Leçon n°78

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :

Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts…

De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.

Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le bottin » et « Casse-croûte à toute heure ».

L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes :

Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »

Espèces d’espaces, Georges Perec

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Leçon n°77

« Ce ne sont pas des femmes, c’est une femme, toujours la même, c’est le grand Anonymat féminin, l’immense Inconnu féminin (l’immense Méconnu).

Nous nous reconnaissons au moindre signe, sans moindre signe.

…Je revendique mon droit d’écrivaine, elle, genre féminin, e muet, si longtemps muet.

Quand une femme écrit, elle écrit pour toutes qui se sont tues – mille ans, et se taisent encore – et se tairont.

Ce sont elles qui écrivent par elle.

– Que de choses je n’aurais pas comprises si j’étais née homme. »

 

Vivre dans le feu, Marina Tsvetaeva

 

Pour en finir avec le silence

C’est ce week-end, c’est une exposition des lettres « Pour en finir avec le silence » samedi et dimanche de 10h à 18h, c’est une lecture chorale dimanche à 17h30, c’est au monastère Sainte Claire, c’est au 53 rue des Auberts, c’est à Crest, c’est rue place ville corps individu système manifestation commun embrassades truites paroles et actes.

Les Transversales – https://lestransversales.tumblr.com/

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Le poème piraillon

Jour 1. Arriver de nuit en un lieu inconnu, c’est faire confiance comme on : fait de la confiture, fait la fête, fait l’avion, fait l’amour. On ne sait jamais quel goût ca va avoir, ce que ça va donner, si on va se heurter, si tout sera fluide. Il faut : se jeter sans prise aucune, ni en tête ni en main. Et on verra bien demain. Donc : s’attendre à tout. Bien sûr, j’ai deviné une forêt dense aux alentours et une rivière en contrebas. Demain, sera certain. Mais quand il n’y a pas de serrure aux portes, c’est forcément bon signe. Je suis arrivée à St Julien Molin Molette où je passerai quatre jours en résidence pour en finir avec : la couleur rouge, le silence, l’attente amoureuse et tout le vacarme des semaines passées.

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Jour 2. Réveil. Réveil. Réveil. Réveil. France Inter. Eveil. Je me jette à la fenêtre. Il y a un pont. Il y a une rivière. Il y a un bassin. Il y a un arbre qui plonge dans le bassin. Il y a des carcasses. Il y a un ciel aux couleurs de la forêt. Il y a une forêt parsemée de gris et de vert. Il y a le vert qui l’emporte, toujours. Je suis dedans. Il y a le feu, en continu. Si le rouge est une couleur chaude, je m’immerge en sa robe glacée. Si l’oxymore est faite d’une dualité, je plonge ma main et remue. Il m’arrive de confondre et cela n’est jamais une erreur. JE SUIS EN UN LIEU DE TISSAGE DE SOIE NATURELLE. Ca c’est pour le passé. Repasser. Repasser. Repasser. Par dessus, à travers, au coeur du texte. A un certain moment de la journée, dire : « j’ai bientôt terminé ». Il me reste dix lignes. Je décide de ne pas sortir de la journée et d’attendre ces dix lignes. Retenir le dernier mot le plus longtemps possible. Et à 16h, c’est fini. J’ai empilé de multiples couches – deux paires de chaussettes, un collant, un pantalon, des guêtres, un débardeur, un tshirt à manche longue, deux pulls, un manteau, un bonnet, une écharpe, des gants – et me suis jetée dehors. C’est au corps d’être à son tour et j’ai froid, je marche et j’ai froid, je marche et j’ai froid. La brasserie du Pilat est fermée. Retour, retour sur, revenir avec, ressentir. C’est jamais pareil et ce sera demain.

Jour 3. Une boucle rouge. Une boucle voix. Une boucle mère. Une boucle lac. J’ai passé ma journée à boucler. Ca a fait des bruits de clips, de boutons, de fermoirs, d’agrafe, de nœuds, de verrous. Tout s’est passé très lentement pourtant et c’était aujourd’hui. Je suis allée faire le tour du lac de Ternay et j’ai pris des photos, histoire d’être sûre, me rassurer, m’assurer d’être bien passée par ici avant de repasser par là. Pendant cette boucle, je me suis dit : « tu fais le tour d’un même endroit et ce n’est jamais pareil ». D’où la nécessité du clips boutons fermoirs agrafe noeud verrou. Boucler cette boucle et passer à la suivante. Ne plus jamais, tourner en rond. Se contenter, de la finitude de l’infinitude. Demain, on verra bien, il n’y aura peut-être plus rien et ce sera bien quand même.

Jour 4. A force de boucler, ca demande une certaine force de boucler, il y a toujours quelque chose qui résiste, rapprocher le début de la fin, c’est de ses mains qu’il faut saisir, la fin d’une, le début de l’autre, rapprocher, tenir fermement, enserrer, rapprocher encore, forcer, user des muscles de ses bras, c’est même tout le corps qui s’active, j’ai senti jusqu’à mes pieds, et tenir tête, jusqu’à ce que : cette mobilisation du corpsesprit puisse totalement se relâcher.
J’ai décidé que cette histoire était terminée.
A force de boucler tout ce qui est devenu un en dehors de soi, on oublie de s’attacher soi-même, de s’attacher à soi-même, et c’est aujourd’hui que je me suis disparue de vue.
Plus la journée avançait, plus je me suis repliée, peu à peu, renfermée, soudain rassemblée en un pauvre petit point disparu sous une immense couverture. J’en ai presque perdu la vue, alors que l’heure était à la relation – avec mes voisines, avec mon environnement, avec l’Histoire – ma vue s’est brouillée, il y avait comme des cristaux, il y avait entre moi et le monde, une distance.
Je ne pouvais plus être présente.
Je me suis laissée tomber. J’ai dormi une bonne partie de la journée. Puis je me suis concentrée sur des entités ressources : un échelle, une chaise. J’ai frémi sous le ciel de ce même gris uniforme que les jours passées. J’ai senti qu’il y avait une décision à prendre. Si j’avais été seule, j’aurais disparu. Et l’autre m’a rattrapé de son rire.
A St Julien Molin Molette, en ce dernier jour de résidence, j’ai effleuré la dépression. Il y a, ce mois-ci, eu trop de fin, trop de deuil, trop de concrétisation. J’ai fait place nette, certes, et maintenant ?
Demain ne sera plus, je rentre à la vie des trottoirs des casseroles des couches des bises des courants d’air et des bonjour tous les dix pas.

 

Leçon n°76

« Vous entendez ? Vous m’entendez ? Vous entendez ce que je dis ? Vous voyez, vous entendez ce que je veux dire ? Vous voyez ma bouche ? Vous l’entendez ? Est-ce que vous entendez ma bouche ? Et les mots qui sont dans ma bouche ? Vous entendez ma bouche, ou ce qui sort de ma bouche ? Dites, ce qui sort de ma bouche, c’est de l’air ou des mots ? Vous entendez ce que dit ma bouche ou ce que je dis, moi ? Qu’entendez-vous par là ? Quand vous regardez ma bouche, vous voyez ma bouche, toute ma bouche ou juste mes lèvres ? Mes lèvres, vous les voyez, vous entendez mes lèvres, vous ? Vous lisez sur mes lèvres ? Vous lisez les mots sur mes lèvres ? Les mots que je dis sur mes lèvres ? Lisez-vous les mots écrits sur mes lèvres ? Vous les voyez, les mots ? Est-ce que vous voyez ce que je veux dire ? Et mes dents dans ma bouche, vous les voyez ? Si je claque des dents, vous entendez juste mes dents claquer ou vous comprenez que j’ai froid ? Ma langue dans ma bouche derrière mes lèvres et mes dents vous l’entendez ? Parlons-nous la même langue ? Est-ce que vous avez la même langue que moi ? Faisons-nous langue commune ? Parlez-vous dans ma langue ? Parlez-vous dans ma bouche ? Parlez-vous dans ma bouche derrière mes lèvres et mes dents ? Est-ce que je vais sentir ma langue remuer dans ma bouche si vous parlez ? Votre langue dans ma bouche ? Ma langue est-elle aussi dans votre bouche ? Ma langue parle-t-elle dans votre bouche ? Est-ce qu’on peut parler avec chacun sa langue dans sa bouche ? Est-ce qu’on parle tous avec sa langue dans la bouche des autres ? Est-ce qu’on parle tous de la même bouche ? Tous la même bouche ? Est-ce qu’on parle tous en même temps ? Disons-nous tous la même chose en même temps avec la même langue ? Est-ce qu’on s’entend mieux si on dit tous la même chose en même temps ? S’entend-on seulement ? Se sent-on moins seul si on parle tous en même temps ? Si on parle ? Si on se parle ? Est-ce qu’on se parle la même langue ? Qu’est-ce qui me dit que vous parlez la même langue que moi ? Que vous parlez ma langue ? Est-ce qu’on se comprend ? Est-ce qu’on se comprend parce qu’on parle ? Est-ce qu’on peut être compris ? Est-ce qu’on comprend  ce qu’on dit ? Ce qu’on dit soi-même avec sa langue à soi dans sa propre bouche ? Vous la voyez, vous la comprenez votre langue, vous ? Votre bouche parle-t-elle dans votre langue ? Parle-t-elle d’elle-même ? Ma bouche parle-t-elle de moi ? Si vous parlez de moi me retrouverai-je dans votre bouche debout sur votre langue derrière vos lèvres et vos dents ? Est-ce que ma langue parle derrière mes lèvres et mes dents quand je ferme la bouche ? Toutes les langues parlent-elles ? Toutes les langues se parlent-elles ? Toutes nos langues parlent-elles ensemble ? Que disent-elle ? Si je parle avec ma langue, est-ce que je m’adresse à elle ? Est-ce qu’elle me répond ? Si je parle ma langue est-ce que je peux dire autre chose que ma langue ? Ma langue parle-t-elle de ma bouche ? Parle-t-elle de moi ? Et moi ? Est-ce que je peux parler ? Est-ce que je peux parler la bouche pleine ? Est-ce qu’on peut parler si on n’a pas la bouche pleine de sa langue ? Est-ce que je peux dire autre chose que ce que dit ma langue ? Ma langue peut-elle ne rien dire ? Peut-elle dire rien ? Qu’en dites-vous ? Est-ce que vous dites ce que vous voulez ? Ce que vous voulez dire ? Ne dites-vous donc rien ? N’avez-vous rien à dire ? Ne voulez-vous rien dire ? Avez-vous perdu votre langue ? Et les mots de votre langue ? Gardez-vous tous vos mots dans votre bouche fermée ? Les mots sont-ils bien rangés dans votre bouche pliés en quatre sur votre langue entre vos dents ? Ont-ils envie de sortir de là ? Serrez-vous les dents pour les empêcher de sortir ? Les mots veulent-ils seulement sortir ? Et la langue ? Ne vomissez-vous pas votre langue ? Ne crachez-vous pas vos dents et vos mots ? Ne jaillissent-ils pas par vos narines, vos oreilles et vos yeux ? Ne pleurez-vous pas vos yeux ? Ravalez-vous vos mots, votre langue et vos dents ? Mangez-vous vos yeux ? Mangez-vous vous vos yeux ouverts ou fermés ? Voyez-vous enfin votre langue avec vos yeux dans votre bouche quand vous les avez mangés ? Et si moi je mange vos yeux, vos yeux grands ouverts est-ce que vous verrez ma langue à moi ? Ma langue et mes dents est-ce que vous les verrez ? Verrez-vous mes mots ? Les mots au fond de ma bouche, vous les verrez ? Quand vous les aurez vus plongerez-vous la main dans ma bouche pour tirer les mots coincés tout au fond ? Irez-vous plus loin ? Plus loin que mes lèvres, mes dents et ma langue ? Percerez-vous tout mon corps pour trouver les mots ? Irez-vous les chercher plus loin ? Me sera-t-il possible de garder ne serait-ce qu’un mot au dedans de moi ? Irez-vous chercher les mots au-delà de mon corps ? Mon corps fera-t-il obstacle ? Mon corps se dressera-t-il entre vous et mes mots ? Entre vous et moi ? Mon corps parlera-t-il entre vous et moi ? Que dira-t-il ? Que dira mon corps si vous plongez la main dans ma bouche et au-delà de ma bouche pour tirer les mots coincés dedans ? Mon corps se taira-t-il ? Se taira-t-il enfin ? Est-ce que ça aura un sens de se taire ? Est-ce que ça en a un ? Et de parler ? Est-ce que ce que je dis fait sens ? Un mot qui ne se dit pas a-t-il un sens ? Est-il insensé ? Les mots que je dis ont-ils un sens ou une définition ? Et moi ? Moi, suis-je définie ? Suis-je définie par les mots que je dis ? Suis-je finie ? Et vous ? Avez-vous fini ? Etes-vous finis ? En avez-vous fini ? En avez-vous fini avec moi ? »

 

Ecrit avec la langue, Cosima Weiter

Leçon n°75

« Là où d’autres proposent des oeuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit.

La vie est de brûler des questions.

Je ne conçois pas d’oeuvre comme détachée de la vie.

Je n’aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l’esprit comme détaché de lui-même. Chacune de mes oeuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi.

Je me retrouve autant dans une lettre écrite pour expliquer le rétrécissement intime de mon être et le châtrage insensé de ma vie, que dans un essai extérieur à moi-même, et qui m’apparaît comme une grossesse indifférente de mon esprit.

Je souffre que mon Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas l’Esprit, je souffre de l’Esprit-organe, de l’Esprit-traduction, ou de l’Esprit-intimidation-des-choses pour les faire entrer dans l’Esprit.

Ce livre, je le mets en suspension dans la vie, je veux qu’il soit mordu par les choses extérieures, et d’abord par tous les soubresauts en cisaille, toutes les cillations de mon moi à venir.

Toutes ces pages traînent comme des glaçons dans l’esprit. Qu’on excuse ma liberté absolue. Je me refuse à faire de différence entre aucune des minutes de moi-même. Je ne reconnais pas dans l’esprit de plan.

Il faut en finir avec l’Esprit comme avec la littérature. Je dis que l’Esprit et la vie communiquent à tous les degrés. Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité.

Et ceci n’est pas plus une préface à un livre, que les poèmes par exemple qui le jalonnent ou le dénombrement de toutes les rages du mal-être.

Ceci n’est qu’un glaçon aussi mal avalé. »

Antonin Artaud, L’Ombilic des Limbes