Mois : octobre 2017

Les idées claires

Assise à la table de la cuisine, qui est aussi le salon, l’unique pièce en ce rez-de-chaussée envahi par les playmobils kaplas cailloux, forteresse et détermination, la présence des enfants, qui se propage au fil des jours consacrés à leurs petits mains, leurs cris, leurs faims, assise sur ce tabouret, celui-là même qui me fait pivot, passer de seule à eux, puis de eux à seule, laisser les traces, de doigts sur les murs, de soupe sur le sol, leurs mises en scène, qu’ils retentissent encore ici alors qu’ils sont ailleurs, et m’asseoir en leurs résonances. Désormais lorsqu’ils ne sont plus je maintiens, leurs vies comme la mienne en trois flux, qui font équipe, se serrent les coudes en une pression continue, je suis là, je suis là, je suis là, je, m’étais perdue. Assise, je recouds la manche du pull rouge de mon fils aîné, l’aiguille et le fil, rouge, une chance que tu ais du fil rouge m’a-t-il dit, passent et repassent dans le tissu de coton tissé cousu en un habit, émouvant, quand on y pense, c’est lui qui recouvre désormais la peau de mon enfant, c’est lui, l’habit, qui l’accompagne d’une maison à une autre et conserve les odeurs, du passé, de l’ailleurs, de tout ce que je ne saurai jamais de lui, sa façon de se mouvoir, de s’agripper, d’où les trous, le tabouret, mes aiguilles et mon fil rouge. Je suis à lui à l’endroit où il a encore besoin de moi, le poignet, c’est comment tendre la main et je prends, tandis que je m’affaire, pour une fois que je n’ai pas mis le pull sur le tas de vêtements à raccommoder, mon fils aîné, en t-shirt désormais, dont l’encolure me permet de voir son triangle de grains de beauté, non loin de l’os saillant de sa clavicule, mon fils aîné, qui remplira de tendresse ses êtres aimées de ce triangle de grains de beauté, s’occupe à trier classer ranger, ma boîte à couture. C’est une boîte à l’ancienne, faite de bois et de compartiments qui recèlent se déplient surprennent, que j’aime puisqu’elle a été chinée pour moi par une autre, et qu’elle ressemble à celle de ma grand-mère, moins garnie moins vivante, la boîte. Il a toujours aimé mettre de l’ordre dans les aiguilles, les bobines et les boutons, il me demande toujours de lui raconter l’histoire de la paire de ciseaux achetée en Inde, toujours il s’exclame : « maman c’est encore le bazar ». Il y a des espaces, comme celui-là, que je rechigne à ordonner, mes espaces off, qui prouvent ma comme notre multiplicité. Et tandis qu’il trie, je couds, mais ce n’est pas tout : dans mon dos, la crème de marrons épaissit dans une casserole et un gâteau au chocolat cuit dans le four ; face à moi, le soleil vient sécher les feuilles rouges jaunes oranges, que nous avons ramassées ce matin ; à l’étage,  mon fils cadet dort depuis plus d’une heure ; de la radio sont diffusées des chansons appropriées à l’instant. Parfait tableau automnal, on pourrait dire que tout s’emboîte et peut-être que de l’extérieur, le pigeon sur le toit s’émeut, peut-être que non, il doit certainement ne voir que son reflet, impassible, se demandant, ne se demandant rien d’autre que, c’est un constat, il est là, face à moi, l’oiseau la femme, impassibles. En souterrain, une douleur essore mon bas-ventre, du sang s’écoule me traverse me fend, ajoutant au rouge du rouge, à la vie de l’avenir. Et comme j’apprécie, cette non vie à venir qui s’écoule, pour mieux consacrer la mienne, je n’irai pas jusqu’à sourire à cette douleur, déjà ne pas grimacer, déjà rester en dedans tout en permettant l’en dehors. Et comme j’apprécie la vie déjà permise, et dire non au corps qui tente, par là la douleur, par là la douleur, de me convaincre du contraire, qu’il me faudrait, puisque je suis ainsi faite, reproduire, comme le fait ma posture de mère assise à raccommoder, reproduire, comme le fait l’inquiétude pour les enfants bien vivants qui sévit en boucle et transmise, par les mères passées les anciennes les finies les non-dits, reproduire. Alors me concentrer sur ce point, crucial, le sang s’écoulant à travers l’odeur de la crème de marrons, le geste lent de ma main piquant tirant ajustant, les petits commentaires de l’enfant qui désormais mesure ses pieds jambes genoux du mètre ruban, le Can’t explain des Who, le minuteur du four, le soleil qui change de fenêtre et mes diverses manies. Alors me délester, d’une éventualité pour mieux m’immerger, dans l’épaisseur de mon triangle de certitudes bien en chair et en sang qui pulse, non plus le sang qui s’écoule, le sang qui pleure, non de peine mais de joie, ici mon corps pleure de joie à ne pas avoir à porter la vie une nouvelle fois.  Bien qu’il y ait de multiples façons de voir les choses, j’ai à cet instant les idées claires.

 

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Fabienne Verdier
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Chercher l’ \a.mɛʁ\

Cherchons l’\a.mɛʁ\ dans les silhouettes.

Cherches-tu l’\a.mɛʁ\ dans la texture de mes seins?

Cherchons l’\a.mɛʁ\ dans les volutes.

Je cherche l’\a.mɛʁ\ dans l’haleine chargée de tanin.

Cherchons l’\a.mɛʁ\ dans les consolations.

Cherches-tu l’\a.mɛʁ\ lorsque tu confirmes mon corps de tes mains?

Cherchons l’\a.mɛʁ\ dans les transversales.

Je cherche l’\a.mɛʁ\ là où se rencontrent les eaux pour se faire ruisseau.

Cherchons l’\a.mɛʁ\ dans les contours.

Cherches-tu l’\a.mɛʁ\ dans l’empilement des femmes?

Cherchons l’\a.mɛʁ\ dans les rengaines.

Je cherche l’\a.mɛʁ\ dans le balancement – chaise, rythme, hésitation.

Cherchons l’\a.mɛʁ\ dans les clair-obscurs.

Cherches-tu l’\a.mɛʁ\ dans les niches des corps épousés?

Cherchons l’\a.mɛʁ\ dans les extrémités.

Je cherche l’\a.mɛʁ\ derrière l’oreille de chacun.

Cherchons l’\a.mɛʁ\ dans les suspicions.

Cherches-tu l’\a.mɛʁ\ lorsque tu apparais enfin derrière tes tremblements?

Cherchons l’\a.mɛʁ\ dans les solitudes

triste

créative

consentie

lasse

grise

organisée

redoutée

inspirée

accompagnée.

Pour enfin

consentir

à sa disparition.

 

IMGP6958

 

 

 

 

 

Leçon n°69

J’ai acheté Marie-Claire à la gare de la Ville Nouvelle. L’horoscope du mois : « vous allez rencontrer un homme merveilleux ». Plusieurs fois dans la journée je me suis demandé si l’homme à qui j’étais en train de parler était celui-là.

(En écrivant cette chose à la première personne, je m’expose à toutes sortes de remarques, que ne provoqueraient pas « elle s’est demandé si l’homme à qui elle était en train de parler n’étais pas celui-là ». La troisième personne, il/elle, c’est toujours l’autre, qui peut bien agir comme il veut. « Je », c’est moi, lecteur, et il est impossible – ou inadmissible  – que je lise l’horoscope et me conduise comme une midinette. « Je » fait honte au lecteur.)

Annie Ernaux, Journal du dehors

Brame

Col de Bacchus puis col de la Bataille, de bon augure, « à chaque fois que j’entends le mot col j’entends celui d’utérus », quatre femmes s’en vont écouter le cerf bramer, le cerf qu’on dit « cerfe », que les choses soient claires, trois heures plus tard nous parlerons ligatures. Sur le plateau d’Ambel, aux couleurs changeantes, des feuillages, du ciel, de nos visages, ça ricane, ça piaille, ça… « On ne peut pas avoir une conversation anodine face à un tel spectacle »… chuchote, ça confie, ça…  « Ils sont vraiment tous en train de le faire là ? »… ça dit de grosses conneries aussi. Ça résonne, ils sont là, cachés, et nous sommes assises, à découvert, buvant du vin au goulot, tirant sur nos cigarettes, côté punk. Quatre femmes et un berger, dans sa cabane, une fois la nuit tombée, des histoires de loups, et comment ca me prend, là, dans le ventre, les histoires de loups. Dehors, silence, repartir, traverser l’obscur, imaginer.