Leçon n°75

« Là où d’autres proposent des oeuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit.

La vie est de brûler des questions.

Je ne conçois pas d’oeuvre comme détachée de la vie.

Je n’aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l’esprit comme détaché de lui-même. Chacune de mes oeuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi.

Je me retrouve autant dans une lettre écrite pour expliquer le rétrécissement intime de mon être et le châtrage insensé de ma vie, que dans un essai extérieur à moi-même, et qui m’apparaît comme une grossesse indifférente de mon esprit.

Je souffre que mon Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas l’Esprit, je souffre de l’Esprit-organe, de l’Esprit-traduction, ou de l’Esprit-intimidation-des-choses pour les faire entrer dans l’Esprit.

Ce livre, je le mets en suspension dans la vie, je veux qu’il soit mordu par les choses extérieures, et d’abord par tous les soubresauts en cisaille, toutes les cillations de mon moi à venir.

Toutes ces pages traînent comme des glaçons dans l’esprit. Qu’on excuse ma liberté absolue. Je me refuse à faire de différence entre aucune des minutes de moi-même. Je ne reconnais pas dans l’esprit de plan.

Il faut en finir avec l’Esprit comme avec la littérature. Je dis que l’Esprit et la vie communiquent à tous les degrés. Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité.

Et ceci n’est pas plus une préface à un livre, que les poèmes par exemple qui le jalonnent ou le dénombrement de toutes les rages du mal-être.

Ceci n’est qu’un glaçon aussi mal avalé. »

Antonin Artaud, L’Ombilic des Limbes

 

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Le poème marseillais

Le vent souffle, souffle fort. C’est le mistral qui rend fada. Marseille, qu’ai-je vu de toi aujourd’hui ? Au dernier étage d’un immeuble barricadé, un appartement ouvert au vent, dans la cage d’escalier une odeur de papier d’Arménie, pour y accéder, gravir des marches penchées vers le cœur du colimaçon. J’ai passé plusieurs heures, assise à une table, un béret noir sur la tête, un châle autour du corps, ne surtout pas penser à mes pieds, il ne faudrait pas que je mette mon corps de côté lorsque j’écris, alors le froid et ce qu’il oblige de présence à soi. Nous disions donc : encercler le point aveugle. Je suis ici, pour en finir avec l’écriture d’un recueil, déclinaison de la couleur rouge en 15 tableaux, décrire une emprise qui se répand. C’est toujours le ventre, qui me rappelle à l’envie, alors sortir et apprivoiser la ville par circonvolutions, aborder le territoire comme j’aborde le texte, même mouvement, circuler se perdre repérer s’orienter revenir repartir aller toujours plus loin, au-delà de nos périphéries. Là-bas, j’ai vu une barre d’immeubles se confondre à la colline. Granit béton camouflage. Manger égyptien, brouiller les pistes, que les saveurs d’ailleurs donnent du goût à l’ici, à ce qui se déroule ici, disons plutôt, ce qui se découvre, et c’est ce geste, délicat, du voile de trois doigts soulevé, pour laisser apparaître, furtivement, tant que les mots n’ont rien figé, j’ai aperçu puis griffonné. Dans la rue, s’approcher de son corps courbe, rester parabole, transmettre émettre, et parfois, remettre à demain. Marseille, c’est acheter deux livres : « Une fièvre impossible à négocier » et « La zone du dehors », dont les titres, ensemble, racontent à eux seuls, une histoire. L’histoire dans l’histoire, c’est toujours pareil, suffit d’être attentive, alors que de sous la couette tu me dis : « un roman, c’est un dégénéré ». Poser quelques lignes, convaincue du non-roman en cours d’écriture, puis l’impatience dans les jambes et les bruits de bouche qui disent en avoir marre des courants d’air cynique, faisons face aux bourrasques. Marseille, sortir la nuit tombée, avec tous ces gens, dehors, tous ces scandales, toutes ces affiches, et toute cette mer qu’on ne voit pas mais qu’on sent. Gravir, le coeur penché en son corps de colimaçon, et dire, essoufflée : « ca fait partie du procesuuuuuuuuus ». Trinquons clairette, on verra demain.

Les rampants ont été recouverts d’une peinture rouge. Je suis interpellée, comme on ne dit jamais, par une force me rappelant à l’ordre. J’ai les doigts jaunes, puisqu’il faut bien se défendre. Combattre le rhume, la confusion, l’impatience. Les touches de mon clavier sont noires, j’aurai pu voir émerger mes préférences, en terme de lettres, lesquelles sont frappées. Le contact avec certains laissent des traces. C’est aussi le cas du curcuma. Je disais ce matin que je pourrais ne faire que ca de ma vie. Je disais cette après-midi que je deviendrais folle si ma vie devait se dérouler ainsi. Le vent est tombé pourtant. Cette nuit fragmentée m’a fait l’effet d’une plongée dans les profondeurs, dans ma poitrine, une compression. Ne pouvoir être dans le rapport minutieux de cette drague me donne un sentiment d’infidélité. Alors je suis allée voir la mer. Hier noire. Aujourd’hui grise. Sera-t-elle bleue demain ? J’ai vu une mer rapportée. Celle de Jack London en son Océanie. Et l’abrutissement au sortir de l’exposition. Par cette obscurité, le bleu canard des murs, l’exotisme des confisqués, la bouche sèche et. Dans le panier, prendre des photos de mots, ce qui me demande moins d’effort que de mettre en mots des photos. Être atteinte par l’anonymat, comme une réminiscence, c’est être accédée, comme on accède à un sommet, par la marche et tout ce qui se tisse entre, se hisse, non pas moi mais le souvenir, une courte échelle de la mémoire pour, être frappée, par ce son mot sens. J’avais depuis oublié. Avoir hâte, avoir soif, avoir mal au dos. Je te demande : « Tu es satisfaite ? ». Tu me réponds : « Je suis en cours de satisfaction. ». Regarder par la fenêtre, ne voir du coucher de soleil que son rayonnement, puis ajouter : dire que le soleil se jette à l’eau à cet instant.

Mes rêves, cet alambic. Au matin recueillir, le volatil. Je porte désormais des lunettes, d’être tant restée face à l’écran. Il me faut préserver ma vision. Je disais hier soir qu’il était possible de voir grâce au son. C’était quelques minutes après ma rencontre avec « Le souffle de l’arpenteur », expérience qui permit un élargissement de ma conception de l’écriture. D’abord écrasée par cette idée : les mots sur feuille sont comme morts. Puis redressée par cette autre idée de ce que peut être la structure d’un récit : un tissage dont les fils entremêlés ne serait pas enserrés mais lâches. C’est prendre de la hauteur sur le chemin parcouru, c’est s’enivrer de la vastitude, c’est incarner l’ellipse, c’est écouter ce qui bruisse entre les fils grâce à l’espace vierge, autorisé. Le fil de ces jours fut peut-être l’existence de cet homme à béquille venant écraser, du bout de ses béquilles, des miches de pain, pour permettre et faciliter la subsistance des pigeons. Ces oiseaux, nous en sommes, « nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce », « tous des oiseaux ». Et prendre un billet pour la pièce de théâtre de Wajdi Mouawad. Ar-ti-cu-la-tion. C’est dire, que ce mot, en le lisant, fera travailler vos maxillaires. Sur le trottoir, de nouveau bégayer, de n’avoir point utilisé ses jambes en cette journée, de devoir ainsi sautiller, trottoirs, se faufiler, touristes. A nous deux, c’est être à contre-courant, lui s’est arrêté dans sa course pour nous laisser passer. Rafales au Mucem, écouter le bruit des vagues venant s’écraser contre la digue, les mouvements de cette masse, tu disais de l’immensité qu’elle naissait d’un dysfonctionnement, j’attends d’être éclaboussée, rien ne vient, rien ne vient, alors regarder, le soleil se coucher, et ces couleurs, qu’aucun son ni aucun mot ne pourront jamais décrire. Et c’est notre conclusion : parfois, il n’y a rien d’autre à faire que d’être là. Être au complet, c’est furtif, et c’est ici même.

Leçon n°74

« Tout d’abord il y a la sensation d’une présence.

Quelqu’un est là et me regarde.

Je me retourne mais je ne vois personne

Pourtant quelque chose est là, tapi dans l’ombre, qui me fixe.

Je veux dire qu’au début il n’y a jamais de volonté affichée.

Impossible de nommer quoi que ce soit.

Il est possible de dire :
Cette sensation à peine perceptible prendra, peut-être, la forme d’un spectacle ou d’un texte, mais aujourd’hui impossible de deviner l’histoire qui la porte.

C’est possible de dire cela.

Mais au début, il vaut mieux se taire et ne rien dire du tout. Ne présumer de rien. Ne pas prendre tout ça au sérieux. Rester concentré sur la sensation. Dans le présent. N’en parler à personne. Ne rien évoquer. De peur qu’elle disparaisse. Devenir au fil des jours dépendant de sa présence. S’engager. Oser demander parfois: « Est-ce que tu es toujours là? »

Wajdi Mouawad, Seuls

Leçon n°73

Le son est une magie, une évidence. Il est le premier mystère, capté instinctivement avant même la naissance. « Écoute! » fait partie des injonctions de départ. Un murmure, tout près. Fluidité insaisissable, il est matière disponible pour la littérature, à portée de main. Et avec quelle force! Un moteur au loin et le vent dans les feuilles. Par le son, un auteur se met dans la trace des peurs primitives, celles de la proie craignant le prédateur. Par le son, un auteur se débarrasse des contingences du corps pour convoquer les fantômes. Des bruits de pas sur un sol de terre. Un mouvement qu’on devine. Par le son, on entre dans le fantastique. Saisi par l’oreille, le lecteur accepte la proximité d’une autre dimension et d’autres possibles. L’écho sur les parois, des éclats à l’horizon : de près et de loin, le son fait exister l’espace. Un personnage est là, puis un deuxième, dans ce lieu qu’on devine.

Les romans et les récits n’ont pas attendu les technologies de reproduction, de diffusion, de captation du son pour en faire le véhicule d’utopies et de légendes. Machines sonores, chants interdits et « paroles gelées » : les récits pionniers ont placé un son annonciateur aux quatre coins de géographies encore approximatives. La grande aventure fait du bruit. Le son est un piège à récits, un guide pour les courses de désorientation. Il emprunte au réel pour faire cadeau à l’imagination. Quand s’ajoute le progrès technique, le son devient une gravure qu’on manipule, qu’on stocke et qu’on rejoue. Il sert de détonateur aux explosions de mémoire. Revenu du passé, un son familier est le moteur d’une fiction personnelle. Il est alors (presque) plus fort que le son qui passe. Ils parlent tout bas une langue indéfinissable.

(…) C’est quoi le son de l’éternité? La littérature a su parfois se saisir de cette énigme quotidienne. L’un d’eux frappe dans ses mains, ils rient.

A l’âge mécanique, il a fallu découper le son en unités brutes. C’était une nécessité, pour mieux écouter. Le trop-plein aiguisait la curiosité de créateurs qui voulaient être au diapason du monde en marche. Que faire de ces morceaux? Les observer, les classer et composer avec eux. On a écrit beaucoup pour formaliser la grammaire de cette rupture.

Les mots font du bruit, leur son est la langue. Le guerrier de La marche turque de Victor Hugo dit : « Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle / Et ma hache est pendue à l’arçon de la selle ». Le son de ces mots répétés à neuf reprises et leur rythme font autant que la signification de chacun d’eux. Qui n’entend pas le sabot du cheval accordé à l’alexandrin et aux claquements des consonnes? La littérature est sonore.

Il paraît qu’on a trouvé, lors d’une fouille archéologique, deux jarres soigneusement closes et jointes l’une à l’autre. Les bouchons et la colle artisanale avaient résisté aux siècles. La première renfermait un récit dans une langue inconnue. Quand on a ouvert la seconde, la résonance d’une voix s’est échappée. C’est la lecture du texte en question, incroyablement vivante et présente. Mais à l’air libre, l’écrit s’est effacé en quelques minutes, à peu près au moment où la voix de l’autre jarre s’est éteinte. Puis ils se taisent et on n’entend plus rien.

 

Introduction à Le goût de la radio et autres sons, Thomas Baumgartner

Leçon n°72

Construire

Bien savoir ce que ce son fait là

Il faut toujours commencer quelque part, par quelque chose…

Au départ je pense qu’il y a quelque chose qu’on pourrait appeler un narratème (comme on parle de morphème et de lexème en linguistique). Quelque chose de minuscule – un peu comme la nacre dans sa perle – qui va devenir un récit. Au début c’est du presque rien.

Un début peut annoncer le sujet, ou le cacher ; il peut annoncer la fin, une forme, une couleur ; il peut ne rien annoncer du tout ; n’être  qu’un début. Il faut toujours commencer par quelque chose.

Quand on a commencé à construire c’était drôle…on aurait dit des enfants qui jouent avec des cubes…

Et il y a toujours mille débuts possibles. Dont aucun n’est à strictement parler le meilleur. Quel que soit l’écho, il détermine  la suite. Peut-être même que le processus d’élimination se met en marche de lui-même dès que le premier élément  est posé sur une piste? Car ce premier élément va appeler un deuxième, le deuxième un troisième, le troisième un quatrième… Et très vite on est entraîné dans une démarche de construction – de forme et de fond – qu’il va falloir poursuivre jusqu’à la fin. Cette fin qu’il faudrait imaginer longtemps avant la fin. Car elle aussi va exercer une influence sur tout ce qui la précède…

 

La tentation du son, Kaye Mortley

Leçon n°71

« Il n’y a d’écriture que sur le mode d’un dispositif d’écriture et c’est bien ce dispositif qui met en écriture l’auteur. C’est ce dispositif qui nous fait écrire. Peut-on aller jusqu’à dire que c’est le dispositif qui écrit et que l’auteur n’est qu’un composant de ce dispositif, certes majeur, mais, comme les autres, rendu impuissant s’ils se dissocient des autres. Quand j’écris, quel est le dispositif qui écrit?

(…)

L’ordinateur portable est un dispositif à lui seul – qui pour moi se suffit à lui-même – et peut donc oeuvrer en n’importe quel lieu et s’adapter à n’importe quelle situation. Il intègre plusieurs outils  (clavier, écran, correcteur, documentation) et développe conjointement plusieurs niveaux d’activités (archive, sauvegarde, écriture). Ce dispositif associe donc plusieurs dispositifs opératoires : un dispositif d’écriture, un dispositif de communication, un dispositif d’écoute musicale… J’apprécie de passer d’une activité à une autre, ou de partager dans le même moment plusieurs d’entre elles. Je peux donc me déplacer entre les différents dispositifs qu’active possiblement mon ordinateur portable.

Ce dispositif de dispositifs me convient bien car il stimule mon désir d’interruption et de réengagement. Je n’écris jamais sur un temps long et continu. Mon écriture est fractionnée. Je la vis comme une multiplication d’intensités. Je ne parviens à écrire que si je ressens de telles intensités. L’interruption est une promesse de réengagement, de réactivation, de remobilisation. C’est un moyen, me semble-t-il, de toujours laisser mon écriture en intensité. Elle ne s’installe pas. Elle ne s’étend pas. Elle ne dure pas. Elle s’interrompt et se relance. J’écris par impulsions — des impulsions que j’ai donc besoin de multiplier. Des impulsions. Des scansions. Des intensités. Mon dispositif d’écriture intègre donc ce besoin de suspendre pour reprendre, et l’ordinateur portable en est l’heure manifestation matérielle. J’écris cet article, je pars consulter mes mails, je fais un détour par un journal en ligne, je reviens à mon écriture, je classe un dossier, je prends le temps de lire un travail étudiant, je relance mon écriture… et tout cela est rendu possible à l’intérieur même de ce dispositif de dispositifs que constitue mon ordinateur. »

 

Les gestes d’une écriture, Pascal Nicolas-Le Strat

Les distances

J’ai préparé mon sac, celui de mes enfants.

Mes enfants iront à 133 kilomètres de là, tandis que j’irai 862 kilomètres plus loin.

Que sont 862 kilomètres de nos jours?

Il y a, entre, trois frontières, ouvertes, mais pas pour autant anodines.

D’autres ont la mer. Parfois le désert.

Ce matin, le ciel est rose, et je m’en vais.

J’aime le décompte avant le passage d’une frontière.

Traverser, c’est se réjouir, accéder à l’autre côté, puis s’ouvrir à ce qui viendra à soi, inévitablement.

Au troisième « 3, 2, 1 », je serai en mon autre pays et je parlerai mon autre langue.

Il y aura des heures confuses, ne sachant plus de quel idiome ma pensée devra se parer, balbutiant pour finalement préférer le silence à la prise de parole.

Traverser, c’est d’abord se réfugier.

Ils n’ont même pas de sac. Parfois, pas de chaussures. Ils ne sont pas équipés pour la neige, le froid, le relief.

Quant à lui, il n’a plus besoin de rien. Je glisserai peut-être une amulette dans l’une de ses poches. A moins qu’on ne lui couse aussi ses poches?

On banalise, on fait comme si tout ceci n’avait aucun impact, pas le moindre impact.

Il y a des kilomètres à parcourir et trois frontières à traverser. Je suis en fratrie, je ne crains rien.

Certains les traversent à pieds, là où la montagne insiste, et n’ont plus de lien.

Et toi, qu’est-ce que tu as dans le sang, qui as-tu dans le sang, tu peux me le dire ça, tu peux le sentir là?

A 216 kilomètres de chez moi, des enfants marchent pieds nus dans la neige qu’ils n’avaient jamais vu. Leur corps n’avait jamais connu un tel froid, sur leur dos peut-être un pull, souvent un t-shirt.

L’un d’eux a dit : « je suis partie en 2015 ». Celui-là même a aujourd’hui 14 ans.

Dans mon sac à dos, quelques vêtements, un livre, mon carnet, un stylo, mon appareil photo et, nouveau venu, un enregistreur. Tous des alliés. Ceux qui m’aident à me souvenir, transformer. Tous ceux qui m’aident à rester attentive.

Je resterai ouverte, espérant que tout ne fasse que me traverser.

Mon grand-père a été mis dans son cercueil, son cercueil a été fermé, je ne le verrai plus.

Ceux qui doivent parcourir 862 kilomètres arriveront toujours trop tard.

J’ai, depuis, le corps qui penche.

Nous venions des quatre coins des Pays-Bas, d’Italie, de France, de New-York et de Curaçao. Six enfants, 11 petits enfants et 7 arrières petits enfants. Tous enlacés autour du cercueil du grand-père. Nous faisions cohésion, nous faisions corps. Tous nés du même corps. Nous étions plusieurs à avoir traversé des frontières sans qu’aucune main, force, ordre, droit, ne nous retienne. Nous aurions pu trinquer à notre liberté de mouvement. Nous avons trinqué à la vie.

Il m’arrivait de dire une phrase en quatre langues. Le français pour la racine, le néerlandais pour le contexte, l’anglais pour le souci de compréhension et l’italien pour l’intention.

Et c’est en ce tissage que j’atteignais la précision.

« Mon estomac se soulève lorsque je pense à tous ceux qui n’ont pas de pays ».

Je suis allée dire au revoir à ma grand-mère. Il était 9 heures ce matin, elle dormait encore. Je me suis approchée d’elle, j’ai pris un temps pour observer son visage, sa posture. J’ai cru voir une petite fille. Je me suis approchée un peu plus, lui embrasser le front. Elle a ouvert les yeux, ouvert grands ses yeux. Je lui ai dit : « ik gaa terug naar frankrijk ». Elle m’a pris la main et s’est mise à pleurer. Elle m’a dit : « ben jij Lidy? ». Elle ne m’avait pas entendu, elle m’avait confondu avec sa fille. J’ai dit : « nee, ik ben Stephanie ». Et je me suis assise à côté d’elle, je l’ai entouré de mon corps, elle a porté ma main à sa bouche, j’ai porté ma bouche à son front. Et alors qu’elle pleurait, je l’ai bercé, fredonnant un air oriental. Et je l’ai bercé, jusqu’à ce que ses pleurs se taisent, jusqu’à ce qu’elle s’endorme à nouveau. J’ai doucement dégagé ma main, délicatement dégagé mon corps et je suis partie.

Certaines distances rapprochent les vivants.

Certaines distances terrifient. D’autres ne posent aucune question.

Celle qu’ils ont parcourue à pied doit rendre terriblement seul, est une distance d’effritement, une pulvérisation du sol à ses pieds.

Et puis courir.

Il y a, forcément, une distance, entre ce que le fait d’être éloigné d’une personne nous permet d’imaginer d’elle, et ce qui est lorsque je suis avec elle, ce qui fait sa personne réelle. La distance vient forcément nourrir les fantasmes.

Je vois des morceaux de chair jetés dans une gueule de loup.Et tout ce qui fait que ce loup là ne sera jamais le loup dit de nos bouches-mots-pensées étrangers aux loups du vaste monde.

Il m’est souvent plus facile d’aimer loin que d’aimer proche.

Pourtant, je rêve d’abolir la distance entre ce qui est craint et ce qui est vécu.

L’appréhension, c’est aussi une façon de tendre la main.

 

 

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