Le poème piraillon

Jour 1. Arriver de nuit en un lieu inconnu, c’est faire confiance comme on : fait de la confiture, fait la fête, fait l’avion, fait l’amour. On ne sait jamais quel goût ca va avoir, ce que ça va donner, si on va se heurter, si tout sera fluide. Il faut : se jeter sans prise aucune, ni en tête ni en main. Et on verra bien demain. Donc : s’attendre à tout. Bien sûr, j’ai deviné une forêt dense aux alentours et une rivière en contrebas. Demain, sera certain. Mais quand il n’y a pas de serrure aux portes, c’est forcément bon signe. Je suis arrivée à St Julien Molin Molette où je passerai quatre jours en résidence pour en finir avec : la couleur rouge, le silence, l’attente amoureuse et tout le vacarme des semaines passées.

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Jour 2. Réveil. Réveil. Réveil. Réveil. France Inter. Eveil. Je me jette à la fenêtre. Il y a un pont. Il y a une rivière. Il y a un bassin. Il y a un arbre qui plonge dans le bassin. Il y a des carcasses. Il y a un ciel aux couleurs de la forêt. Il y a une forêt parsemée de gris et de vert. Il y a le vert qui l’emporte, toujours. Je suis dedans. Il y a le feu, en continu. Si le rouge est une couleur chaude, je m’immerge en sa robe glacée. Si l’oxymore est faite d’une dualité, je plonge ma main et remue. Il m’arrive de confondre et cela n’est jamais une erreur. JE SUIS EN UN LIEU DE TISSAGE DE SOIE NATURELLE. Ca c’est pour le passé. Repasser. Repasser. Repasser. Par dessus, à travers, au coeur du texte. A un certain moment de la journée, dire : « j’ai bientôt terminé ». Il me reste dix lignes. Je décide de ne pas sortir de la journée et d’attendre ces dix lignes. Retenir le dernier mot le plus longtemps possible. Et à 16h, c’est fini. J’ai empilé de multiples couches – deux paires de chaussettes, un collant, un pantalon, des guêtres, un débardeur, un tshirt à manche longue, deux pulls, un manteau, un bonnet, une écharpe, des gants – et me suis jetée dehors. C’est au corps d’être à son tour et j’ai froid, je marche et j’ai froid, je marche et j’ai froid. La brasserie du Pilat est fermée. Retour, retour sur, revenir avec, ressentir. C’est jamais pareil et ce sera demain.

Jour 3. Une boucle rouge. Une boucle voix. Une boucle mère. Une boucle lac. J’ai passé ma journée à boucler. Ca a fait des bruits de clips, de boutons, de fermoirs, d’agrafe, de nœuds, de verrous. Tout s’est passé très lentement pourtant et c’était aujourd’hui. Je suis allée faire le tour du lac de Ternay et j’ai pris des photos, histoire d’être sûre, me rassurer, m’assurer d’être bien passée par ici avant de repasser par là. Pendant cette boucle, je me suis dit : « tu fais le tour d’un même endroit et ce n’est jamais pareil ». D’où la nécessité du clips boutons fermoirs agrafe noeud verrou. Boucler cette boucle et passer à la suivante. Ne plus jamais, tourner en rond. Se contenter, de la finitude de l’infinitude. Demain, on verra bien, il n’y aura peut-être plus rien et ce sera bien quand même.

Jour 4. A force de boucler, ca demande une certaine force de boucler, il y a toujours quelque chose qui résiste, rapprocher le début de la fin, c’est de ses mains qu’il faut saisir, la fin d’une, le début de l’autre, rapprocher, tenir fermement, enserrer, rapprocher encore, forcer, user des muscles de ses bras, c’est même tout le corps qui s’active, j’ai senti jusqu’à mes pieds, et tenir tête, jusqu’à ce que : cette mobilisation du corpsesprit puisse totalement se relâcher.
J’ai décidé que cette histoire était terminée.
A force de boucler tout ce qui est devenu un en dehors de soi, on oublie de s’attacher soi-même, de s’attacher à soi-même, et c’est aujourd’hui que je me suis disparue de vue.
Plus la journée avançait, plus je me suis repliée, peu à peu, renfermée, soudain rassemblée en un pauvre petit point disparu sous une immense couverture. J’en ai presque perdu la vue, alors que l’heure était à la relation – avec mes voisines, avec mon environnement, avec l’Histoire – ma vue s’est brouillée, il y avait comme des cristaux, il y avait entre moi et le monde, une distance.
Je ne pouvais plus être présente.
Je me suis laissée tomber. J’ai dormi une bonne partie de la journée. Puis je me suis concentrée sur des entités ressources : un échelle, une chaise. J’ai frémi sous le ciel de ce même gris uniforme que les jours passées. J’ai senti qu’il y avait une décision à prendre. Si j’avais été seule, j’aurais disparu. Et l’autre m’a rattrapé de son rire.
A St Julien Molin Molette, en ce dernier jour de résidence, j’ai effleuré la dépression. Il y a, ce mois-ci, eu trop de fin, trop de deuil, trop de concrétisation. J’ai fait place nette, certes, et maintenant ?
Demain ne sera plus, je rentre à la vie des trottoirs des casseroles des couches des bises des courants d’air et des bonjour tous les dix pas.

 

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