Catégorie : Une folie douce

Décision – division – dérision

212tinamodottitreTina Modotti

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Un besoin de s’isoler. De se retrouver seule avec soi-même et de se nouer à un processus de création pour construire un soupçon de cohérence entre sa pensée et sa parole. Se défaire du sentiment de parler sans habiter ses paroles, de choisir le mot sans s’accorder à son sens. Ma pensée sécrète des substances toxiques qui s’amassent dans ce qu’on appelle la gorge, comme un autre langage, celui du corps, qui avertit de l’errance qui accompagne comme un point. L’errance devait être cette ligne qui s’étend jusqu’à s’éprendre de soi même. S’étendre à l’autre et s’entendre résonner. Répondre à son écho en une parfaite révérence. Mouvoir son corps sans imitation. C’est cette limitation de ma réflexion qui bute et cogne, les parois, contre, de ma tête, de mon coffre, de ma seule dicible perfection qui semble toucher l’autre sans m’être ressenti. Dans une indécision étendue, étrange comme le sentiment de regretter la décision, peu importe où elle se place, trouver le compromis, ce consensus entre tous les choix dont on dispose, pour s’accomplir sans regret dans la voie qu’on aura accepté. Libre arbitre quand tu empêches.

Illisible

Jeanne ChevalierJeanne Chevalier

 

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Comme cet arc-en-ciel, devant lequel tu fus éblouie par le mysticisme de notre nature. En l’observant, tu en oublias la scientificité de ton raisonnement et confirma la portée magique de ce spectacle. Arc-en-ciel. Tu oubliais les nuages et le ciel, te découvrant de ta robe grisâtre, dévoilant alors ton corps bleu, ton corps lumineux. Tu ne voyais plus que cette passerelle, ces couleurs éclatantes de vérité, cette exubérance et sa provocation. Tes mots restaient impuissants, d’une admirable faiblesse, et tentaient d’asseoir l’indicible au bord de la falaise du compréhensible. Et ta vue confondait son excuse avec la culpabilité du sens muet. Tu comprenais que plus rien ne sera dit. La Nature, pourtant, encore, et son silence assorti.

Entremetteuses

Lola Álvarez BravoLola Alvarez Bravo

 

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Le jeu des interrupteurs. Allumer puis avancer puis allumer puis reculer puis éteindre puis avancer. Ne pas faire un pas avant de s’être assuré de la luminosité de l’autre case. De sa clairvoyance. Ne pas reculer sans avoir éclairci les contours des murs de l’autre atmosphère. Deux interrupteurs activés valent mieux qu’un, et le principe de précaution vole en éclats d’ampoules. Prévenir le danger imminent du bout du couloir. Un escalier. Et les marches craquantes, signalant à toute l’assemblée ici absente et pourtant incarnée par une marche déclinée au pluriel, que mon pas approche, que mon corps descend, que mon être comprend. Aucune semblable à la précédente. Et le bruissement du bois qui avertit résonne dans toute la cabine. Un bateau, un pont, des nacelles, une barque. Je m’apprête à voguer au-dessus du parquet. Par pure discrétion. Par pure mélancolie. Je suis silence. Je décide des ratures. Sur le parquet, je m’échoue, inerte et ouverte. Je parcours des yeux les chenilles poussiéreuses. Rien ne se passe. J’entends la résonance lointaine d’une pendule de cuisine. Les craquements persistent. Je fige mes membres amputés de sens. J’éconduis le rythme de mon cœur chancelant. Il se pourrait bien que j’ondule, il se pourrait bien que j’ondule. Je reste, ainsi, j’écoute. La perfection du métronome aux couleurs méridionales sollicite mon attention et fait basculer ma proportion à rester pétrifiée par les ondes aériennes de mon corps aquatique. Sa morsure me fait sourire.

 

 

Métaphore

helena almeidaHelena Almeida

 

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Autour de moi, l’espace qui m’entoure. Une ombre au loin, un dessin incertain, qui se rapproche, que je justifie par le désir de t’apercevoir. Un marin ou un père, parmi tant d’autres incertitudes. L’esquisse du sourire que je pointe vers ton haleine n’est que le brouillon de mes aspirations. Le désir de te recevoir. La clarté, soudaine, d’un visage familier. Celui d’une ancêtre dont je porte le nom. Elle pointe également, du bout d’un doigt seulement, tachée d’encre obscure, l’éblouissante promesse qui n’est jamais tenue. Je la frôle, puis je la laisse se réfléchir contre mes vitraux oculaires. J’ai trop souvent tendance à posséder sans m’imprégner. Si je pouvais m’immerger dans cette flaque d’eau, d’épaisseur douteuse, j’irais jusqu’aux chevilles plonger mes pieds sales. Tant d’insectes m’ont piqué sur la pudique surface de mes ancres terrestres. Le son crépite. Il pleut. Les flaques d’eau s’accumulent, représentatives de l’état.

Ex-pression

Isabel MuñozIsabelle Munoz

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Je peins – Levez vos yeux de la page, étendez votre regard au loin, tentez de figer votre vision dans les vapeurs – Je peins – Restez dans le vague, passez votre main sur votre nuque, faites tinter quelques grelots – Je peins – Si vous ne le faites pas, vous êtes libres. Je peins, le silence entre mes mains. Je marche à travers les pleurs en lançant des bulles de couleurs contre les parois de mon corps. La peau comme une feuille, froissée par le temps, pliée par le mouvement, griffée par les plumes, figée par les encres. Mes larmes blanches, ou la promesse d’un effacement. Sortir du cadre – folie! – et s’écouler sans trembler. Je peins, dans le vide, dans le rien, dans l’inexistant, dans l’espoir.