Catégorie : Epanchement

Le rire de la méduse

Il était dans mes bras, j’étais assise au sol, les jambes en tailleur, ca faisait comme une coque, j’étais large, largement tangente, et je tanguais, d’une fesse à l’autre me balancer, et lui l’enfant, épousant les formes de mes membres, m’a dit : « Maman tu es une pieuvre ».

Il y a 8 ans, c’était aujourd’hui, et aujourd’hui, je te raconte, tu es là dans ton lit, tu te recouvres de ta couette, tu caches ton sourire, tu caches tes joues, tu caches tes yeux, mais je sais ton émotion, je sais la percevoir avant même qu’elle n’effleure ton visage, et je te raconte, je continue, malgré l’invisible de tes yeux, joues, bouches, je crois même que tu pourrais pleurer tellement ton émotion est vive, ça arrache, ca m’arrache aussi, des mots que je ne dis pas souvent, des mots qui me brûlent les lèvres tellement l’amour est fort, tellement cet amour-là traîne derrière lui une peur terrassante, qui me prend parfois, au sortir du lit, au détour d’une ruelle, à la pensée d’une éventuelle.

Ces jours-ci, il y a des femmes qui sont mères, des femmes qui sont artistes, ces créatures-là, assaillies, qui me disent comme je combats, qui me disent le combat qui sont le leur, qui me disent à quel point elles sont doubles, elles sont divisées, repliées parfois, hurlantes d’autre fois, surgissant d’une tranchée, à brandir leur poing, à expulser leur être, lorsque ces autres, nés de leur appétence, empêchent leurs mains d’être autrement qu’au service, à leur service, c’est malaxer, épouser, maintenir, contenir, caresser, ce sont des peaux qui, des peaux qu’il faut, des peaux qu’elles seules peuvent penser. Il y a toi, il y a toi, il y a toi, qui travaille dans le film documentaire, qui travaille dans le théâtre, qui travaille dans le film d’animation, toutes femmes écrivant, et ce ne sont que des larmes aux yeux. Des larmes de souci, de culpabilité, d’impuissance, d’insuffisance, de honte. Des larmes d’amour.

Depuis ma rencontre avec la puissance d’évocation du son en Décembre 2017 à l’écoute du « Souffle de l’arpenteur » d’Yves Robic, je suis attentive à ce que le son permet d’exprimer largement, de cette densité qui permet la préhension de tous, lorsque le mot n’est qu’un bout de bois sec qui tombe au sol en silence.

J’étais à mon bureau lorsque le vrombissement de plusieurs motos m’a interpellé. Je me suis penchée à la fenêtre et j’ai entendu, plus que je n’ai vu, des centaines de motards remonter la rue piétonne, jusqu’à la place de l’église, en faisant gronder leur bécane. Le son était immense, le son résonnait, vibrait contre les murs des ruelles étroites, le son a tout recouvert, il nous dominait tous. J’ai alors compris que j’assistais à l’enterrement de ce jeune homme de 19 décédé dans un accident de moto en début de semaine.

J’habite une scène qui porte un nom de ville pour ce qu’elle offre, de village pour ce qu’elle murmure. La rumeur se diffuse aussi vite que l’eau s’écoule, après ces semaines gorgées d’eau, il fallait s’attendre à nous entendre, vite, j’ai entendu, plus vite, le savais-tu, encore plus vite, je sais. Je savais la mort de cet homme alors même qu’elle ne me concernait pas.

Une fois tous sur la place, ils ont continué à faire gronder leur motos, pendant de longues minutes. Le cercueil était au centre. J’ai deviné un premier cercle, la famille, un second cercle, les amis, un troisième cercle, les motards, un quatrième cercle, les curieux. Nous étions tous concernés.

Je n’ai pas de sympathie particulière pour les motos, mais aujourd’hui, je me suis dit, les yeux pleins de larmes, qu’il n’y avait pas de son plus juste pour dire ce qu’il doit se passer dans le ventre de cette mère depuis qu’elle a perdu son enfant.

Tu m’as offert cette image, et cette image m’a parlé, l’image d’une éponge, l’éponge sèche, fine, l’éponge qui se gorge d’eau, pleine, et cette image m’a parlé, ce n’était pas une photo, c’était bien une image faite de mots, et ces mots qui sont tiens, puisque venant d’une autre personne que toi cela n’aurait jamais eu cette voix, j’ai écouté l’image et elle m’a dit.

J’ai lu « Le rire de la méduse » d’Hélène Cixous. C’était : se pencher sur des braises, prendre une grande inspiration, d’un son rauque, je l’ai entendu l’autre jour dans les poumons d’un poète, c’est négocier avec sa trachée, mal à l’aise, peu habituée à ce que l’air ainsi s’engouffre, vite, il y a une urgence à prendre ainsi son souffle pour, tout aussi vite, expirer, en un mouvement contraction, du ventre et de la cage thoracique, expulser l’air par sa bouche, dont les lèvres se resserrent, pour rassembler le souffle, suffisamment pour mobiliser toute sa puissance, tout en laissant un espace suffisant à son jaillissement. Et puis recommencer, encore une fois, encore une fois, dans un rythme soutenu, et c’est la tête qui finit par tourner alors que les flammes exultent. Enfin reprendre, une respiration, normale, revenir, au calme, profiter, du feu.

J’ai brûlé là toute envie d’écrire sur mon entourage, mon âge et mon courage.

Je n’en suis pas encore à rire mais je sais le chemin à venir.

Puisque je n’écris plus ici

Puisque qu’écrire était ma voix

Puisque ma voix désormais est un son comme un autre

Puisque j’écris avec ma peau

Je n’écrirai plus ici.

J’écrirai sur ce qui n’émet aucun son.

J’écrirai sur ceux qui n’ont pas de voix.

Ailleurs.

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Pour en finir avec le silence

C’est ce week-end, c’est une exposition des lettres « Pour en finir avec le silence » samedi et dimanche de 10h à 18h, c’est une lecture chorale dimanche à 17h30, c’est au monastère Sainte Claire, c’est au 53 rue des Auberts, c’est à Crest, c’est rue place ville corps individu système manifestation commun embrassades truites paroles et actes.

Les Transversales – https://lestransversales.tumblr.com/

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Le poème piraillon

Jour 1. Arriver de nuit en un lieu inconnu, c’est faire confiance comme on : fait de la confiture, fait la fête, fait l’avion, fait l’amour. On ne sait jamais quel goût ca va avoir, ce que ça va donner, si on va se heurter, si tout sera fluide. Il faut : se jeter sans prise aucune, ni en tête ni en main. Et on verra bien demain. Donc : s’attendre à tout. Bien sûr, j’ai deviné une forêt dense aux alentours et une rivière en contrebas. Demain, sera certain. Mais quand il n’y a pas de serrure aux portes, c’est forcément bon signe. Je suis arrivée à St Julien Molin Molette où je passerai quatre jours en résidence pour en finir avec : la couleur rouge, le silence, l’attente amoureuse et tout le vacarme des semaines passées.

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Jour 2. Réveil. Réveil. Réveil. Réveil. France Inter. Eveil. Je me jette à la fenêtre. Il y a un pont. Il y a une rivière. Il y a un bassin. Il y a un arbre qui plonge dans le bassin. Il y a des carcasses. Il y a un ciel aux couleurs de la forêt. Il y a une forêt parsemée de gris et de vert. Il y a le vert qui l’emporte, toujours. Je suis dedans. Il y a le feu, en continu. Si le rouge est une couleur chaude, je m’immerge en sa robe glacée. Si l’oxymore est faite d’une dualité, je plonge ma main et remue. Il m’arrive de confondre et cela n’est jamais une erreur. JE SUIS EN UN LIEU DE TISSAGE DE SOIE NATURELLE. Ca c’est pour le passé. Repasser. Repasser. Repasser. Par dessus, à travers, au coeur du texte. A un certain moment de la journée, dire : « j’ai bientôt terminé ». Il me reste dix lignes. Je décide de ne pas sortir de la journée et d’attendre ces dix lignes. Retenir le dernier mot le plus longtemps possible. Et à 16h, c’est fini. J’ai empilé de multiples couches – deux paires de chaussettes, un collant, un pantalon, des guêtres, un débardeur, un tshirt à manche longue, deux pulls, un manteau, un bonnet, une écharpe, des gants – et me suis jetée dehors. C’est au corps d’être à son tour et j’ai froid, je marche et j’ai froid, je marche et j’ai froid. La brasserie du Pilat est fermée. Retour, retour sur, revenir avec, ressentir. C’est jamais pareil et ce sera demain.

Jour 3. Une boucle rouge. Une boucle voix. Une boucle mère. Une boucle lac. J’ai passé ma journée à boucler. Ca a fait des bruits de clips, de boutons, de fermoirs, d’agrafe, de nœuds, de verrous. Tout s’est passé très lentement pourtant et c’était aujourd’hui. Je suis allée faire le tour du lac de Ternay et j’ai pris des photos, histoire d’être sûre, me rassurer, m’assurer d’être bien passée par ici avant de repasser par là. Pendant cette boucle, je me suis dit : « tu fais le tour d’un même endroit et ce n’est jamais pareil ». D’où la nécessité du clips boutons fermoirs agrafe noeud verrou. Boucler cette boucle et passer à la suivante. Ne plus jamais, tourner en rond. Se contenter, de la finitude de l’infinitude. Demain, on verra bien, il n’y aura peut-être plus rien et ce sera bien quand même.

Jour 4. A force de boucler, ca demande une certaine force de boucler, il y a toujours quelque chose qui résiste, rapprocher le début de la fin, c’est de ses mains qu’il faut saisir, la fin d’une, le début de l’autre, rapprocher, tenir fermement, enserrer, rapprocher encore, forcer, user des muscles de ses bras, c’est même tout le corps qui s’active, j’ai senti jusqu’à mes pieds, et tenir tête, jusqu’à ce que : cette mobilisation du corpsesprit puisse totalement se relâcher.
J’ai décidé que cette histoire était terminée.
A force de boucler tout ce qui est devenu un en dehors de soi, on oublie de s’attacher soi-même, de s’attacher à soi-même, et c’est aujourd’hui que je me suis disparue de vue.
Plus la journée avançait, plus je me suis repliée, peu à peu, renfermée, soudain rassemblée en un pauvre petit point disparu sous une immense couverture. J’en ai presque perdu la vue, alors que l’heure était à la relation – avec mes voisines, avec mon environnement, avec l’Histoire – ma vue s’est brouillée, il y avait comme des cristaux, il y avait entre moi et le monde, une distance.
Je ne pouvais plus être présente.
Je me suis laissée tomber. J’ai dormi une bonne partie de la journée. Puis je me suis concentrée sur des entités ressources : un échelle, une chaise. J’ai frémi sous le ciel de ce même gris uniforme que les jours passées. J’ai senti qu’il y avait une décision à prendre. Si j’avais été seule, j’aurais disparu. Et l’autre m’a rattrapé de son rire.
A St Julien Molin Molette, en ce dernier jour de résidence, j’ai effleuré la dépression. Il y a, ce mois-ci, eu trop de fin, trop de deuil, trop de concrétisation. J’ai fait place nette, certes, et maintenant ?
Demain ne sera plus, je rentre à la vie des trottoirs des casseroles des couches des bises des courants d’air et des bonjour tous les dix pas.

 

Le poème marseillais

Le vent souffle, souffle fort. C’est le mistral qui rend fada. Marseille, qu’ai-je vu de toi aujourd’hui ? Au dernier étage d’un immeuble barricadé, un appartement ouvert au vent, dans la cage d’escalier une odeur de papier d’Arménie, pour y accéder, gravir des marches penchées vers le cœur du colimaçon. J’ai passé plusieurs heures, assise à une table, un béret noir sur la tête, un châle autour du corps, ne surtout pas penser à mes pieds, il ne faudrait pas que je mette mon corps de côté lorsque j’écris, alors le froid et ce qu’il oblige de présence à soi. Nous disions donc : encercler le point aveugle. Je suis ici, pour en finir avec l’écriture d’un recueil, déclinaison de la couleur rouge en 15 tableaux, décrire une emprise qui se répand. C’est toujours le ventre, qui me rappelle à l’envie, alors sortir et apprivoiser la ville par circonvolutions, aborder le territoire comme j’aborde le texte, même mouvement, circuler se perdre repérer s’orienter revenir repartir aller toujours plus loin, au-delà de nos périphéries. Là-bas, j’ai vu une barre d’immeubles se confondre à la colline. Granit béton camouflage. Manger égyptien, brouiller les pistes, que les saveurs d’ailleurs donnent du goût à l’ici, à ce qui se déroule ici, disons plutôt, ce qui se découvre, et c’est ce geste, délicat, du voile de trois doigts soulevé, pour laisser apparaître, furtivement, tant que les mots n’ont rien figé, j’ai aperçu puis griffonné. Dans la rue, s’approcher de son corps courbe, rester parabole, transmettre émettre, et parfois, remettre à demain. Marseille, c’est acheter deux livres : « Une fièvre impossible à négocier » et « La zone du dehors », dont les titres, ensemble, racontent à eux seuls, une histoire. L’histoire dans l’histoire, c’est toujours pareil, suffit d’être attentive, alors que de sous la couette tu me dis : « un roman, c’est un dégénéré ». Poser quelques lignes, convaincue du non-roman en cours d’écriture, puis l’impatience dans les jambes et les bruits de bouche qui disent en avoir marre des courants d’air cynique, faisons face aux bourrasques. Marseille, sortir la nuit tombée, avec tous ces gens, dehors, tous ces scandales, toutes ces affiches, et toute cette mer qu’on ne voit pas mais qu’on sent. Gravir, le coeur penché en son corps de colimaçon, et dire, essoufflée : « ca fait partie du procesuuuuuuuuus ». Trinquons clairette, on verra demain.

Les rampants ont été recouverts d’une peinture rouge. Je suis interpellée, comme on ne dit jamais, par une force me rappelant à l’ordre. J’ai les doigts jaunes, puisqu’il faut bien se défendre. Combattre le rhume, la confusion, l’impatience. Les touches de mon clavier sont noires, j’aurai pu voir émerger mes préférences, en terme de lettres, lesquelles sont frappées. Le contact avec certains laissent des traces. C’est aussi le cas du curcuma. Je disais ce matin que je pourrais ne faire que ca de ma vie. Je disais cette après-midi que je deviendrais folle si ma vie devait se dérouler ainsi. Le vent est tombé pourtant. Cette nuit fragmentée m’a fait l’effet d’une plongée dans les profondeurs, dans ma poitrine, une compression. Ne pouvoir être dans le rapport minutieux de cette drague me donne un sentiment d’infidélité. Alors je suis allée voir la mer. Hier noire. Aujourd’hui grise. Sera-t-elle bleue demain ? J’ai vu une mer rapportée. Celle de Jack London en son Océanie. Et l’abrutissement au sortir de l’exposition. Par cette obscurité, le bleu canard des murs, l’exotisme des confisqués, la bouche sèche et. Dans le panier, prendre des photos de mots, ce qui me demande moins d’effort que de mettre en mots des photos. Être atteinte par l’anonymat, comme une réminiscence, c’est être accédée, comme on accède à un sommet, par la marche et tout ce qui se tisse entre, se hisse, non pas moi mais le souvenir, une courte échelle de la mémoire pour, être frappée, par ce son mot sens. J’avais depuis oublié. Avoir hâte, avoir soif, avoir mal au dos. Je te demande : « Tu es satisfaite ? ». Tu me réponds : « Je suis en cours de satisfaction. ». Regarder par la fenêtre, ne voir du coucher de soleil que son rayonnement, puis ajouter : dire que le soleil se jette à l’eau à cet instant.

Mes rêves, cet alambic. Au matin recueillir, le volatil. Je porte désormais des lunettes, d’être tant restée face à l’écran. Il me faut préserver ma vision. Je disais hier soir qu’il était possible de voir grâce au son. C’était quelques minutes après ma rencontre avec « Le souffle de l’arpenteur », expérience qui permit un élargissement de ma conception de l’écriture. D’abord écrasée par cette idée : les mots sur feuille sont comme morts. Puis redressée par cette autre idée de ce que peut être la structure d’un récit : un tissage dont les fils entremêlés ne serait pas enserrés mais lâches. C’est prendre de la hauteur sur le chemin parcouru, c’est s’enivrer de la vastitude, c’est incarner l’ellipse, c’est écouter ce qui bruisse entre les fils grâce à l’espace vierge, autorisé. Le fil de ces jours fut peut-être l’existence de cet homme à béquille venant écraser, du bout de ses béquilles, des miches de pain, pour permettre et faciliter la subsistance des pigeons. Ces oiseaux, nous en sommes, « nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce », « tous des oiseaux ». Et prendre un billet pour la pièce de théâtre de Wajdi Mouawad. Ar-ti-cu-la-tion. C’est dire, que ce mot, en le lisant, fera travailler vos maxillaires. Sur le trottoir, de nouveau bégayer, de n’avoir point utilisé ses jambes en cette journée, de devoir ainsi sautiller, trottoirs, se faufiler, touristes. A nous deux, c’est être à contre-courant, lui s’est arrêté dans sa course pour nous laisser passer. Rafales au Mucem, écouter le bruit des vagues venant s’écraser contre la digue, les mouvements de cette masse, tu disais de l’immensité qu’elle naissait d’un dysfonctionnement, j’attends d’être éclaboussée, rien ne vient, rien ne vient, alors regarder, le soleil se coucher, et ces couleurs, qu’aucun son ni aucun mot ne pourront jamais décrire. Et c’est notre conclusion : parfois, il n’y a rien d’autre à faire que d’être là. Être au complet, c’est furtif, et c’est ici même.

Les distances

J’ai préparé mon sac, celui de mes enfants.

Mes enfants iront à 133 kilomètres de là, tandis que j’irai 862 kilomètres plus loin.

Que sont 862 kilomètres de nos jours?

Il y a, entre, trois frontières, ouvertes, mais pas pour autant anodines.

D’autres ont la mer. Parfois le désert.

Ce matin, le ciel est rose, et je m’en vais.

J’aime le décompte avant le passage d’une frontière.

Traverser, c’est se réjouir, accéder à l’autre côté, puis s’ouvrir à ce qui viendra à soi, inévitablement.

Au troisième « 3, 2, 1 », je serai en mon autre pays et je parlerai mon autre langue.

Il y aura des heures confuses, ne sachant plus de quel idiome ma pensée devra se parer, balbutiant pour finalement préférer le silence à la prise de parole.

Traverser, c’est d’abord se réfugier.

Ils n’ont même pas de sac. Parfois, pas de chaussures. Ils ne sont pas équipés pour la neige, le froid, le relief.

Quant à lui, il n’a plus besoin de rien. Je glisserai peut-être une amulette dans l’une de ses poches. A moins qu’on ne lui couse aussi ses poches?

On banalise, on fait comme si tout ceci n’avait aucun impact, pas le moindre impact.

Il y a des kilomètres à parcourir et trois frontières à traverser. Je suis en fratrie, je ne crains rien.

Certains les traversent à pieds, là où la montagne insiste, et n’ont plus de lien.

Et toi, qu’est-ce que tu as dans le sang, qui as-tu dans le sang, tu peux me le dire ça, tu peux le sentir là?

A 216 kilomètres de chez moi, des enfants marchent pieds nus dans la neige qu’ils n’avaient jamais vu. Leur corps n’avait jamais connu un tel froid, sur leur dos peut-être un pull, souvent un t-shirt.

L’un d’eux a dit : « je suis partie en 2015 ». Celui-là même a aujourd’hui 14 ans.

Dans mon sac à dos, quelques vêtements, un livre, mon carnet, un stylo, mon appareil photo et, nouveau venu, un enregistreur. Tous des alliés. Ceux qui m’aident à me souvenir, transformer. Tous ceux qui m’aident à rester attentive.

Je resterai ouverte, espérant que tout ne fasse que me traverser.

Mon grand-père a été mis dans son cercueil, son cercueil a été fermé, je ne le verrai plus.

Ceux qui doivent parcourir 862 kilomètres arriveront toujours trop tard.

J’ai, depuis, le corps qui penche.

Nous venions des quatre coins des Pays-Bas, d’Italie, de France, de New-York et de Curaçao. Six enfants, 11 petits enfants et 7 arrières petits enfants. Tous enlacés autour du cercueil du grand-père. Nous faisions cohésion, nous faisions corps. Tous nés du même corps. Nous étions plusieurs à avoir traversé des frontières sans qu’aucune main, force, ordre, droit, ne nous retienne. Nous aurions pu trinquer à notre liberté de mouvement. Nous avons trinqué à la vie.

Il m’arrivait de dire une phrase en quatre langues. Le français pour la racine, le néerlandais pour le contexte, l’anglais pour le souci de compréhension et l’italien pour l’intention.

Et c’est en ce tissage que j’atteignais la précision.

« Mon estomac se soulève lorsque je pense à tous ceux qui n’ont pas de pays ».

Je suis allée dire au revoir à ma grand-mère. Il était 9 heures ce matin, elle dormait encore. Je me suis approchée d’elle, j’ai pris un temps pour observer son visage, sa posture. J’ai cru voir une petite fille. Je me suis approchée un peu plus, lui embrasser le front. Elle a ouvert les yeux, ouvert grands ses yeux. Je lui ai dit : « ik gaa terug naar frankrijk ». Elle m’a pris la main et s’est mise à pleurer. Elle m’a dit : « ben jij Lidy? ». Elle ne m’avait pas entendu, elle m’avait confondu avec sa fille. J’ai dit : « nee, ik ben Stephanie ». Et je me suis assise à côté d’elle, je l’ai entouré de mon corps, elle a porté ma main à sa bouche, j’ai porté ma bouche à son front. Et alors qu’elle pleurait, je l’ai bercé, fredonnant un air oriental. Et je l’ai bercé, jusqu’à ce que ses pleurs se taisent, jusqu’à ce qu’elle s’endorme à nouveau. J’ai doucement dégagé ma main, délicatement dégagé mon corps et je suis partie.

Certaines distances rapprochent les vivants.

Certaines distances terrifient. D’autres ne posent aucune question.

Celle qu’ils ont parcourue à pied doit rendre terriblement seul, est une distance d’effritement, une pulvérisation du sol à ses pieds.

Et puis courir.

Il y a, forcément, une distance, entre ce que le fait d’être éloigné d’une personne nous permet d’imaginer d’elle, et ce qui est lorsque je suis avec elle, ce qui fait sa personne réelle. La distance vient forcément nourrir les fantasmes.

Je vois des morceaux de chair jetés dans une gueule de loup.Et tout ce qui fait que ce loup là ne sera jamais le loup dit de nos bouches-mots-pensées étrangers aux loups du vaste monde.

Il m’est souvent plus facile d’aimer loin que d’aimer proche.

Pourtant, je rêve d’abolir la distance entre ce qui est craint et ce qui est vécu.

L’appréhension, c’est aussi une façon de tendre la main.

 

 

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Piazza, Giacometti

 

Ex aecho

Tu n’as pas voulu, l’homme poète, ni de ma peau, ni de mon sexe. Tu n’as pas voulu, le poète, quitter ta nébuleuse. Tu n’as pas voulu, l’homme, quitter l’Idée. Ils n’ont pas voulu de moi, ni l’un ni l’autre – corps peau sexe pulvérisés. Alors que nos esprits s’enlaçaient tendrement, nos âmes délicatement. Alors que notre poésie était comme un chat, avec ce qu’il faut de grâce et d’ondulations. Séduction. Tu n’as pas voulu de mes poils, de ma sueur ni de mon sang. Tu as dit : « restons-en là. Ne nous frottons ni à l’incarné ni à l’écoulé. Ne parlons pas de l’entaillé, taisons tous les éructés. Soyons purs, soyons métaphore. Regardons nous par la pensée. Soyons concepts. Soyons l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Face à ton corps, mon être oublie de parler. Nos corps, face à face, perdent la parole, une même parole qui pourtant se délie sans nœuds lorsque le combiné se fait l’officier d’un intermédiaire. Restons encore sans corps. Prétextons encore une fois n’être qu’une voix. Laissons nos mots dans ce qu’ils ont de fluide, sans imposer la chair ni le regard. Évitons d’être confronté au glissement de l’œil sur la bouche, à ne plus entendre ce qu’elle accouche. Percevons! Et lorsque nous n’aurons plus rien à nous dire. Et lorsque nous aurons oublié qu’à l’autre bout du fil un être se meut. Et lorsque l’écoute se fera sourde, sans frisson ni émotion. Et lorsque le doute de l’existence de l’autre en tant qu’être physique sera plus fort que la crainte d’une affaire de chair. Alors. Alors seulement. Nous nous verrons. Tels que nous sommes vraiment. Deux corps dénués de signifiants. »

Tu te perdais dans l’abstraction. Tu te voulais produit du langage. Tu te voulais pur masculin. Tu te voulais à toi tout seul. Au loin les pieds nus, au loin la poitrine offerte, au loin les cheveux au vent. Tu fuyais, et aucun dieu ne pouvait te rattraper.

Je t’ai répondu : « Tu aimerais bien que ça me dérange, que ton comportement me mette hors de moi…Mais tu vois, je ne ressens rien », juste une douce nonchalance qui pose un plis où le papier ne se froisse pas. « Je ne veux plus te parler, ni t’écrire, ni te penser. Quand nous serons justes envers nous-même. Quand nous serons juste nous-même. »

Le lendemain, je promenais mon corps sensible et mes pensées affectées dans les rues de ma ville. Et mes pas, sages pas, me guidèrent jusqu’à l’un des prétendus temples de la féminité, soit disant havre de paix, havre de soi, entre soi méprisant. Ignorant les regards, traversant les soupirs, je m’installais dans ma conviction. Mon offrande se voulait absolue. J’étais dans le tout ou rien. Et ma chevelure, qui n’assumait ni l’air ni la vue, fut tondue. Je fixais le miroir, je fixais mon regard, et pour la première fois, je découvris la détermination, dans mes yeux le feu.

J’offrais ma chevelure à ton dieu, j’offrais ma chevelure à ta poésie, j’offrais ma chevelure à ta misanthropie. J’offrais le symbole de ma féminité à la mesquinerie, à l’injure et à la maltraitance. L’accumulation d’années de travestissement fut balayée sous les yeux stupéfaits des lionnes exaspérées. Je m’en allais là où tout était à suggérer.

Me voilà nue, face à vous, passants prétendants amants. J’ai perdu tous mes attributs. J’ai brûlé ma chevelure, j’ai bandé ma poitrine, j’ai déguisé mes hanches. Je n’ai plus je suis, cette femme qui d’un regard vous dit qu’elle est femme et qu’elle fait face et qu’elle efface tout malentendu. Accrochez-moi au corps pour percer mon esprit, vous n’aurez jamais plus l’un sans l’autre.

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« J’ai pensé que peut-être, à force de te taire, à force de te non-être, tu finirais par t’ennuyer »

Ils sont là. Juste, ils se taisent. Et attendent. Ce manque de courage, rendant au muet son envol, comment dire.

S’adresser à un dos, autant s’aplatir au sol et se faire lisse, gober la terre et s’embourber dans des mais elle pensait que et tu lui as dit que, elle ne savait pas que pourquoi ne lui as-tu pas dit que, se remplir la bouche, tasser, tasser la terre pour que plus aucune pensée ne sois émise, empêcher toute tentative de prise de parole comme prise de contact, être en lien, vivant.

« Tu sais si bien tomber seule à mes pieds ». Voilà ce que tu imposes, par ton silence, à ses questions étranglées.

Elle s’est adressée à un dos, pour connaître la direction. Autant, autant de fois déjà, se heurter.

Elle ne sait, que faire que dire, de ses interrogations étouffer sa flamme, de ses mains il disait maintenant, s’astreindre au silence, assécher là, la nécessité.

Comprendre c’est prendre ensemble, assembler ce qu’il faut de matière pour la prise, un espace saillant sur la paroi de notre impuissance, prendre en main la parole de l’autre, comment dire.

Ca veut dire quoi quand tu ne dis rien?

Ca rend toute petite, ca rend, ca remonte, ca renvoie tant, qu’on ne sait plus.

A l’autre bout elle ne sait que faire, à part glisser, c’est faire fondre sa peau, n’être que ligaments nerfs os, les aspérités comme des griffes, saigner, ca coule, ca passe de haut en bas, ca s’effondre mais ca reste lisse, c’est bien une femme qui s’effondre de façon lisse, c’est propre, aucun fracas.

Que dis-tu quand tu te tais?

Réduire sa puissance en un bruit, un petit ploc, ridicule petit ploc, la bouteille décapsulée, déjà plus rien ne résiste, déjà tout s’écoule, et tu as déjà oublié à quel point elle était debout, avant ce ploc, un silence qui réduit à rien tous tes allants vers l’autre, quel récépissé à ta désertion, comment dire.

« Rends moi ma liberté, parle ».

Et tu bois, tu bois, tu engloutis, ca fait tout un tas de bruits qui ne sont pas des mots, et tu attends.

Elle se dit qu’elle pourrait dire ceci puis cela puis après tout ne serait-ce pas moi qui comment ajouter plus regretter d’avoir dit tant les questions pourtant ce n’est pas si c’est considérer l’autre c’est l’encourager à être encore « ca ne t’aide pas à te sentir vivant d’être ainsi en lien? » et elle y croit encore elle y croit car ainsi est-elle faite de cette glu comme la terre qui s’accroche à tes semelles alors qu’elle te veut libre c’est lui qui pense ca pas elle.

Tu la regardes à travers le prisme de tes expériences passées, de cette représentation de la femme faite de toutes tes femmes rencontrées, de toutes ces femmes qui ne sont pas cette femme précisément, alors que, farouche, cette femme précise se dérobe et que tu, convaincu, penses déjà la connaître et pourtant. Tu anticipes ses faits et gestes et l’assèches, l’empêches.

C’est comme lorsque tu dis : « tu es si délicate que je ne peux te prendre ».

Combien de femmes m’ont dit s’être cogné à des dos, combien, combien de dos avez-vous griffés, voyez-vous, les griffes, sur un t-shirt, ca ne fait rien, sur une peau, ca laisse une trace, les hommes nus se donnent ainsi, une fois vêtus, vous l’avez vu, ils se taisent, ni ne se dérobent ni ne se débattent, juste se taisent en attendant que de nous-même nous prenions la décision de disparaître.

Combien de femmes m’ont dit s’être cogné à des dos, combien, combien de dos avez-vous percuté de vos corps déployées, de vos corps plein de ce désir dense qui donne de l’épaisseur à votre voix, de la précision à vos gestes, de l’onctuosité à vos avancées, et qui à cet instant vous donne d’autant plus de poids, percutée en son écho, poids qui vous fait vous écrouler, puis le sol, puis la terre, puis la bouche et le ventre, obstrués par un silence qui n’est qu’une autorité.

Toi, tu es précise, tu es une femme, je te considère précise autant que je me pense précise, je t’écoute, je te parle, nous sommes là, deux femmes précises, et j’aime autant les femmes précises que les hommes en général, simplement savourer nos paroles échangées, en un temps nu comme un temps habillé, se prendre en mot, s’entourer de parole, se saisir du qui tu es par nos voix comme nos lettres, s’introduire délicatement, délicatement, dans le coeur de l’autre se nicher et peut-être prendre soin de notre besoin de consolation.

Je te regarde interroger le silence de l’homme et je te trouve.

Jaillit la nécessité.

Jaillit le hors de question.

Jaillit.

J’ai saisi du bout des doigts la fine coupe de clairette et le froid est entré en contact avec ma peau, j’ai consenti à ce qu’il se répande et le froid s’est répandu, du bout de mes doigts jusqu’à ma main, puis le poignet, le bras, le coeur et les os, et nous avons trinqué.

Messieurs, vous êtes parfois de ces êtres morts.

 

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