Catégorie : Terre à texte

Sculpter « une fillette qui regardait s’il allait pleuvoir »

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« Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était faire des figurines d’argile, chose que personne ne lui avait apprise. (…) Quand lui venait une forte envie, elle prenait la route qui menait à la rivière. Sur une des berges, praticable quoique glissante, elle trouvait la meilleure argile qu’on pût souhaiter : blanche, malléable, pâteuse, froide. (…) Elle obtenait une matière claire et tendre dont elle pourrait modeler un monde. Comment, comment expliquer le miracle… Elle prenait peur, pensive. Ne disait rien, ne bougeait pas, mais dans son for intérieur, sans un mot, elle répétait : je ne suis rien, je n’ai pas d’orgueil, tout peut m’arriver si… on veut m’empêcher de faire la masse d’argile… si on veut me piétiner, me gâcher tout, je sais que je ne suis rien… C’était moins qu’une vision, c’était une sensation dans le corps, une pensée apeurée à propos de ce qu’il lui était permis d’obtenir à la fois de l’argile et de l’eau et devant quoi elle devait s’humilier avec gravité.

Mais parfois, elle se rappelait l’argile mouillée, courait affolée au patio, plongeait les doigts dans cette mixture froide, muette et constante comme une attente, la malaxait, la malaxait petit à petit pour en extraire des formes. Elle faisait des enfants, des chevaux, une mère avec son fils, une mère seule, une fillette faisant des choses en argile, un petit garçon au repos, une fillette contente, une fillette qui regardait s’il allait pleuvoir… Et bien d’autres choses, bien d’autres. De petites formes qui ne signifiaient rien mais qui étaient en réalité mystérieuses et calmes. Parfois hautes comme un arbre, mais ce n’étaient pas des arbres, ce n’était rien… Parfois un petit objet presque en forme d’étoile mais fatigué comme une personne. Une travail qui ne finirait jamais, c’était le plus beau et le plus soigné de tout ce qu’elle avait jamais appris : qu’ainsi donc elle pouvait faire ce qui existait et ce qui n’existait pas ».

 

Le Lustre, Clarice Lispector

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Ames à terre

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Il n’y a pas de création sans verbe ni souffle.

Extraire le geste du mot.

Les doigts en griffe.

Extraire le mot du geste.

Vider la terre de son sang.

Silence.

Insuffler.

De nos corps carillons, nous avons laissé s’exprimer le souffle

De nos mains magiciennes, nous avons laissé s’exprimer le verbe.

Les roches qui dansent

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Elle est là, dans la matière. Elle se débat, d’une matière à une autre. Cette femme ensevelie, d’où vient-elle? Serait-elle Glace ou Magma? Les couleurs se sont tues. Là où elle gît, le soleil n’est pas, délaissant le souterrain de sa vulgaire clair-voyance. Les matières s’entrelacent, laissant là s’exprimer tout l’érotisme d’une Nature amoureuse. Et pourtant, la surface. Cette femme ensevelie, que veut-elle? Que sa peau soit glaise ou lichen. Que son sang soit ocre ou malachite.  Les secousses, les secousses, font la fusion. Le surgissement se fait fluide, malgré les entailles – racines, les entailles – minerais. Le sol la retient de toute sa mémoire. La forêt l’appelle de toute sa ferveur. Dehors, les roches dansent, célébration de cette femme en train de revenir à la terre foulée. Cette femme, dont le courage n’est pas à dire mais à chanter. Et ce chant, dont la mélodie est comme le bruissement des feuilles lorsque le vent se mêle à ceux qui ne le regardent pas. Puis, l’écorce terrestre se fend, à force de valse et de battement. Et c’est là qu’elle se hisse, ondulations, et c’est là qu’elle s’élève, ondulations.

L’atelier du Hanneton

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Murmure de plomb pose tes lèvres sur le hanneton, lui permettant ainsi son envol, avant que ne s’abatte le métal sur la page, page fragile, papier de soie. Si le hanneton a des ailes trop petites pour voler, lui reste à imaginer de grandes envolés, bravant la houle et autres vents d’outremer. Ici la conscience se déploie, savourant le plaisir d’être si petit avec en tête de si grandes envies. Ici les murs n’ont pas de racines, alors on pousse, on pousse, avec le corps et la persuasion, avec le corps et l’ambition. Peu importe l’obstacle, reste le rêve. Au rythme du métal marquant la page. Alliance des contraires, les mots seront doux, les mots seront, existeront par le fer, mais seront doux, au toucher, au goût. Être si petit avec autant d’envie. L’essentiel est dans le faire. Avec les moyens du bord, d’abord et avant tout les relire, puis les lire, les mots doux sur du papier de soie. Au loin le fer bat la cadence de ceux qui ne se laissent pas abattre. Et le hanneton virevolte en une mélodie fracassante. Ses ailes font un boucan d’enfer, viennent remuer ciel et terre, au risque de vous déplaire. La conscience se veut rebelle lorsqu’on est si petit avec autant d’envie.

Rue Raisin, le jus de la terre

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L’atelier aux miles éclats là où brûle le soleil à travers les vitres tachées de nos horizons.

Le ronronnement des machines et l’ocre giclant sur les murs.

La terre tourne, la terre gronde, la terre crache, la terre nous avertit.

Il en faudra de la fermeté, corps de femme, pour que tu me prennes et me plie,

pour que je me plie à tes désirs de nymphe débraillée.

Et pourtant le corps s’attache au tour et vient la parade.

Laisser glisser, la paume, la glaise.

Maintenir la courbe, laisser glisser.

Retrouver le phallique, puis le gouffre, et ainsi de suite, l’ordre du monde.

Il  n’y a rien à inventer, juste à reproduire.

Conscience de la chaîne, maillons émaillés.

Transformation de la matière et qu’explose cette conscience.

La dépendance n’est plus, je suis artisan.

De la boue je reviens à l’utile.

Alchimiste, ce tas devient tasse, et je jubile.

Mon corps a dompté la pure matière.

Et pourtant je lui dois tout.

Le rituel vient écarter le sacrilège.

Mes mains, devenues rouges, viennent se poser sur mes cuisses, mes hanches, mes joues.

Qui de nous deux?

Le jus de la terre dégouline là où la naissance se crée.

 

 

 

 

Mains, bout à bout, marabout

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J’ai 3 ans, il me semble, peut-être un peu plus, je suis dans la cour de l’école maternelle, assise sur un banc, un banc froid et dur, de la pierre, mes mains sont posés sur le bord de ce banc, un des bords de ce banc, pourquoi celui-là et pas un autre, il faut bien se tenir lorsque les jambes se balancent dans le vide, et puis vient le tricycle, à toute allure, droit sur le banc, à toute allure, et vient s’écraser sur mon petit doigt de rien du tout.

Je n’ai jamais su le nom des doigts. Je sais bien que le petit doigt s’appelle l’auriculaire mais les autres, rien y fait, je ne peux pas les nommer. Je n’ai jamais su retenir le nom de chacun de mes doigts. C’est parfois embarrassant, je me demande surtout ce que je vais bien pouvoir dire à mon fils. Alors le doigt en question, c’est le doigt qui pointe. Qui désigne. Qui indique. C’est peut-être pour ça.

Je me souviens surtout de l’odeur de l’éther. Et puis du moment où il fallut retirer les points. L’essentiel pour eux était que mon doigt soit au complet. Je n’avais pas perdu le bout de mon doigt. Ils me l’avaient recousu avec du joli fil doré.  Mais mon doigt jamais ne ressembla à mes autres doigts. C’était mon petit doigt handicapé. Celui que je cachais. J’ai toujours fumé de la main gauche, pris les objets ou les mains de la main gauche, bu de la main gauche. Il ne fallait pas le montrer. Ce petit doigt handicapé. Le stylo et le couteau me posaient un gros problème. Il allait être vu. J’usais de multiples stratégies pour que le regard des autres n’atterrissent pas sur lui. Mon petit doigt handicapé.

Puis le temps est passé, j’en ai eu marre de m’en soucier, alors je me suis mise à fumer de la main droite, boire de la main droite, toujours écrire de la main droite, et couper ma viande en posant mon doigt le long du couteau, comme il faut, comme ils disent. Et les regards se posaient, puis se détournaient, je me sentais effrontée, rebelle, je défiais quelque chose. De toute façon, les autres faisaient comme s’ils n’avaient rien vu. Alors autant ne plus m’embarrasser de mon propre embarras.

Je voulais que mes mains fassent leur vie, aient une vie bien à elles. Qu’elles s’usent, qu’elles souffrent parfois, qu’elles gardent certaines teintes et certaines tâches, qu’elles m’accompagnent en riant, qu’elles soient fières de ce qu’elles touchent, frôlent, caressent, qu’elles aillent vers le sensuel sans devoir prendre sur elles.

 

Elle ne s’apparente pas à la fille que j’aime, mais elle ressemble à cette goutte d’eau, au creux de ma main, que j’observe, soudain absorbée par ma peau. Elle fait partie de moi.

Au retour d’un long voyage, des bulles se forment sur la paume de mes mains. Petites bulles, qui se remplissent d’eau, petites bulles qui prennent un certain volume, puis éclatent, laissant un trou, ouvert, sur ma chair, rouge, multiple petits trous de rien du tout qui finissent par se refermer, ma peau pour un temps lisse, puis les bulles reviennent, et recommencent l’éclosion, les cratères, le canyon. Je n’ai pas su quoi en faire, à part me laisser aller à la démangeaison et arracher croûtes et peaux. Je n’ai pas su quoi soigner puisque je n’avais rien à guérir. Mais j’ai su quoi en penser. Voilà que disparaissaient les lignes de mes mains.

Pendant plus d’un an, j’ai brouillé les pistes, effacé passé comme avenir, ne me fiant qu’à ma déroute, jeté la boussole au feu, me perdant coûte que coûte, dans la désorientation de mon existence.

Les bulles finirent par cesser de m’obséder et je devins lisse comme une peau de bébé. A qui je donnais naissance?

 

J’aime les marques. Je regarde mes griffures, mes coupures. Je caresse mes cicatrices, comme le jour où je me suis coupée le doigt qui indique, celui de la main gauche, en voulant couper un avocat, fallait bien que je me défende. Je garde le violet du chou rouge sous mes ongles, comme la terre, comme la terre. Mes mains vieillissent, comme le reste. J’écris toujours des mots, des croix sur le dos de ma main, la fillette me demande « pourquoi? », je réponds « parce que je n’ai pas de tête », mon fils réplique « mais si tu as une très grosse tête », alors je précise « je n’ai pas de mémoire ». Mes mains finissent toujours par me le rappeler.