Catégorie : Leçons

Leçon n°78

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :

Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts…

De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.

Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le bottin » et « Casse-croûte à toute heure ».

L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes :

Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »

Espèces d’espaces, Georges Perec

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Leçon n°76

« Vous entendez ? Vous m’entendez ? Vous entendez ce que je dis ? Vous voyez, vous entendez ce que je veux dire ? Vous voyez ma bouche ? Vous l’entendez ? Est-ce que vous entendez ma bouche ? Et les mots qui sont dans ma bouche ? Vous entendez ma bouche, ou ce qui sort de ma bouche ? Dites, ce qui sort de ma bouche, c’est de l’air ou des mots ? Vous entendez ce que dit ma bouche ou ce que je dis, moi ? Qu’entendez-vous par là ? Quand vous regardez ma bouche, vous voyez ma bouche, toute ma bouche ou juste mes lèvres ? Mes lèvres, vous les voyez, vous entendez mes lèvres, vous ? Vous lisez sur mes lèvres ? Vous lisez les mots sur mes lèvres ? Les mots que je dis sur mes lèvres ? Lisez-vous les mots écrits sur mes lèvres ? Vous les voyez, les mots ? Est-ce que vous voyez ce que je veux dire ? Et mes dents dans ma bouche, vous les voyez ? Si je claque des dents, vous entendez juste mes dents claquer ou vous comprenez que j’ai froid ? Ma langue dans ma bouche derrière mes lèvres et mes dents vous l’entendez ? Parlons-nous la même langue ? Est-ce que vous avez la même langue que moi ? Faisons-nous langue commune ? Parlez-vous dans ma langue ? Parlez-vous dans ma bouche ? Parlez-vous dans ma bouche derrière mes lèvres et mes dents ? Est-ce que je vais sentir ma langue remuer dans ma bouche si vous parlez ? Votre langue dans ma bouche ? Ma langue est-elle aussi dans votre bouche ? Ma langue parle-t-elle dans votre bouche ? Est-ce qu’on peut parler avec chacun sa langue dans sa bouche ? Est-ce qu’on parle tous avec sa langue dans la bouche des autres ? Est-ce qu’on parle tous de la même bouche ? Tous la même bouche ? Est-ce qu’on parle tous en même temps ? Disons-nous tous la même chose en même temps avec la même langue ? Est-ce qu’on s’entend mieux si on dit tous la même chose en même temps ? S’entend-on seulement ? Se sent-on moins seul si on parle tous en même temps ? Si on parle ? Si on se parle ? Est-ce qu’on se parle la même langue ? Qu’est-ce qui me dit que vous parlez la même langue que moi ? Que vous parlez ma langue ? Est-ce qu’on se comprend ? Est-ce qu’on se comprend parce qu’on parle ? Est-ce qu’on peut être compris ? Est-ce qu’on comprend  ce qu’on dit ? Ce qu’on dit soi-même avec sa langue à soi dans sa propre bouche ? Vous la voyez, vous la comprenez votre langue, vous ? Votre bouche parle-t-elle dans votre langue ? Parle-t-elle d’elle-même ? Ma bouche parle-t-elle de moi ? Si vous parlez de moi me retrouverai-je dans votre bouche debout sur votre langue derrière vos lèvres et vos dents ? Est-ce que ma langue parle derrière mes lèvres et mes dents quand je ferme la bouche ? Toutes les langues parlent-elles ? Toutes les langues se parlent-elles ? Toutes nos langues parlent-elles ensemble ? Que disent-elle ? Si je parle avec ma langue, est-ce que je m’adresse à elle ? Est-ce qu’elle me répond ? Si je parle ma langue est-ce que je peux dire autre chose que ma langue ? Ma langue parle-t-elle de ma bouche ? Parle-t-elle de moi ? Et moi ? Est-ce que je peux parler ? Est-ce que je peux parler la bouche pleine ? Est-ce qu’on peut parler si on n’a pas la bouche pleine de sa langue ? Est-ce que je peux dire autre chose que ce que dit ma langue ? Ma langue peut-elle ne rien dire ? Peut-elle dire rien ? Qu’en dites-vous ? Est-ce que vous dites ce que vous voulez ? Ce que vous voulez dire ? Ne dites-vous donc rien ? N’avez-vous rien à dire ? Ne voulez-vous rien dire ? Avez-vous perdu votre langue ? Et les mots de votre langue ? Gardez-vous tous vos mots dans votre bouche fermée ? Les mots sont-ils bien rangés dans votre bouche pliés en quatre sur votre langue entre vos dents ? Ont-ils envie de sortir de là ? Serrez-vous les dents pour les empêcher de sortir ? Les mots veulent-ils seulement sortir ? Et la langue ? Ne vomissez-vous pas votre langue ? Ne crachez-vous pas vos dents et vos mots ? Ne jaillissent-ils pas par vos narines, vos oreilles et vos yeux ? Ne pleurez-vous pas vos yeux ? Ravalez-vous vos mots, votre langue et vos dents ? Mangez-vous vos yeux ? Mangez-vous vous vos yeux ouverts ou fermés ? Voyez-vous enfin votre langue avec vos yeux dans votre bouche quand vous les avez mangés ? Et si moi je mange vos yeux, vos yeux grands ouverts est-ce que vous verrez ma langue à moi ? Ma langue et mes dents est-ce que vous les verrez ? Verrez-vous mes mots ? Les mots au fond de ma bouche, vous les verrez ? Quand vous les aurez vus plongerez-vous la main dans ma bouche pour tirer les mots coincés tout au fond ? Irez-vous plus loin ? Plus loin que mes lèvres, mes dents et ma langue ? Percerez-vous tout mon corps pour trouver les mots ? Irez-vous les chercher plus loin ? Me sera-t-il possible de garder ne serait-ce qu’un mot au dedans de moi ? Irez-vous chercher les mots au-delà de mon corps ? Mon corps fera-t-il obstacle ? Mon corps se dressera-t-il entre vous et mes mots ? Entre vous et moi ? Mon corps parlera-t-il entre vous et moi ? Que dira-t-il ? Que dira mon corps si vous plongez la main dans ma bouche et au-delà de ma bouche pour tirer les mots coincés dedans ? Mon corps se taira-t-il ? Se taira-t-il enfin ? Est-ce que ça aura un sens de se taire ? Est-ce que ça en a un ? Et de parler ? Est-ce que ce que je dis fait sens ? Un mot qui ne se dit pas a-t-il un sens ? Est-il insensé ? Les mots que je dis ont-ils un sens ou une définition ? Et moi ? Moi, suis-je définie ? Suis-je définie par les mots que je dis ? Suis-je finie ? Et vous ? Avez-vous fini ? Etes-vous finis ? En avez-vous fini ? En avez-vous fini avec moi ? »

 

Ecrit avec la langue, Cosima Weiter

Leçon n°75

« Là où d’autres proposent des oeuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit.

La vie est de brûler des questions.

Je ne conçois pas d’oeuvre comme détachée de la vie.

Je n’aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l’esprit comme détaché de lui-même. Chacune de mes oeuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi.

Je me retrouve autant dans une lettre écrite pour expliquer le rétrécissement intime de mon être et le châtrage insensé de ma vie, que dans un essai extérieur à moi-même, et qui m’apparaît comme une grossesse indifférente de mon esprit.

Je souffre que mon Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas l’Esprit, je souffre de l’Esprit-organe, de l’Esprit-traduction, ou de l’Esprit-intimidation-des-choses pour les faire entrer dans l’Esprit.

Ce livre, je le mets en suspension dans la vie, je veux qu’il soit mordu par les choses extérieures, et d’abord par tous les soubresauts en cisaille, toutes les cillations de mon moi à venir.

Toutes ces pages traînent comme des glaçons dans l’esprit. Qu’on excuse ma liberté absolue. Je me refuse à faire de différence entre aucune des minutes de moi-même. Je ne reconnais pas dans l’esprit de plan.

Il faut en finir avec l’Esprit comme avec la littérature. Je dis que l’Esprit et la vie communiquent à tous les degrés. Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité.

Et ceci n’est pas plus une préface à un livre, que les poèmes par exemple qui le jalonnent ou le dénombrement de toutes les rages du mal-être.

Ceci n’est qu’un glaçon aussi mal avalé. »

Antonin Artaud, L’Ombilic des Limbes

 

Leçon n°74

« Tout d’abord il y a la sensation d’une présence.

Quelqu’un est là et me regarde.

Je me retourne mais je ne vois personne

Pourtant quelque chose est là, tapi dans l’ombre, qui me fixe.

Je veux dire qu’au début il n’y a jamais de volonté affichée.

Impossible de nommer quoi que ce soit.

Il est possible de dire :
Cette sensation à peine perceptible prendra, peut-être, la forme d’un spectacle ou d’un texte, mais aujourd’hui impossible de deviner l’histoire qui la porte.

C’est possible de dire cela.

Mais au début, il vaut mieux se taire et ne rien dire du tout. Ne présumer de rien. Ne pas prendre tout ça au sérieux. Rester concentré sur la sensation. Dans le présent. N’en parler à personne. Ne rien évoquer. De peur qu’elle disparaisse. Devenir au fil des jours dépendant de sa présence. S’engager. Oser demander parfois: « Est-ce que tu es toujours là? »

Wajdi Mouawad, Seuls

Leçon n°73

Le son est une magie, une évidence. Il est le premier mystère, capté instinctivement avant même la naissance. « Écoute! » fait partie des injonctions de départ. Un murmure, tout près. Fluidité insaisissable, il est matière disponible pour la littérature, à portée de main. Et avec quelle force! Un moteur au loin et le vent dans les feuilles. Par le son, un auteur se met dans la trace des peurs primitives, celles de la proie craignant le prédateur. Par le son, un auteur se débarrasse des contingences du corps pour convoquer les fantômes. Des bruits de pas sur un sol de terre. Un mouvement qu’on devine. Par le son, on entre dans le fantastique. Saisi par l’oreille, le lecteur accepte la proximité d’une autre dimension et d’autres possibles. L’écho sur les parois, des éclats à l’horizon : de près et de loin, le son fait exister l’espace. Un personnage est là, puis un deuxième, dans ce lieu qu’on devine.

Les romans et les récits n’ont pas attendu les technologies de reproduction, de diffusion, de captation du son pour en faire le véhicule d’utopies et de légendes. Machines sonores, chants interdits et « paroles gelées » : les récits pionniers ont placé un son annonciateur aux quatre coins de géographies encore approximatives. La grande aventure fait du bruit. Le son est un piège à récits, un guide pour les courses de désorientation. Il emprunte au réel pour faire cadeau à l’imagination. Quand s’ajoute le progrès technique, le son devient une gravure qu’on manipule, qu’on stocke et qu’on rejoue. Il sert de détonateur aux explosions de mémoire. Revenu du passé, un son familier est le moteur d’une fiction personnelle. Il est alors (presque) plus fort que le son qui passe. Ils parlent tout bas une langue indéfinissable.

(…) C’est quoi le son de l’éternité? La littérature a su parfois se saisir de cette énigme quotidienne. L’un d’eux frappe dans ses mains, ils rient.

A l’âge mécanique, il a fallu découper le son en unités brutes. C’était une nécessité, pour mieux écouter. Le trop-plein aiguisait la curiosité de créateurs qui voulaient être au diapason du monde en marche. Que faire de ces morceaux? Les observer, les classer et composer avec eux. On a écrit beaucoup pour formaliser la grammaire de cette rupture.

Les mots font du bruit, leur son est la langue. Le guerrier de La marche turque de Victor Hugo dit : « Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle / Et ma hache est pendue à l’arçon de la selle ». Le son de ces mots répétés à neuf reprises et leur rythme font autant que la signification de chacun d’eux. Qui n’entend pas le sabot du cheval accordé à l’alexandrin et aux claquements des consonnes? La littérature est sonore.

Il paraît qu’on a trouvé, lors d’une fouille archéologique, deux jarres soigneusement closes et jointes l’une à l’autre. Les bouchons et la colle artisanale avaient résisté aux siècles. La première renfermait un récit dans une langue inconnue. Quand on a ouvert la seconde, la résonance d’une voix s’est échappée. C’est la lecture du texte en question, incroyablement vivante et présente. Mais à l’air libre, l’écrit s’est effacé en quelques minutes, à peu près au moment où la voix de l’autre jarre s’est éteinte. Puis ils se taisent et on n’entend plus rien.

 

Introduction à Le goût de la radio et autres sons, Thomas Baumgartner

Leçon n°72

Construire

Bien savoir ce que ce son fait là

Il faut toujours commencer quelque part, par quelque chose…

Au départ je pense qu’il y a quelque chose qu’on pourrait appeler un narratème (comme on parle de morphème et de lexème en linguistique). Quelque chose de minuscule – un peu comme la nacre dans sa perle – qui va devenir un récit. Au début c’est du presque rien.

Un début peut annoncer le sujet, ou le cacher ; il peut annoncer la fin, une forme, une couleur ; il peut ne rien annoncer du tout ; n’être  qu’un début. Il faut toujours commencer par quelque chose.

Quand on a commencé à construire c’était drôle…on aurait dit des enfants qui jouent avec des cubes…

Et il y a toujours mille débuts possibles. Dont aucun n’est à strictement parler le meilleur. Quel que soit l’écho, il détermine  la suite. Peut-être même que le processus d’élimination se met en marche de lui-même dès que le premier élément  est posé sur une piste? Car ce premier élément va appeler un deuxième, le deuxième un troisième, le troisième un quatrième… Et très vite on est entraîné dans une démarche de construction – de forme et de fond – qu’il va falloir poursuivre jusqu’à la fin. Cette fin qu’il faudrait imaginer longtemps avant la fin. Car elle aussi va exercer une influence sur tout ce qui la précède…

 

La tentation du son, Kaye Mortley

Leçon n°71

« Il n’y a d’écriture que sur le mode d’un dispositif d’écriture et c’est bien ce dispositif qui met en écriture l’auteur. C’est ce dispositif qui nous fait écrire. Peut-on aller jusqu’à dire que c’est le dispositif qui écrit et que l’auteur n’est qu’un composant de ce dispositif, certes majeur, mais, comme les autres, rendu impuissant s’ils se dissocient des autres. Quand j’écris, quel est le dispositif qui écrit?

(…)

L’ordinateur portable est un dispositif à lui seul – qui pour moi se suffit à lui-même – et peut donc oeuvrer en n’importe quel lieu et s’adapter à n’importe quelle situation. Il intègre plusieurs outils  (clavier, écran, correcteur, documentation) et développe conjointement plusieurs niveaux d’activités (archive, sauvegarde, écriture). Ce dispositif associe donc plusieurs dispositifs opératoires : un dispositif d’écriture, un dispositif de communication, un dispositif d’écoute musicale… J’apprécie de passer d’une activité à une autre, ou de partager dans le même moment plusieurs d’entre elles. Je peux donc me déplacer entre les différents dispositifs qu’active possiblement mon ordinateur portable.

Ce dispositif de dispositifs me convient bien car il stimule mon désir d’interruption et de réengagement. Je n’écris jamais sur un temps long et continu. Mon écriture est fractionnée. Je la vis comme une multiplication d’intensités. Je ne parviens à écrire que si je ressens de telles intensités. L’interruption est une promesse de réengagement, de réactivation, de remobilisation. C’est un moyen, me semble-t-il, de toujours laisser mon écriture en intensité. Elle ne s’installe pas. Elle ne s’étend pas. Elle ne dure pas. Elle s’interrompt et se relance. J’écris par impulsions — des impulsions que j’ai donc besoin de multiplier. Des impulsions. Des scansions. Des intensités. Mon dispositif d’écriture intègre donc ce besoin de suspendre pour reprendre, et l’ordinateur portable en est l’heure manifestation matérielle. J’écris cet article, je pars consulter mes mails, je fais un détour par un journal en ligne, je reviens à mon écriture, je classe un dossier, je prends le temps de lire un travail étudiant, je relance mon écriture… et tout cela est rendu possible à l’intérieur même de ce dispositif de dispositifs que constitue mon ordinateur. »

 

Les gestes d’une écriture, Pascal Nicolas-Le Strat