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Leçon n°77

« Ce ne sont pas des femmes, c’est une femme, toujours la même, c’est le grand Anonymat féminin, l’immense Inconnu féminin (l’immense Méconnu).

Nous nous reconnaissons au moindre signe, sans moindre signe.

…Je revendique mon droit d’écrivaine, elle, genre féminin, e muet, si longtemps muet.

Quand une femme écrit, elle écrit pour toutes qui se sont tues – mille ans, et se taisent encore – et se tairont.

Ce sont elles qui écrivent par elle.

– Que de choses je n’aurais pas comprises si j’étais née homme. »

 

Vivre dans le feu, Marina Tsvetaeva

 

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Les ogresses

quand elles rient elles t’attrapent l’avant-bras

quand elles marchent leurs fesses rebondissent

quand elles fument leurs lèvres restent entrouvertes

quand elles te regardent c’est pour de vrai

quand elles ont de l’estime pour elles-mêmes elles ne se justifient pas

quand elles ont faim elles s’expriment

quand elles tremblent c’est pour rester ici

quand elles racontent leurs voix se multiplient

quand elles se lèvent le monde s’étend

quand elles écoutent c’est avec leur corpsesprit

quand elles effleurent elles atteignent

quand elles mangent c’est avec les doigts

quand elles rient elles tapent sur leurs cuisses

quand elles se replient c’est pour rendre sa fierté au vent

quand elles lisent elles dévorent les lignes

quand elles chantent c’est avec leur sexe

quand elles pleurent les truites s’échappent enfin

quand elles rient on peut voir  leur culotte

quand elles marchent elles mâchent leurs mots

quand elles t’embrassent elles t’avalent

quand elles mangent elles s’essuient la bouche du dos de leur main

quand elles consolent elles caressent

quand elles te prennent la main le feu se répand

quand elles fument elles fument trop

quand elles se déshabillent c’est pour être vives

quand elles se parlent elles s’avancent

quand elles dansent c’est avec leurs bras

quand elles peignent c’est avec la couleur rouge

quand elles portent un secret elles l’enveloppent

quand elles caressent c’est avec leur corpsesprit

quand elles dansent c’est entre elles ou pour toi

quand elles aiment elles épluchent les peaux jusqu’au coeur

quand elles se taisent leurs mots résonnent encore

quand elles se reconnaissent c’est tout dans leur regard

quand elles prennent sexe en bouche c’est avec leur corpesprit

quand elles marchent la terre tremble

quand elles te parlent elles pèsent chacun de leurs mots

quand elles s’assoient on peut voir leur culotte

quand elles mangent le jus coule le long de leurs mains

quand elles s’ouvrent elles s’ouvrent

quand elles chantent c’est pour rassembler leurs visages

quand elles vivent elles mangent leurs enfants

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Francesca Woodman

Écorces

J’ai ouvert la porte sur un merle mort. Une femelle puisque les mâles chantent plus fort. Une merlette dira-t-on, gisant-là. L’oiseau reposait sur le ventre en une posture de prière.

C’était le chat, le prédateur, celui qui savait se faire foyer comme fuyant, avait capturé le chant, coupé le sifflet, cloué le bec.

J’ai ouvert la porte sur un obstacle : je n’ai su ni l’enjamber ni le contourner.

J’aurai voulu me faire flaque, esquiver, et ainsi m’écouler le long des marches de l’escalier le long de la pente douce de ma rue de pierre jusqu’à la grille d’égout peut-être que quelques gouttes seraient restées là suspendus le restant de la masse déjà dans les entrailles de la ville.

J’ai pensé à l’envol, puis à la Virevolte. Ce livre lu dans l’inexpérience n’avait pu atteindre ma conscience, resté au seuil de mon entendement, inimaginable l’abandon d’une mère pour retourner sans retenue à l’intense à la spontanéité à la liberté à la créativité au nomadisme, inconcevable.

Aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, j’ouvre la porte sur un oiseau mort qui est une femelle et qui s’appelle Merlette.

*

Effacement, aimerai effacer la trace de mes enfants, l’empreinte de la culpabilité, la marque de l’indien, et offrir à l’autre mon initiale.

Consentement, aimerai arborer les stigmates du passé, me parer de la peau des anciens, tatouer sur mes tempes les guillemets encadrant ma parole, et offrir à l’autre mon épaisseur.

*

Il a fait très chaud. Les platanes ont perdu leur peau. Pour respirer, il leur fallait se dépecer, laisser s’effriter leur surface, être au plus près du vent. J’ai ramassé un bout d’écorce au sol et tout en marchant je l’ai mise en miette. Au milieu du pont, alors que nous regardions le fleuve de face, j’ai tout jeté à l’eau. J’ai pu voir dans tes yeux que tu n’avais pas compris ce geste.

Le geste, tu le pèses avant de. Ce n’est pas très lourd un geste, c’est entrer en contact.

Contact de ma langue sur le bord d’un verre lorsque je le prends en bouche, contact de mes doigts sur l’angle de cette table, contact de mes pieds sur les milliers de cailloux tapissant la rivière, contact de mes cheveux sur mes épaules comme de mon châle et chaloupe au, contact de mes pieds sur les milliers de pavés dessinant la rue. Contact avec ma propre peau à travers la mousse le coton et l’huile. Il y a là sur mes doigts du jus de pêche s’écoulant alors, contact de ma bouche sur l’eau gorgée de sucre. Contact de mes doigts sur ma gorge en passant, contact de ma peau herbe boue sable velours. Les extrémités de mon corps rencontrent la surface du monde, contact.

Si tu viens m’éplucher de tes mains je ne me souviendrais plus de rien.

Ce n’est pas très lourd un geste. C’est l’émotion qui creuse, qui fait poids.

*

Il allait me falloir ramasser l’oiseau mort pour dégager le passage, mais je n’avais pas le courage de le prendre en main. Il me faut ramasser l’oiseau pour me dégager un passage, mais je n’ai pas le courage d’approcher mes mains de son corps mort. Je voudrais tant les mains dans les poches et le courant d’air, simplement la peau du visage des épaules des bras des jambes des pieds.

*

J’ai vu les herbes hautes, les herbes folles, les mauvaises herbes et quelques fleurs parsemées, jaunes et violettes. J’ai marché à travers elles, la peau des jambes griffée caressée agrippée effleurée.  J’ai senti que l’anxiété revenait, se déployait dans ma poitrine comme du lierre, commençait à parcourir mes bras, s’installer en mon ventre. Personne ne savait, personne ne saura, ne fera quoi que ce soit.

*

La branche d’un platane s’est rompue sous le poids du vent, est tombée sur un enfant. Ils ont abattu les six arbres de la place. « Le problème avec les arbres, c’est le temps », a dit un passant en scrutant les souches. Depuis, la place n’a plus d’ombre que celle des toiles synthétiques. Il faut se parer, il faut s’attendre à tout.

*

L’oiseau n’avait aucun poids. Il était, léger comme une plume. Je ne portais que le poids de mes mains.

*

platane ecorce

Leçon n°56

« Maintenant, je m’appelle Laurence. C’est mon prénom d’origine. J’ai réussi à ne pas l’égarer. J’ai tout perdu, mais j’ai retrouvé mon nom. (…) La vie a rincé tous mes noms au grand lavoir de l’expérience, et je suis là avec cette orthographe du ciel bénie de ma chair : l’or en soi, Laurence née des hanches de Laurette, comme m’appelèrent jadis ceux qui n’ont pas su me reconnaître. Les orchidées ont refleuri à mon plexus où se tient la mémoire de mes paires. »

 

Lorette, Laurence Nobécourt

Sismique systémique

J’ai soudain eu une vision très claire de mon avenir.

L’instant d’avant, j’étais encore embourbée, prise dans la glu du quotidien, les mains molles, les mains moites, incapable de la moindre secousse, emprise, la tête pendante, menton contre poitrail, mon envergure réduite à camisole.

J’ai soudain eu une vision très claire de ce qu’il me fallait faire.

Comme si une dizaine de morceaux du moi disparate gravitait autour du moi englué. Comme si je suppliais mes éclats de ne pas trop s’éloigner de moi. Comme si je m’épuisais à les maintenir vivants, à distance mais vivants. Comme si mes électrons préparaient une mutinerie à force d’obéir à une femme gelée.

J’ai soudain ressenti une forte impression de cohérence.

Comme si l’action rebelle n’avait pas eu besoin de brutalité pour en finir avec l’abattement. Comme s’il suffisait de laisser le temps à chacun de trouver sa place – se flairer, s’ajuster, s’abandonner, s’emboîter. Comme si toutes mes directions, tous mes pôles, toutes mes temporalités et tous mes esprits s’étaient alignés. Comme si mon corps-réceptacle percevait cette cohérence en un intense soulagement.

Et j’ai soupiré.

« C’est pas moi, c’est les autres! »

Les autres qui? Il y avait bien les autres mois qui travaillaient dans l’obscurité, l’humidité et la résonance. Mais il y avait surtout les autres êtres, ceux qui sont la plupart du temps dans leurs propres coulisses, ceux qui ne me rencontrent sur scène que le temps d’un café, le temps d’une réunion, le temps d’un bonjour, le temps d’un atelier, le temps d’une soirée. Tous ces autres êtres qui font système comme je fais système avec mes autres mois.

Cohérence.

Il y a là mon âge et mes familles. Il y a là mes compétences et ma liberté. Il y a là la dynamique ambiante et ma mélancolie. Il y a là un territoire et ma créativité.

Et j’ai soudain eu une vision très claire de ce que j’avais envie de faire.

Dans ma caverne, il a seulement fallu faire synthèse de ce que les autres êtres m’avaient donné. Écoute et opportunité, questionnement et acquiescement, sourire, silence et civilité, témoignage, récolte et transmission, remerciement, remise en question, enfin bousculade. J’ai absorbé les maillons, j’ai laissé se façonner ma géométrie interne et j’ai perçu la cohérence.

Ici je souhaite remercier

celle qui me touche l’épaule chaque matin en me disant « bonjour » lorsque je la croise dans les couloirs de l’école

celui qui m’offre chaque soir son « si on se souvient de ses rêves on se les racontera » avant de s’endormir

celle qui m’envoie un message à 1:43 dans la nuit pour me raconter avoir chanté dans un camp de réfugiés avec sa chorale

celle qui m’offre la joie de sa jouissance à travers une fleur en papier de soie

celui qui m’appelle et me rend belle

celles qui ont respiré écouté soupiré expulsé délesté observé en confiance au son de ma voix

celui qui me remercie d’avoir écrit

celle qui m’a offert son image aujourd’hui

celles qui m’ont donné la main un soir d’hiver pour faire cercle et sens

celui qui transmet ses valeurs à travers ce qu’il pétrit

celle qui est si douce au bout de ma rue

celle qui m’offre son aide lorsque je suis ensevelie sous les maladies

celui qui m’envoie une bise au loin lorsque ma vitesse est telle

celui qui chante derrière mon dos lorsque je pédale et nous trimballe à travers la ville

Tous ces êtres qui me font humaine

Tous ces êtres qui me font vivante

Tous ces êtres qui en moi résonnent

Mon coeur carillon, mon esprit diapason, ma langue cohérence.

Chers vous, je vous dois beaucoup.

Chers vous, je vous promets, pour commencer, d’être face à vous rassemblée.

Chez nous, la terre tremble et nous fêterons ensemble l’insoumission.

*