils auraient peint une bien belle toile en cette ville qui n’attendait qu’une chose : le feux d’artifice.

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Mirabel, bords de Drôme, rivière, ici on ne prend pas la mouche, on laisse s’écouler, avec Marion Gusto peindre la mouche pour ne pas s’écrouler, tisser ensemble l’histoire d’une hésitation puis d’un choix, tandis que les enfants construisent des pièges à poissons, à souvenirs, à sourires, et puis nos voix, à elle et moi, font ricochets à défaut des pierres, à la surface laisser entendre ce qui nous tient à corps.

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Saou, entrer dans le village comme on entre dans une faille, entaille, sexe de femme, c’est s’engouffrer parmi les touristes, ce qu’on attend de la Drôme. « J’attends de toi de m’être infidèle, d’accueillir dans ton lit toutes les figures de notre humanité ». Les effluves d’olive pêche lavande, on y est, ce qui circule dans un territoire, à l’image du territoire, nourrir les touristes, les entendre dire « qu’il est bon d’être en vacances » et que leur voix recouvre celle des cigales, il faut parler fort, s’agiter, se…Manger une glace orange-cardamone et se dire que la Drôme est sacrément érotique.

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Poët Laval. Dans une usine abritant une galerie, comme quoi les apparences, j’ai pu voir se reproduire le geste, un faisceau lumineux enrobant les mains de la potière, ajoutant du relief à celle qui lissait les surfaces. Ses pensées, comme ses non-pensées, écartées d’une main désormais de terre, restaient dans la pénombre de son atelier. J’aurai pu passer des heures à regarder cette femme. Mais j’avais à faire, alors je suis partie. Regardant une dernière fois derrière moi, au cas où. Dieulefit et ca reste entre nous. Il y a, aux alentours, un lieu nommé « La Cachette » et un autre « Huttopia », accentuant mon impression de cavale. Quelque chose ne cessait de me courir après. En ce village, nos pas font circonférence : nous nous efforçons d’accomplir notre incarnation. Au coeur, le silence : nous finissons par nous asseoir.

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Tina Modotti

Gigors, Charousse, le bout du monde à 15 minutes de chez moi. C’est pratique, disent les Parisiens. Oui, mais vous, vous avez l’anonymat. Se planter aux pieds des falaises, prendre le vent contre soi, se taire. 28h de personne ne sait où je suis. Revenir en ma ville et prendre les ruelles parallèles, le gardien de Charousse a dit : « les chemins des huguenots avant de finir en prison ». Fermer la porte, mettre de la musique très forte, aussi forte pour imiter l’effet du vent, mais rien y fait.

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Aire de Berchem, Luxembourg. Pour arriver aux Pays-Bas, il faut traverser le gris. « Combien avez-vous dépensé? », « Est-ce que vous vous êtes amusés? ». Français, Néerlandais, Belges vont ou reviennent de vacances. L’entertainment n’a pas de nationalité. Des camions garés rangés sur des kilomètres. 70 centimes pour l’accès aux toilettes. La queue pour l’essence, la queue pour le tabac, la queue pour le taxé moins. Affamés. Ici recueillir la merde de ceux qui ne font que passer. Ici donner à manger de la merde à ceux qui ne font que passer. Je fais la queue pour un café. Mes enfants ont gagné une balle rebondissante chacun. La balle, les balles, rebondit, dissent, et ils courent, se faufilent, bousculent. Ils veulent faire un tour de voiturette, de ces voiturettes que l’on retrouve dans tous les place to be du parfait vacancier qui a économisé toute l’année. Je refuse. Cing minutes plus tard, un enfant glisse une pièce, la voiture démarre, mon aîné saute à ses côtés et crie « ouais on n’a même pas besoin de payer! » Je ris puis dis « à la drômoise! ». Nous repartons la bouche pâteuse. Il est temps de traverser le couloir vert des Ardennes.

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Heerlen, Pays-Bas. Retrouver la tante qui est une âme jumelle, le bleu qui est une couleur chaude, la grand-mère qui voyage désormais sur le vélo des autres. Accompagner ses enfants sur une terre pour eux étrangère pour moi familière, c’est d’abord tomber d’une chaise, de cette chaise, ou de l’autre, la deuxième, tomber des deux à la fois peut-être, mais quelle idée m’a prise de m’installer ainsi? Passer d’une langue à une autre puis de l’autre à l’une puis la confluence puis le mascaret, c’est être en apnée avant la baignade en un bassin. Celui de ma grand-mère ou celui de ma mère, ca dépend des appels d’air. Le bilinguisme comme la bi-nationnalité nécessitent de constamment nager entre deux eaux.

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Les enfants poursuivent leurs constructions, à partir des mots d’ici et des traductions qui ne feront jamais ponts, des frustrations et des nostalgies aussi, de ce qui pourrait être mais ce ne sera pas, de ce qui a été et qui ne sera plus, de leur mère coupée en deux. La route reprend, cap à l’ouest, « vole le chagrin des oiseaux ». Si tu me prends la main, je te prends dans ma littérature. L’entre-deux, c’est aussi une vision du monde. Laisser venir la mer à soi, prendre des vacances en chez soi. Et puis, retrouver le rouge, retrouver la furieuse envie de vivre.

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J’avais écrit à Laurence Nobécourt. Elle m’avait répondu. J’avais lu Archives du vent. J’avais vu une vidéo des strandbeesten de Théo Jansen. J’avais écrit à Théo Jansen. Il ne m’a jamais répondu. Arrivée en sa ville, je me suis dit : va voir. Je suis allée jusqu’à sa boîte aux lettres et je me suis sentie idiote. Quelques pas avant, je me disais : un homme qui ne répond pas à une lettre ne mérite pas la voix de celle qui lui écrit. Plantée devant, je me suis dit : un homme qui expose ses oeuvres aux Japon doit trouver mon histoire d’amour-haine du vent ridicule. J’ai glissé cette phrase dans sa boîte aux lettres : « Sur la plage de Scheveningen, le vent m’a poussée dans le dos, j’ai roulé dans le sable, c’est moi la strandbeest ». Et je suis partie. Demain, j’écrirai à Pierre Cendors.

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