Mois : mai 2018

Leçon n°78

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :

Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts…

De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.

Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le bottin » et « Casse-croûte à toute heure ».

L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes :

Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »

Espèces d’espaces, Georges Perec

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Leçon n°77

« Ce ne sont pas des femmes, c’est une femme, toujours la même, c’est le grand Anonymat féminin, l’immense Inconnu féminin (l’immense Méconnu).

Nous nous reconnaissons au moindre signe, sans moindre signe.

…Je revendique mon droit d’écrivaine, elle, genre féminin, e muet, si longtemps muet.

Quand une femme écrit, elle écrit pour toutes qui se sont tues – mille ans, et se taisent encore – et se tairont.

Ce sont elles qui écrivent par elle.

– Que de choses je n’aurais pas comprises si j’étais née homme. »

 

Vivre dans le feu, Marina Tsvetaeva