Catégorie : Mouvements

Anthropologie vs Littérature

Janvier 2008, j’écrivais :

Ce matin, sur un ghât, levée du soleil, seule, scintillante, l’eau. Je suis consciente de rester à la surface des choses. Quelles choses? Je ne préciserai rien. Ma précision, mon exactitude, ma justesse m’importent peu. Les détails s’incrustent dans mes yeux et ne se révèlent pas dans mes mots. Je suis consciente d’avoir perdu l’étiquette d’apprenti anthropologue que je retenais dans ma paume, fermement, lorsque j’ai plongé ma main dans le Gange, en cette matinée brumeuse et flottante, alors que je libérais mes doigts de leur nombre et de leur rationalité. Du chiffre cinq, je suis passée à l’indéchiffrable. Peut être zéro. Le zéro est-il arabe ou indien? Le zéro est une bulle marginale. Les nombres ont leurs mythes qu’il faut déconstruire, décomposer.

J’ai perdu la scientificité de mon regard. Celui que je n’avais jamais exercé sur la réalité du monde. Celui qui me servait de prétexte dans le contexte de mes amphithéâtres, en un « je » d’imposture. Celui que je recollais pendant mes heures de cours, et qui se brisait à nouveau à chacune de mes connexions à la vraie vie réelle. La vraie vie réelle qui me bouleversait, qui me faisait trembler tellement ses indicibles et ses émotions trop douloureuses à incorporer m’effrayaient.

J’ai brûlé la scientificité de mon regard sur le monde. J’ai brûlé l’étape, le lien, le garde-fou, la passerelle, la deuxième personne qui pose la distance. J’ai brûlé les concepts, les idées, les théories, les pages, qui s’empilaient en moi sans que j’émette du sens, qui m’empêchaient d’accueillir tendrement ce qui n’a ni nom ni définition. L’humanité de mon existence. L’humanité de mon regard. L’humanité de mes émotions.

Octobre 2009. Deuxième cours du séminaire d’anthropologie du fait religieux. Laurent Denizeau nous parle de sa thèse dont le terrain a été un monastère orthodoxe du Mont Athos en Grèce. Je prends plaisir à l’écouter, à le suivre dans le cheminement qu’a été son travail de terrain, son ethnographie, puis la construction de sa thèse, sa théorisation. Monsieur Denizeau se présente comme un « disciple » d’Albert Piette. Le souci du détail, l’ethnographie de l’action, les imprévus et les accidents, les alentours du rituel. Je me souviens.

Août 2009. Je vais enfin assister à la fameuse Ganga Pûjâ, cette cérémonie hindoue célébrant le Gange. La nuit vient de tomber sur Bénarès. Il est 19h30 en Inde, 4h30 de moins en France. Je n’avais pas pu assister à cette cérémonie lors de mon premier voyage. J’étais pourtant restée trois semaines en cette ville sainte, mais je résidais trop loin du lieu de culte et je craignais encore le retour tardif en ma seule compagnie. J’en avais tant entendu parler, c’était comme si je l’avais vécu. Cette cérémonie a lieu tous les jours, le matin à 6h30 et le soir à 19h30, depuis des siècles. Ganga Pûjâ, une cérémonie du culte au Gange, au cours de laquelle s’élèvent les chants sacrés et à lieu l’offrande de la lumière au fleuve. Cinq prêtres officient, tournés vers le Gange, accompagnés de musiciens.

Le Gange est bas, trop bas, la mousson ayant été bien faible cette année. La chaleur est insupportable et les moustiques rodent autour de moi. Je m’assois en haut du ghât, là ou le fleuve sacré s’écoule habituellement en cette période de l’année. A cette hauteur, je peux tranquillement observer la scène où se déroule le rituel, ainsi que toute la vie qui se poursuit autour. C’est à ce moment que mon observation rejoint celle de Piette. Le rite commence à force de percussions et de chants. Trop éloignée pour en distinguer les détails et leur complexité de sens, je laisse mon regard balayer les alentours. Un troupeau de touristes s’agglutine à l’estrade. Je me suis assise au milieu des mendiants, chacun muni d’une gamelle en inox. Regroupés en grappe familiale, ils discutent, laissent leur corps se balancer aux rythmes de la musique, ou fredonnent les airs dévots. Une vache dort quelques marches plus haut. Je jette quelques coups d’œil par-dessus mon épaule, par pure précaution, au cas où elle déciderait de se déplacer et m’embarrasser de quelques coups de corne. Un enfant me sort de mon silence. Il souhaite me vendre un bracelet lumineux. Je refuse, ne sachant que faire de cet inutile. Il insiste. J’insiste à mon tour. Je tente de détourner l’échange en lui posant des questions sur son âge, sa famille,… il me tire la langue et s’en va vers d’autres portefeuilles. Ainsi opère la dizaine de gamins s’évertuant à gagner quelques sous en se jetant sur les touristes descendant les marches vers le sacré. Soudain, deux hommes sortent d’un cabanon avec une grosse marmite. Les mendiants se précipitent alors pour former une file indienne (du jamais vu!) en attendant qu’on leur serve deux grosses louches d’une bouillie jaunâtre. La pûjâ en est à son troisième tableau : après le bol d’eau, le chandelier, et enfin, les torches enflammées. C’est alors qu’une vache affolée surgissant de nul part, fonce sur nous pour happer un peu de nourriture. À grands coups de pieds, les affamés tentent de l’écarter. Et les flashs continuent de crépiter, et les caméras immortalisent l’immuable…

Si on m’avait dit, à cette époque, que mon regard était ethnographique (alors que j’oubliais le rite et sa centralité), j’aurai répondu que ce type d’ethnographie ferait de la merveilleuse littérature.

Auréole flottant au dessus de son mythe, une queue dépassant de son raisonnement, Bénarès aurait pu me maudire, Bénarès aurait pu me maudire. Mais c’est en cette ville que je fus bénie. Mille fois j’entendis le mal qui se répandait sur son dos. Cent fois j’entendis le bien qui effleurait ses pieds. La ville entière incarnait le Rite, celui du passage à travers ses âges et nos trahisons. On pouvait s’y brûler, on pouvait s’y noyer, on pouvait s’y asphyxier, on pouvait s’y scarifier. On pouvait aussi ne garder aucune trace au corps mais se couper l’esprit à chaque coin de rue. On pouvait également rester dans l’indifférence et le mépris, et le regret, du coup, à chaque coup, regrettant l’impassible. L’impossible étant énuméré, il fallait que mon corps chauffe, que mon esprit se baigne, que mon âme respire et que mon être cicatrise.

Quelques mois plus tard, on me dira que mon écriture est trop littéraire et je quitterai l’université sur un constat d’incompatibilité.

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De l’autre côté

De l’autre côté les hommes et les femmes ne disaient ni oui ni non. De l’autre côté les enfants s’élevaient à hauteur d’adulte. De l’autre côté, les cerfs-volants dansaient dans le ciel comme la joie dansait dans leur cœur. De l’autre côté la Mousson était imprévisible et fulgurante. De l’autre côté la boue était ludique, charnelle, érotique. De l’autre côté le désir était insatiable. De l’autre côté les chaises bancs tabourets canapés n’avaient ni pieds ni dossiers. De l’autre côté les corps restaient avachis allongés pour mieux s’élever dans la marche. De l’autre côté il n’y avait plus de langage. De l’autre côté les doigts venaient recueillir la nourriture et la porter directement à la bouche. De l’autre côté il y avait leur peau remplie d’eau de pluie. De l’autre côté il n’y avait plus de liens, que des enjambées. De l’autre côté l’amour s’est déployé. De l’autre côté il y avait tellement d’oiseaux qu’ils en avaient le vertige. De l’autre côté il mangeait des morceaux de mangue sur sa peau à elle. De l’autre côté elle léchait les gouttes de sueur qui s’écoulaient le long de son dos à lui. De l’autre côté elle voilait ses épaules pour mieux se dévoiler à lui. De l’autre côté il se surprenait à avoir peur de la perdre, soudainement. De l’autre côté ils firent les pas qu’il fallait pour rester de l’autre côté. Du côté de l’amour des oiseaux de la peau de l’enfant.

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